37 - Les étrangers

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  Des artisans se rassemblaient près du torrent, sous escorte d'une dizaine de guerriers et de quelques chasseurs en armes. Anka se tenait parmi eux, à la droite de Nanooq. Une ombre imposante les recouvrait tous les deux : Qovir venait de les rejoindre, suivant de près son Inuviq.

Anka observait les hauteurs du torrent, où le lit de l'eau formait un coude avant de disparaître derrière un coteau rocheux. C’était de cette crête que les étrangers devraient apparaître, s'ils avaient maintenu leur cap.

Bientôt, des sons inhabituels se mêlèrent au grondement du torrent : les artisans se parlaient en continental, la langue répandue il y a des siècles par les seigneurs‑marchands rochelins pour simplifier le commerce. C’était une langue pragmatique, avec des règles de conjugaison simples, mais dotée d’un vocabulaire mercantile très riche, qui couvrait les usages commerciaux de tous les peuples.

La plupart des Nivuuq la maîtrisaient juste assez pour se faire comprendre des autres peuples. Les artisans-traducteurs, eux, la parlaient couramment.

Ils ne l’avaient toutefois pas pratiquée depuis plusieurs mois.

Alors ils s’exerçaient entre eux, se corrigeant mutuellement et renouant avec des sons qui ne leur venaient pas naturellement : les consonnes fricatives comme le « z », qu’ils remplaçaient souvent par un « s », ou les diphtongues qu’ils avaient tendance à condenser en un seul son. Leur débit, habituellement régulier et syllabique dans leur langue maternelle, devait aussi retrouver le rythme plus chantant du continental.

Anka les écoutait sans détourner le regard.

Le continental lui évoquait toujours les Rochelins : leur voix rocailleuse, leur manière de peser chaque mot comme s’il avait un prix et, surtout, leur habitude de parler deux langues à la fois. Tandis que leurs bouches distillaient des phrases en continental, leurs mains accompagnaient chaque mot de gestes précis et d'une grande fluidité.

Le yazyk kamennykh ruk, la très secrète langue des signes rocheline¹², leur permettait de mener une conversation avec deux interlocuteurs à la fois, ou de dire avec les mains l'inverse même de ce qu'ils disaient avec la bouche.

Anka se demanda si les étrangers leur parleraient aussi de cette façon. À supposer même qu'ils fussent là pour parler. Et pour dire quoi.

« Nirviq. »

La voix de Nanooq coupa net le fil de ses pensées.

Anka tourna la tête vers lui.

« Je compte sur toi pour analyser tous leurs mouvements, dit Nanooq. Si le moindre geste te fait dire que les artisans sont en danger, tu interviens. Nous te suivrons. »

Anka hocha la tête et raffermit sa prise sur le harpon posé sur son épaule.

Le troupeau que le chasseur et le guerrier avaient quitté pour prévenir le campement arriva avant les étrangers. Les premières bêtes émergèrent de l’autre côté du vallon. Les éleveurs leur avaient fait suivre une voie détournée pour éviter de croiser la caravane rocheline. Les rennes avançaient d’un pas ralenti, flancs tendus.

Anka observa un instant leur progression, ses yeux suivant par réflexe la course des chiens à la croupe des animaux, excités par la vue des enclos.

Puis elle ramena son attention vers la crête.

Nanooq fixait le même relief sans un mot. Derrière eux, Qovir échangeait quelques paroles avec son Inuviq.

« Les Siqi qui nous restent et les autres guerriers sont postés tout autour du campement et surveillent les vallées depuis là‑haut, au cas où cette caravane serait une diversion », dit Qovir.

Son Inuviq changea son arc d'épaule et demanda :

« Et les éleveurs ?

— Ils se sont regroupés dans leur campement. Ils sont prêts à fuir si les Rochelins se montrent hostiles.

— Parfait. Alors qu’ils viennent. Nous saurons les recevoir. »

En temps normal, les visites des Rochelins n’inspiraient pas autant de crainte. Mais rien, cette fois, ne ressemblait aux saisons précédentes.

Qovir fit un pas pour se poster juste derrière Anka.

Il resta silencieux un moment, puis se pencha vers elle et lui dit :

« C’est bientôt le moment de mettre tes talents à contribution, Siqi. »

Anka ne répondit pas.

Ses yeux restaient fixés sur les hauteurs du torrent ; sa main se resserra sur le manche de son harpon.

L'eau agitée rendait inaudible le bruissement du vent dans les herbes hautes.

Après une dizaine de minutes, un son nouveau se répandit le long des berges. Un battement d'abord presque imperceptible, puis de plus en plus net, s'éleva de la crête.

Les voix en continental se turent. Les guerriers et les chasseurs se redressèrent, les mains s'emparant des manches des hachettes ou du bois des arcs.

Plus personne ne parla.

Ce battement confirmait les craintes : c'était bien une marche de soldats, trop nombreux pour un simple convoi marchand. Le son en devint si fort qu'il en domina bientôt celui de l'eau.

« Ils arrivent », souffla Nanooq.

La caravane apparut.

Tiré par un yack anormalement grand, le chariot était encadré par des silhouettes trapues qui s'avançaient dans leur direction d'un pas cadencé.

Nanooq posa une main sur l’épaule d’Anka.

« Utilise tes yeux, Nirviq. »

Anka se concentra jusqu’à sentir la brûlure familière à l'arrière de ses Yeux-Soleil. Ses pupilles se rétrécirent. En quelques secondes, elle analysa la scène.

Le chariot reposait sur trois paires de roues à rayons cerclées de fer. Chaque essieu soutenait un plateau distinct, relié aux autres par des longerons robustes. À chaque aspérité du terrain, les roues grinçaient sous la tension du bandage de fer, leurs cerclages agrippant la terre grâce à de courts piquants. Les trois plateaux supportaient une charge importante : des caisses, des tonneaux empilés sur deux niveaux et des sacs, solidement arrimés.

Assis à l’avant, un Rochelin, aux traits pâles et au nez bruni par le soleil, tenait les rênes du yack et un fouet de cocher. Son manteau de samit aigue‑marine, fourré de vison, détonait avec les guerriers qui entouraient le chariot. Ses cheveux blonds étaient rassemblés en un chignon serré, qu'une coque dorée, percée de motifs floraux, retenait au sommet de sa tête. Cette coque semblait n'avoir aucune utilité particulière, si ce n'est la coquetterie. Sa longue barbe, soigneusement tressée, était sertie de perles d’or incrustées de pierres bleues. Ce Rochelin étudiait de ses yeux noisette, ronds et vifs, ce qui venait d'apparaître devant lui. Son regard alternait sans cesse entre les enclos, le campement de la colline, et les nomades rassemblés près du torrent.

De part et d’autre du chariot, deux colonnes de dix soldats marchaient d’un pas lourd et régulier. Chacun était armé : ils portaient des haches, des épées, ainsi que d'étranges arcs fixés sur un fût de bois et de métal. Leurs surcots de tiretaine sombre, ternis par la poussière, étaient renforcés de plaques d'un métal noir qui reflétaient par instants la lumière du soleil. Leurs bottes, couvertes de boue, s’enfonçaient profondément dans la terre humide.

Certains étaient à la peine. D’autres respiraient la bouche ouverte, essoufflés.

En tête de l’une des colonnes, un Rochelin à la peau ambrée et vêtu d’une cape noire bordée de fils d’argent ouvrait la marche, la main posée sur le pommeau de l’épée à sa ceinture. Ses yeux bleu foncé, son nez aquilin et sa barbe courte, taillée, lui donnaient une expression dure, inhabituelle parmi ce peuple où l’on portait plus volontiers la barbe longue. Ses cheveux bruns, grisonnants, étaient noués en une queue de cheval sommaire.

Plus petits et plus massifs que les Hóms, les Rochelins présentaient une grande diversité de traits et de teintes, bien plus marquée que chez les Nivuuq. Leur peau allait de l’ivoire pâle aux bruns sombres en passant par un teint olivâtre, leurs cheveux et leurs iris variant tout autant.

Nanooq resserra sa prise sur l'épaule d'Anka.

« Décris ce que tu as vu. »

Anka débita machinalement :

« Ils sont vingt‑deux. Celui qui guide le chariot est de la caste marchande… Les autres sont des soldats, bien armés, bien entraînés, mais fatigués. Certains portent une sorte d'arc court, monté sur un manche. Je ne sais pas ce que c'est. Il y a aussi un Rochelin avec une cape : je pense qu'il commande les soldats... Il vient de se retourner pour leur signer quelque chose avec les mains. »

Le cercle de guerriers et de chasseurs se resserra autour d'Anka. Ils l'écoutaient attentivement, sans quitter les Rochelins des yeux.

« Des Siqi parmi eux ? » demanda Nanooq.

« Non.

— Des Paumes clandestins ?

— Je ne sais pas. Ils portent des gants. Je ne vois pas leurs mains.

— S'ils attaquent, pourrons-nous les neutraliser ?

— En comptant ceux qui montent la garde ailleurs dans le campement, ils sont moins nombreux que nous... Mais ils sont mieux armés et protégés. »

Nanooq s'adressa d'un air grave aux autres guerriers et chasseurs :

« À moins que vous soyez tentés par un bain de sang, ne faites rien pour provoquer inutilement un affrontement. »

Ils lui répondirent par des mouvements de tête appuyés. Puis Nanooq libéra l'épaule d'Anka et reporta son attention sur les étrangers.

« Penses-tu deviner la raison de leur présence ? » demanda Nanooq.

Anka hésita un instant.

« Difficile à dire. Le chariot est lourdement chargé, mais je ne vois pas ce qu'il contient. »

« Connaît-on ce marchand ? » demanda Nanooq en se tournant vers le groupe d'artisans.

« Il est trop loin, répondit une artisane. Je ne reconnais personne à cette distance.

— Moi non plus », lança un autre, d'une voix tremblante.

« Je n'ai jamais vu ce Rochelin, ajouta Anka. Nous devrions... »

Elle s’interrompit.

Le marchand venait de se mettre debout sur la banquette de conduite de son chariot. Il agitait le bras avec insistance dans leur direction, les rênes et le fouet rassemblés dans l’autre main.

« Qu’est‑ce qu’il fait ? » demanda Qovir d'un ton surpris.

« Il nous a vus », répondit Anka.

« Ça, je l’avais compris. Mais il s’agite dans tous les sens. Il s’est fait piquer par un insecte ?

— Non. Il nous salue.

— Il nous salue ? » répéta Qovir, agacé. « Ce marchand traverse nos terres avec des soldats en armes, et il nous fait coucou comme un enfant ? Ce Rochelin a une drôle d'idée de la politesse. »

Anka croisa les bras sur son torse. Elle sentit une pointe de quelque chose, pas tout à fait de la colère, pas tout à fait du mépris : une lassitude ancienne et une méfiance instinctive devant ces étrangers qui parcouraient leurs steppes comme s’ils y avaient été invités.

(12) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions

Extrait de l'entrée « Langue des signes rocheline » :

« [...]

Le yazyk kamennykh ruk est la langue gestuelle codifiée des Rochelins, dont le nom en roc signifie littéralement « langue des mains de pierre ». Elle est apprise dès l’enfance, parallèlement au roc (langue parlée rocheline) et à la langue continentale : tout Rochelin vivant au sein d’une cité rocheline en maîtrise au moins les formes usuelles.

L'apprentissage de cette langue est en revanche strictement réservé aux Rochelins. Enseigner le yazyk kamennykh ruk à un non‑Rochelin constitue un motif autonome de Décastement (Dekastirovani, en roc).

Cette sévérité s’explique moins par le goût rochelin pour le secret que par la fonction assignée à cette langue : maintenir, en toute circonstance, un niveau d’échange réservé aux seuls membres de la cité rocheline. Les archives rochelines confirment d'ailleurs que l'usage de cette langue est apparu, avec le continental, de façon concomitante avec le début du commerce interpeuple.

Fait remarquable dans une société où tout, ou presque, fait l’objet d’une consignation écrite (contrats, décisions, généalogies, règlements, jusqu’aux délibérations internes des Académies marchandes), le yazyk kamennykh ruk s’apprend exclusivement par un enseignement oral et pratique. Il est formellement interdit d’en décrire le fonctionnement à l’écrit, que ce soit sous forme de grammaire, de lexique ou de tableau de correspondances. Cette absence de trace écrite n’est pas un oubli, mais un choix délibéré des Rochelins : elle soustrait cette langue au vaste appareil archivistique rochelin et la laisse dépendre, pour sa transmission, de la seule mémoire des corps.

Sur le plan fonctionnel, le yazyk kamennykh ruk :

— accompagne le roc ou le continental en fournissant, pour les seuls Rochelins, un commentaire parallèle (réserve, désaccord, consigne implicite, etc.) ;

— permet des échanges entièrement silencieux dans les contextes où la parole serait inopportune (conseils restreints, opérations militaires, ajustements de négociation, interlocuteur positionné trop loin pour parler sans avoir à crier) ;

— il rend possible un double discours permanent : un même énoncé audible par différents interlocuteurs reçoit, grâce aux mains, une interprétation différente pour les Rochelins, qui disposent ainsi d’un niveau de compréhension de l'échange qui leur est réservé.

Sur le plan formel, il s’agit d’un système combinant gestes des doigts et des mains, parfois amplifiés par des mouvements de bras et d’épaules, avec des variations de rythme. Les Rochelins l’utilisent très fréquemment, parfois de façon inconsciente.

Comprenez bien qu’il s’agit d’une langue à part entière, dont la fonction première, dans les interactions entre les Rochelins et les autres peuples, n’est pas tant de converser que de décider, avec une constance toute rocheline, qui a le droit de comprendre quoi.

Les secrets de la langue rocheline échappent encore aujourd'hui aux meilleurs linguistes sombrelis. L'absence totale d'archives rochelines et l'apprentissage strictement endogène de cette langue y sont pour beaucoup. »

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