36 - J’aurai des choses à vous raconter

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Trente-trois cycles depuis le départ de l'expédition

Sept cycles depuis le départ des trois groupes de chasse

  Les éleveurs sifflèrent : il était temps, pour ce troupeau d'une tribu-sœur de l'Est, de quitter la vallée fleurie et de regagner le campement. Les chiens s’élancèrent, contournant le groupe clairsemé des rennes, aboyant aux points stratégiques, rabattant les quelques bêtes étourdies qui s’étaient engagées dans la mauvaise direction. Peu à peu, le troupeau se resserra, rassemblé sous l’œil vigilant des éleveurs et de leurs maîtres-chiens.

À l’arrière, des éleveurs retenaient deux rennes à l’écart. Ils ne s’étaient pas effondrés au milieu du pâturage, mais leurs halètements secs, leurs naseaux encroûtés, ne laissaient guère de doute : la maladie les avait gagnés à leur tour.

Sur un coteau voisin, cinq silhouettes impassibles se découpaient sur le ciel pâle et observaient la scène : des guerriers et des chasseurs venus de plusieurs tribus.

Désormais, les troupeaux, contraints de s’enfoncer toujours plus avant dans la toundra pour y chercher des pâturages convenables, à la lisière des territoires sûrs, ne s’aventuraient plus sans escorte armée. Des ours polaires, des smilodons et des meutes de loups, de plus en plus hardis, avaient tenté plusieurs attaques au cours des derniers cycles.

Mais ce n'étaient pas ces prédateurs que les nomades redoutaient le plus, ce cycle-là.

Au seuil du jour‑éveil, des chasseurs avaient découvert, à la bordure sud‑est du territoire de la tribu-hôte, les traces d’un Quma’roq, ainsi que des trous béants dans la terre, creusés par la créature avec une obstination incompréhensible. Les éleveurs avaient reçu l’interdiction d’y mener paître les rennes, le temps qu’un groupe de chasseurs y fût dépêché pour traquer la bête et anéantir la menace.

Une nuée de bruants des neiges s’arracha soudain au silence d’un vallon au sud de leur position.

L’un des guerriers tendit le bras, désignant ce qui avait effrayé les oiseaux.

virent au loin un chariot massif, posé sur six roues et tiré par un yack au pelage sombre. Il progressait lentement le long d’une rivière aux eaux agitées, dans le sens du courant. Flanquées à gauche et à droite du chariot, une vingtaine de silhouettes, indistinctes à une telle distance, se déplaçaient en rangs serrés, telles une escorte de fer.

Les gardes échangèrent quelques paroles en hâte. En aval de ce torrent, à environ trois heures de marche, se trouvait le campement. Un chasseur et un guerrier s’élancèrent pour prévenir les tribus, tandis que les trois autres les regardaient s’éloigner, le visage grave.

Plus bas, dans le vallon, les éleveurs n’avaient encore rien remarqué. Ils poursuivaient leurs tâches avec une régularité mécanique. Le troupeau, bien ramassé, sécurisé sur les flancs et en tête par les chiens, commençait sa marche de retour.

Les gardes se mirent en marche au même rythme que les bêtes, leur attention dérivant encore à quelques reprises vers la lente procession du chariot, jusqu’à ce qu’il disparût à leurs yeux derrière les reliefs.

  Une heure et demie plus tard, le guerrier et le chasseur gravirent en courant la pente du campement de la i, hors d’haleine. Ils titubèrent avant de s’arrêter devant les premières huttes. Ils reprenaient encore leur souffle, pliés en deux, lorsque des Nivuuq se rassemblèrent autour d’eux, intrigués.

« Une… Des...! » articula le chasseur entre deux halètements.

On lui tendit une outre d’eau, qu’il porta aussitôt à sa bouche.

« Une caravane approche ! » annonça plus clairement le guerrier, avant de boire à son tour dans l’outre que le chasseur lui tendait.

Les visages des nomades, marqués par les épreuves des cycles précédents, se crispèrent.

« Une caravane ? À cette période ? demanda un récolteur, méfiant. Aussi loin au Nord ? »

Le guerrier hocha la tête vigoureusement, avalant une nouvelle gorgée d’eau.

« Une caravane de quoi ? Hóms ou Rochelins ? » lança une guerrière, postée à la lisière du camp.

« Rochelins », répondit le chasseur.

Une expression de stupeur passa sur les traits des nomades. Ils n’avaient pas souvenir qu’une caravane de Rochelins eût jamais rejoint l’un de leurs campements en été. Celles‑ci les approchaient en hiver, lorsque les Nivuuq se repliaient dans les vallées‑refuges du Sud, près de la frontière des Griveldes, contrôlées par le peuple de la pierre.

Une hómine d’un collectif familial demanda :

« Ils sont nombreux ?

— Une vingtaine, répondit le guerrier en raclant du plat de la main la sueur qui perlait sur son visage. S’ils ne ralentissent pas l’allure, ils devraient être là dans moins de deux heures. »

Nanooq fendit la foule pour s’avancer, suivi de près par Anka. Leur arrivée fit taire l’agitation naissante.

« Par où arriveront‑ils ? » demanda Nanooq.

« Ils suivaient la berge ; s’ils ne dévient pas, ils devraient arriver par le torrent », répondit le chasseur après un bref mouvement de tête respectueux. « Le chariot est gros et… les Rochelins marchaient autour, serrés comme des soldats. »

Nanooq échangea un regard avec Anka, dont les épaules venaient de se raidir.

« Préparez‑vous », dit Nanooq aux Nivuuq assemblés autour de lui. « Nous les recevrons en bas du vallon, de l’autre côté des enclos. Que les artisans‑traducteurs se tiennent prêts. Que chasseurs et guerriers restent en retrait, mais vigilants. Et que quelqu’un descende prévenir les éleveurs ! J’invite tous les autres à demeurer au campement. Pas d’agitation inutile. »

Les nomades s’éparpillèrent aussitôt pour quérir les artisans, les guerriers et les chasseurs disponibles, et se préparer à cette visite inattendue.

Nanooq tourna la tête vers Anka.

Le doré de ses yeux s’animait déjà, fixé vers l’amont du torrent.

De nombreux Crocs et chasseurs étaient absents du campement : certains accompagnaient l’expédition vers l’Ouest, d’autres chassaient aux côtés des récolteurs, d’autres encore surveillaient les troupeaux dans les pâturages lointains.

Le campement ne comptait qu’une dizaine de chasseurs, en cet instant, et Nanooq devrait s’appuyer sur Anka pour gérer cette situation imprévue.

« Tu descendras avec moi », lui dit‑il en prenant la direction de la hutte des chasseurs. « Allons nous préparer. »

Anka acquiesça sans un mot et le suivit, les sens en alerte.

Une caravane de Rochelins, ici, à cette période de l’année… Rien, dans cette situation, ne lui inspirait confiance.

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