35 - Quand je vous rejoindrai toi et mes frères dans les étoiles

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Trente-et-un cycles depuis le départ de l'expédition

Cinq cycles depuis le départ des trois groupes de chasse

  La hutte des rituels de la tribu-hôte devint un lieu de recueillement.

La vieille Ankora, enveloppée de couvertures brodées, comme un nourrisson dans un couffin, s’effaçait dans les ombres de la hutte. Son souffle fragile flottait à peine dans l’air saturé d’encens. Plongés dans une semi-obscurité, les pots et les sachets, les coussins rituels entassés dans un panier usé, ainsi que les tapisseries tendues contre les parois, garnissaient les lieux comme des reliques.

L’apprenti chaman, Nukiliq, était agenouillé sur un coussin et veillait sur sa tutrice. Il avait les pommettes hautes et les joues pleines et, dominant ses lèvres minces, un nez droit. Ses yeux sombres ne quittaient le visage émacié d'Ankora que pour saluer les visiteurs. Par petits groupes, les Nivuuq se relayaient pour échanger quelques dernières paroles avec elle.

La tournure du jeune Nukiliq était digne, mais ses yeux, miroirs de son âme, révélaient son tumulte intérieur. Leur chamane adorée partirait probablement dans quelques cycles et il lui incomberait alors de porter la voix des ancêtres à sa place. Il connaissait le Chant par cœur. Il avait même commencé à ressentir, lors de ses méditations silencieuses ou lorsqu’il respirait les fumées rituelles, le frôlement discret du murmure des ancêtres, à l’orée de ses pensées. Il savait qu’il était prêt à guider les Nivuuq. Mais quand son regard brillant de larmes se posait sur Porte-Voix, il sentait la peur de l’échec et de la mort s’insinuer dans ses veines comme du poison.

Quand Anka et son père franchirent le seuil, Nukiliq inclina légèrement la tête, accueillant leur présence.

« Porte-Voix peut-elle nous recevoir ? » demanda poliment Itaq, contenant son émotion.

Nukiliq recula sur le tapis voisin, offrant à la chamane et à ses visiteurs un espace d’intimité. Pourtant, ses yeux restèrent fixés sur elle, épiant chaque mouvement, chaque souffle, comme s’il avait peur qu’elle se volatilisât d’un coup.

Ankora, affaiblie, mais encore lucide, sortit une main squelettique des couvertures. Elle fit un petit geste pour inviter Anka et Itaq à s’approcher.

Anka avança la première et s’agenouilla à côté du couchage, droite et calme. Son père suivit le même chemin et s’assit en retrait.

Le regard doré de la chasseuse croisa celui d'Ankora, blanc et presque aveugle. Elle y lut une grande sérénité.

« Ankali, murmura Porte-Voix, sa voix s’étiolant dans l’air tiède de la hutte. As-tu rattrapé les ombres ? »

Anka ne répondit pas tout de suite. Cela faisait des années que personne ne l’avait appelée par son nom de naissance. L’impression fugace que la chamane s’adressait à quelqu’un d’autre lui traversa l’esprit. Puis elle répondit, avec sobriété :

« Pas encore. »

Un rictus étira les lèvres parcheminées de la vieille hómine.

« … Elles courent trop vite pour toi ?

— Je ne les ai pas encore débusquées. »

Ankora la fixa longuement, sa maigre silhouette frémissant à peine sous les couvertures. Elle leva une main et pointa le cœur d’Anka d’un doigt famélique.

« Ne tarde pas trop. L’esprit vengeur qui t’habite ne se nourrit pas que de tes chasses. Il a dévoré une partie de ton cœur, quand tu étais petite fille. Un jour, il engloutira ce qui reste. »

Les traits d’Anka se figèrent. Une ombre passa dans son regard, un saisissement qu’elle maîtrisa aussitôt.

Elle rétorqua avec une fermeté respectueuse :

« Je ne serai jamais une proie. »

Porte-Voix émit un rire faible, presque un râle, mais un amusement sincère faisait luire ses yeux blancs. Elle reposa son bras, le long de son corps.

« Des mots pointus comme ton coutelas ! murmura-t-elle, et son souffle se fit plus fragile. Ô, ma petite Ankali… La flamme-refuge. Ta lumière brille pour les autres, tout comme la mienne. Ankora, la flamme-guide. Nous avons marché sous le même ciel, brûlé sous les mêmes étoiles. J’y ai tracé des chemins pour que Ceux qui restent les empruntent. Toi… toi, tu veilles sur leur marche. »

La chasseuse inclina la tête, ses Yeux-Soleil brillants dans la pénombre. Elle se sentit soudain très proche de la vieille chamane, plus qu'elle ne l'avait jamais été auparavt. Après un instant d'hésitation, elle avança une main, la posa sur le poignet amaigrie d'Ankora. Elle ne lui répondit rien, toutefois.  

« Sache que, même quand j’aurai quitté les terres blanches, je tâcherai de te guider, toujours », chuchota la chamane avec une pointe de malice, que même sa grande faiblesse ne parvint pas à ternir.

Anka posa plus franchement sa main sur celle de Porte-Voix, son pouce esquissant un infime mouvement sur sa peau translucide, une tentative maladroite de retenir quelque chose qui lui échappait déjà. Après un instant de silence, elle relâcha sa prise, ses doigts glissant lentement comme pour s’assurer qu’ils ne briseraient rien en passant.

« Quand je vous rejoindrai toi et mes frères dans les étoiles, dit Anka d’une voix inhabituellement serrée, en se penchant vers son visage. J’aurai des choses à vous raconter, »

Ankora esquissa un sourire fragile. Un petit rire lui échappa, faisant frémir sa peau diaphane.

« Il m’avait semblé que tu réfutais être conteuse… petite flamme. »

Une vague de tristesse s’abattit soudain sur Anka. Son menton se froissa, ses lèvres tremblèrent imperceptiblement, et ses yeux, d’ordinaire si froids, s’ourlèrent un instant de larmes oubliées. L’idée qu’elle était en train de partager les derniers cycles de la vieille Ankora lui causa une peine profonde, lui ceignit le cœur de douleur. Mais à peine cette douleur eut-elle émergé qu’elle fut étranglée, broyée, jetée dans l’abîme par ses démons intérieurs. Elle inspira profondément, redressant la tête. Sa tête lui tourna encore un moment.

Ankora avait décelé le trouble d’Anka, mais elle ne dit rien. Une expression peinée s’était glissée sur son sourire.

« Je ferai une exception », répondit finalement Anka, les traits endurcis, mais la voix calme.

La vieille chamane soupira, fermant les yeux comme pour graver ces paroles dans les souvenirs qu’elle emporterait au ciel.

« J’ai hâte », souffla-t-elle.

L’instant resta suspendu quelques secondes. Anka regarda son père par-dessus son épaule, agenouillé en retrait. Ses yeux noirs étaient fixes, dignes. Des raies de larmes silencieuses dévalaient ses joues. Toute la vie d’Itaq avait été éclairée par la Porte-Voix de leur tribu. Elle avait béni sa naissance, lui avait enseigné le Chant, l’avait accueilli sous le ciel du Choix, avait guidé ses années de chasse en tant qu’Inuviq. Elle avait béni ses enfants, accompli les rites funéraires de ses fils et, quand aucun guérisseur n’avait réussi à guérir Anka du traumatisme de la mort sanglante de ses frères, elle avait prié pendant de longues années, dans l’espoir qu’ils lui renvoient le fragment d’âme qu’elle avait perdu ce jour-là.

Anka était consciente de l’immensité du chagrin de son père. Elle recula pour lui laisser sa place.

Le cœur attendri et douloureux, Itaq se pencha près du visage de la vénérable hómine, lui chuchota quelques mots, d’une douceur inouïe. Il faisait ses tendres adieux à la flamme mourante qui avait éclairé ses pas, depuis sa naissance jusqu’à ce que son propre dos se courbât et qu’il eût besoin d’une canne pour marcher.

Anka détourna le regard, respectant l’intimité de cet adieu. Ses yeux se posèrent à nouveau sur l’apprenti chaman ; Nukiliq était raide comme une statue, ses yeux sombres trahissant une douleur inénarrable. La lumière du jour-éveil, passant à travers les ouvertures de la hutte, projetait une lumière froide sur les visages des présents.

Au loin, les pleurs du nouveau-né Siqinijiq montèrent tout à coup, vigoureux et puissants.

Ankora sourit faiblement.

« Une nouvelle flammèche à guider », chuchota-t-elle, mais sa voix demeura inaudible.

Quand Itaq se redressa, il prit une inspiration tremblante et porta un dernier regard sur Porte-Voix. Elle semblait si fragile, les yeux clos, immobile sous ses couvertures brodées.

Elle avait l’air morte.

Cette pensée saisit Anka ; un frisson lui raidit la nuque.

Anka et Itaq franchirent le seuil de la hutte des rituels en silence. Un air plus frais les accueillit, chargé d’une odeur de feu et de terre humide. Itaq s’arrêta un instant, inspirant profondément, mais l’expiration qui suivit s’érailla sur un sanglot. Il renifla et inspira à nouveau.

À quelques pas, Nuqa, ses parents et Laki attendaient leur tour en se tenant par les épaules. Ils avaient tous les quatre bravé le conseil en quittant la zone de confinement des éleveurs, mais personne, parmi les nomades, ne put se résoudre à les priver de leurs adieux à Porte-Voix. D’autres groupes patientaient derrière eux, dans un silence larmoyant. Nanooq se tenait là, le port droit, mais le front plissé et les coins de sa bouche baissés. Derrière lui, Nakturaliq murmurait des paroles de réconfort à un groupe de chasseurs qui s’agrippaient à leurs genoux pour rester debout, le front penché, arrosant le sol de leurs larmes silencieuses, entrecoupées de hoquets.

Anka et Itaq rejoignirent Nuqa sous le regard soucieux et attristé de la colonne de visiteurs.

« Comment va-t-elle ? » questionna faiblement la mère de Nuqa.

Les parents de Nuqa regardaient Itaq, se détournant instinctivement d’Anka et de sa froideur. La chasseuse ne s’en offusqua pas. Les paroles de son père étaient autrement plus avenantes que les siennes.

« Elle ne souffre pas trop ? » ajouta le père de Nuqa du même ton.

Ils n’avaient pas osé demander directement si Porte-Voix était suffisamment consciente pour recevoir de nouveaux visiteurs. C’étaient deux Nivuuq plutôt petits, mais dont les épaules solides et les mains calleuses portaient les stigmates du labeur d’éleveurs. Les traits du père étaient doux, et les yeux de la mère plissés comme ceux d’un renard ébloui par le soleil. Nuqa se tenait entre eux, la mâchoire tremblante. Des larmes roulaient sur ses joues.

« Elle est fatiguée… mais Nukiliq veille. Si elle devient trop faible, il le dira », répondit Itaq, contenant ses émotions.

Le sous-entendu arracha un hoquet à Nuqa.

Il murmura :

« Partir alors que ces cycles sont si tristes… Elle doit avoir le cœur brisé. Elle emportera avec elle des souvenirs d’un grand malheur. »

Laki se plaqua une main sur la bouche et ferma les yeux. Elle était incapable de dire un mot.

Itaq hocha la tête avec une expression douloureuse. Il posa une main réconfortante sur l’épaule de Nuqa, y resta quelques instants avant de la retirer. Anka, immobile à côté de son père, laissa le moment se dérouler sans intervenir, son regard glissant d’un visage à l’autre avec une intensité muette.

Puis, sans un mot de plus, ils s’éloignèrent. Derrière eux, Nuqa, ses parents et sa compagne pénétrèrent dans la hutte. Leurs silhouettes se fondirent dans la pénombre saturée d’encens et de souvenirs.

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