34 - Le bouillon d’os

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Trente cycles depuis le départ de l'expédition

Quatre cycles depuis le départ des trois groupes de chasse à l'Est, à l'Ouest et au Sud

  Quelques cycles passèrent. Les rennes continuaient de s’affaiblir sans le moindre signe de guérison. L'enclos des rennes malades avait été agrandi. Chaque mise bas était d'une tristesse indicible : les faons, à peine venus au monde, ne trouvaient jamais la force de se lever. Leurs mères, affaiblies, se laissaient choir sur le sol verdoyant, prises d’une fatigue écrasante. Pourtant, hormis les faons, aucun des rennes n’avait succombé à la maladie. Cela plongeait les Nivuuq dans une tension d’attente permanente, redoutant chaque cycle la première perte parmi les adultes. es seuls rennes à mourir... étaient ceux qu’ils abattaient. Les éleveurs, réduits à un rôle de bourreau, en furent horriblement affectés. La culpabilité et la honte les rongeaient ; certains avaient presque cessé de s’alimenter.

Près de la tente plantée à côté de l’enclos des rennes malades, au milieu du vallon, Nuqa était assis sur un tapis, le dos voûté, le regard vide, fixé sur un bol de bouillon d’os, froid, posé à ses pieds. La vue des gouttes d’huile à la surface le répugnait. Il était à bout de force. Les femelles gestantes, fragilisées par la maladie, exigeaient son attention constante.

Anka, affectée à la périphérie des derniers enclos pour sa patrouille de mi-cycle, ralentit en apercevant son ami prostré. Elle s’approcha et s’arrêta à la limite imposée par le conseil pour l’isolement des éleveurs.

« Nuqa », appela-t-elle.

Il leva les yeux : deux prunelles noires enfoncées dans un visage terni. Il ne la vit pas tout de suite, puis la repéra près du nouveau chemin de ronde, à une quinzaine de mètres de lui.

Sa mâchoire resta crispée un instant avant qu’il ne trouvât la force de répondre.

« Qu’est-ce que tu veux ? dit-il, presque essoufflé. Me rappeler que je ressemble à un vieux tapis élimé ? »

Elle haussa légèrement un sourcil, mais ignora la pique.

« Tu dois manger. Puis dormir. »

Un rire, sans joie, se fraya un chemin à travers les lèvres gercées de Nuqa.

« Dormir ? Cela fait des cycles que je ne sais plus ce que cela veut dire. Je ferme les yeux, et je les vois. Ces pauvres bêtes… Elles tremblent, leur souffle est si faible. Et moi, je suis là, inutile, à abattre des rennes sains, sous les yeux d'Ukpiq et d'Ula qui m'observent depuis la colline. Ancêtres ! Qu'est-ce qu'ils me manquent... »

Sa voix se brisa sur les derniers mots. Son regard retomba sur son bouillon.

« Et si… et si l’expédition chez les Kajik échoue ? Si tout ce qu’on fait n’aura finalement servi… à rien ? Si nos rennes sont trop faibles pour migrer cet hiver ?... Que deviendrons-nous ?

— Peut-être que l’expédition échouera. Peut-être pas. Mais toi, tu n’échoueras pas, dit-elle simplement, lentement, mais avec cette détermination inébranlable qui la caractérisait. Bois cette soupe, va dormir, je vais rester ici pour veiller. À ton réveil, occupe-toi des rennes. Un pas après l’autre. »

Il émit un autre rire sec, et la surface du bouillon frémit dans le bol, à ses pieds. Sa vision se brouilla de larmes brûlantes à la perspective de pouvoir enfin s’autoriser à dormir, d’un vrai sommeil de plomb, un besoin naturel dont il n’osait plus profiter pleinement depuis que le premier renne s’était effondré.

« … D’accord, Anka, finit-il par murmurer, d’une voix rauque et émue. Je vais boire cette souplette fade comme de l’eau… et dormir. D’un sommeil que même les qilaut ne pourront pas me sortir. Réveille-moi quand tu devras partir. Mais il te faudra crier, crier très fort. Parce que je l’annonce : je vais dormir comme une pierre. »

Il avait dit tout cela sans quitter le bol des yeux, hypnotisé par la danse des bulles de gras qui glissaient sur la surface aqueuse du bouillon.

« Aussi fort que nécessaire, Nuqa. »

Il tendit une main tremblante vers le bol, le ramena à lui et en but tout le contenu en quelques gorgées douloureuses. Il retint une nausée en sentant sur sa langue les lambeaux gélatineux qui avaient commencé à se former sur les bords.

Sans un mot de plus, il posa le bol, se redressa maladroitement et se dirigea vers la tente. Avant d'y entrer, il s’arrêta un instant pour jeter un dernier coup d’œil en direction d’Anka. Elle lui avait déjà tourné le dos, le regard fixé sur l’horizon : une sentinelle des Nivuuq. Son dos droit et ses épaules solides inspiraient à Nuqa une confiance absolue.

Il s’engouffra dans la tente, prêt à s’abandonner enfin au sommeil.

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