Extrait n°7 du corpus
Extrait du « Manuel pratique du commerce continental »
rédigé par le marchand-économiste Sergei Abranovic, Caste marchande de la deuxième strate
Académie marchande de Fordargent
édition destinée aux étudiants rochelins en négoce interpeuple
An 456 de l’Âge de la Méthode, Temps des Reconstitutions
« [...]
Toute diffusion du présent ouvrage à l'extérieur des Académies marchandes est strictement interdite, sous peine de poursuites judiciaires.
[...]
Tout négociant amené à parcourir les routes commerciales du Continent doit se familiariser avec les comportements sociaux des peuples avec lesquels il est susceptible de négocier.
Les principes exposés ci-dessous ne remplacent pas l’expérience du terrain, mais ils permettront aux jeunes négociants d’éviter les erreurs les plus coûteuses.
Un bon négociant ne se contente pas de comprendre les prix.
Un mauvais négociant croit que tous les peuples pensent comme lui.
Un excellent négociant sait que c’est rarement le cas.
1. Les Hóms
Les sédentaires
Les Hóms des fiefs méridionaux sont les premiers producteurs agricoles du Continent : coton, céréales, fruits, légumes, épices, viande, fromages, bières, vins, liqueurs, cidre, ... il est impératif de maîtriser le négoce avec eux.
Ils font des partenaires commerciaux relativement fiables, à condition de comprendre leur système social.
Leur société repose sur une hiérarchie de naissance extrêmement rigide. Avant toute négociation, il est donc nécessaire d’identifier avec précision le rang social de son interlocuteur, lequel peut changer au dernier moment, et parfois même en cours de rendez-vous. Plus vous négocierez avec une famille d'un rang élevé, plus la probabilité que le chef ou la cheffe de famille vous fasse faux-bond augmente. Vous ne pourrez donc pas toujours connaître, à l'avance, les données sociales précises nécessaires aux négociations. En cas d'incertitude, il est recommandé de remettre intelligemment l'entrevue à plus tard et d'aller se renseigner à la taverne la plus proche. Les Hóms tiennent mal l'alcool et se révèlent très loquaces si vous parvenez à gagner leur confiance (ce qui est parfois facilité si vous proposez de régler leurs consommations).
Du plus haut rang de noblesse au plus bas des cinquante-quatre fiefs, vous rencontrerez :
- Duc/Duchesse, dirigeant-e du fief ;
- Marquis/Marquise ;
- Comte/Comtesse ;
- Vicomte/Vicomtesse ;
- Banneret/Banneresse.
Chacun de ces rangs comprend un système hiérarchique interne intégrant tous les membres, proches et éloignés (jusqu'aux cousins au neuvième degré), des familles nobles.
La famille suzeraine suprême n'existant plus, il ne vous est plus nécessaire d'apprendre son propre système hiérarchique interne.
Voici, pour chacun des rangs en vigueur, un descriptif précis de la hiérarchie interne, ainsi que des liens de pouvoir entre les rangs :
[...]
[saut de 76 pages]
[...]
Négocier directement avec un individu de rang insuffisant, voire un roturier, constitue une perte de temps. Négocier avec unou une noble sans respecter les formalités protocolaires appropriées peut transformer une transaction profitable en incident diplomatique.
Les choses se sont encore compliquées depuis les révoltes paysannes et la mort du dernier suzerain suprême, le Roi héliaume.
Si, dans la plupart des fiefs, il n'y a plus de distinction à faire entre les hóms et les hómines, certains fiefs réservent encore l'exercice des pouvoirs décisionnaires aux seuls hóms (d'une façon assez similaire à celle de notre culture rocheline). D'autres fiefs, plus radicaux depuis la montée en indépendance de chaque fief, le confient aux seules hómines.
Il serait très mal vu que vous ignoriez l'exercice féminin du pouvoir, ou, pire, que vous refusiez de négocier avec une noble.
Vous devrez en outre vous familiariser avec la notion de douaire (portion de biens ou de revenus réservés à une veuve (douairière) ou un veuf (douairier), selon le fief).
Les Hóms des fiefs attachent une grande importance à l’apparence de richesse et de prestige. Il est donc recommandé d’afficher clairement les symboles de prospérité rocheline lors des négociations. Si vous êtes de la première ou de la deuxième strate, n'hésitez pas à en faire état.
Les contrats conclus avec les Hóms sont généralement respectés, bien que leur interprétation puisse varier sensiblement lorsque plusieurs générations de juristes s’en mêlent.
Les nomades
Les peuples nomades du Nord, les Nivuuq et les Kajik, entretiennent des relations commerciales plus simples, mais également plus imprévisibles.
La première chose à savoir est qu'il est improbable de parvenir à commercer avec eux en été. À cette saison, leurs campements sont situés trop au Nord et les ressources nécessaires au voyage aller-retour ne valent clairement pas le déplacement. Il est donc recommandé de les approcher en hiver, lorsqu'ils établissent leurs campements au Sud des steppes, aux abords des forêts boréales (juste au Nord des monts des Griveldes).
Ces sociétés nomades fonctionnent principalement selon des principes d’utilité immédiate. Les biens proposés doivent donc présenter une valeur concrète et évidente.
Les objets décoratifs ou les produits de luxe rencontrent généralement peu d’intérêt.
Les outils solides, les métaux rares, les poudres d'alerte colorées (qu'ils jettent dans le feu pour leurs rituels), les explosifs, les aiguilles, les lames et certains textiles résistants constituent en revanche des marchandises particulièrement appréciées.
Ne perdez pas de temps à essayer de marchander avec leurs guides spirituels ou leurs maîtres de chasse : les seuls à maîtriser suffisamment le continental pour négocier sont généralement les artisans.
Vous devrez parfois marchander avec des artisanes. Veillez à leur montrer autant de respect qu'envers leurs homologues masculins.
Les négociations sont souvent brèves et directes. Il est conseillé de conclure rapidement les échanges. Les Nivuuq considèrent le commerce comme une activité utile, mais secondaire, et leur patience pour les négociations est limitée.
Il est également déconseillé de tenter des stratégies de marchandage trop agressives. Plusieurs négociants inexpérimentés ont découvert à leurs dépens que certains Nivuuq considèrent la ruse commerciale comme une forme d’insulte.
2. Les Sombrelis
Les Sombrelis constituent des partenaires commerciaux atypiques.
Leur société étant organisée autour de l’érudition plutôt que de la richesse matérielle, les biens traditionnels du commerce continental présentent pour eux un intérêt limité.
Les échanges les plus fructueux concernent généralement :
- des instruments scientifiques ;
- des manuscrits rares ;
- des spécimens biologiques inhabituels ;
- ou des informations nouvelles.
Il est recommandé d’éviter toute tentative d’impressionner un Sombrelis par la richesse matérielle. Cette stratégie s’est révélée inefficace dans presque tous les cas documentés.
En revanche, démontrer une connaissance approfondie d’un sujet particulier (qu'il soit manuel ou intellectuel) peut grandement faciliter les négociations.
Certains négociants expérimentés emportent d’ailleurs avec eux un professeur des Académies marchandes ou militaires afin d’augmenter leurs chances de succès.
Il est difficile de discerner les sombrelis des sombrelises ; le mieux est encore de faire fi du genre de votre interlocteur.
3. Les Cimeterres
Les Cimeterres constituent un cas particulier. Ils préfèrent être appelés Tarquins, il vous est donc recommandé de les désigner ainsi dans le cadre de vos échanges avec eux.
Leur incapacité biologique à mentir rend les transactions commerciales avec eux d'une extraordinaire simplicité. Toutefois, cette même caractéristique les rend également extrêmement vulnérables dans les systèmes d’échanges complexes.
Tenter de tromper un Cimeterre dans une négociation est considéré comme une faute grave par plusieurs Académies marchandes.
Non pas pour des raisons morales, mais parce que cette pratique tend à attirer l’opprobre des Sombrelis, partenaires commerciaux qu'il convient de ne pas contrarier tant que nous n'aurons pas cartographié tous leurs réseaux souterrains.
Pour cette raison, les échanges commerciaux avec les Cimeterres sont déconseillés.
De toutes façons, il est aujourd'hui presque impossible de marchander avec eux, maintenant qu'ils vivent dans des villages cachés. Les seuls Tarquins que vous rencontrerez seront probablement des Sans-mots : des vagabonds solitaires pratiquant l'automutilation (ils se coupent la langue avant de quitter, définitivement, leur village). Le négoce avec ces originaux est rarement profitable.
Le dernier échange commercial repertorié avec une tarquine remonte à environ un siècle. Il est probable que, compte tenu de l'effondrement démographique de la population des Tarquins au cours des derniers siècles, celles-ci sont employées à l'effort de repopulation, au cœur des villages cachés.
4. Les Sylvans et les Avaris
Ils ne commercent pas. Tout échange avec eux est une perte de temps.
[...] »
Note de Taevi, Maître d'ethnologie comparée, glissée derrière la page "sommaire" de l'ouvrage :
Il fut particulièrement difficile de me procurer cet ouvrage.
Son contenu ne me surprend guère. Voilà des décennies que nous soupçonnions les Rochelins de cartographier nos souterrains. Reste à savoir comment ils s'y prennent... Leur système pulmonaire ne leur permet de survivre que quelques heures dans le monde d'en bas. Serait-ce l'œuvre d'un Sombrelis ?
L'idée que nous puissions compter un traître parmi nous, en revanche, me surprendrait au plus haut point. Peut-être ma naïveté n'a-t-elle d'égale que mon amour pour la symétrie.
Je vais contacter le consortium. Nous devons prendre des contre-mesures.
T.

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