39 - La requête
La caravane s’arrêta à une vingtaine de mètres du groupe de Nivuuq. Le yack, au poitrail empoissé de bave, s’immobilisa avec un mugissement soulagé. Le Rochelin vêtu d'une cape leva la main ; ses doigts bougèrent un instant, et les soldats se déployèrent en ligne, face aux Nivuuq, de part et d'autre du chariot.
Le marchand sauta à bas du chariot. Le sol vibra sous l’impact. Sans quitter les artisans des yeux, il remit les rênes et le fouet à un soldat, puis s’avança seul.
Surprise par l'imprudence apparente de ce Rochelin, Anka l'observa des pieds à la tête : aucune arme visible. Il leva devant lui ses mains gantées, paumes vers le ciel. Son sourire découvrait des dents blanches, droites.
« Nous sommes très heureux de vous trouver enfin et c’est avec un plaisir non dissimulé que nous vous disons bonjour ! » s'exclama le marchand en s'arrêtant à quelques mètres des Nivuuq.
Sa voix, grave et rauque, porta jusqu’à eux malgré le grondement du torrent. Les mots s’enchaînaient vite, trop nombreux. Anka n'en reconnut que quelques-uns : heureux, trouver, enfin, bonjour.
Comme personne ne lui répondait, le marchand reprit :
« Pourrais-je parler avec vos artisans-traducteurs ? Si vous le voulez bien, et s’il vous plaît, bien sûr ! »
Ses mains accompagnaient ses paroles, traçant des mots que les nomades ne pouvaient pas lire. Il s'était placé de biais. Derrière lui, le chef des soldats venait de faire quelques pas de côté. Anka comprit qu'il s'était positionné ainsi pour mieux suivre ce que le marchand signait.
Autour d’Anka, chasseurs et guerriers les toisaient, silencieux. Leurs arcs et leurs harpons étaient prêts.
Les artisans s'interrogèrent du regard. Personne ne semblait décidé à avancer le premier.
Derrière le marchand, les soldats tenaient leur ligne. Avec un certain flegme, leur chef tira sur sa cape pour en ajuster le tomber. Le yack secouait sa tête massive, projetant de la bave autour de lui. Un filet tomba sur l'épaule d'un soldat. Il poussa un grognement agacé et essuya la bave sous les rires fatigués de ses camarades.
Rassérénés malgré eux par cette scène d'une étrange banalité, les artisans s’avancèrent finalement comme un seul hóm.
« Nazad ! » aboya un soldat à leur approche.
Les artisans se figèrent, surpris.
« Stoy ! » tanca un autre.
Les soldats avaient empoigné leurs armes, prêts à les dégainer. Nanooq gronda. Anka et ses homologues grondèrent à leur tour, les épaules en avant, le harpon penché. Qovir, à l'inverse, se redressa et bomba le torse, paraissant encore plus grand.
Le marchand adressa en hâte une série de gestes aux soldats derrière lui. Son front d'albâtre avait rougi. Il avait l'air très mécontent. Quand il eut fini de signer, les soldats rochelins se tournèrent vers leur chef. Ce dernier haussa simplement les épaules, sans un mot. Les soldats se détendirent. Ils rompirent les rangs pour récupérer de l’eau dans le chariot et boire. Le Rochelin à la cape, en revanche, demeura immobile, les yeux rivés sur les nomades armés qui escortaient les artisans.
Voyant les soldats se disperser, les artisans reprirent leur respiration. Les harpons furent redressés, mais leurs porteurs restèrent sur le qui-vive.
« Nous écoutons », se lança une artisane en faisant un pas de plus vers le marchand.
C'était une hómine très grande, amaigrie. Ses paupières tombantes et son nez aplati lui faisaient un visage singulier, aisément reconnaissable. Elle dominait largement le marchand en taille, mais paraissait fragile comme un arbrisseau face à sa carrure de rocher.
Le marchand leva ses yeux noisette vers son visage et fit un pas de côté pour sortir de son ombre.
« Merci de me recevoir, grande dame ! Et veuillez excuser ces soldats. Ils sont quelque peu fatigués, voyez-vous. À fleur de peau, oserais-je ajouter. Ils seront moins tendus après avoir dormi un peu. Vous êtes donc artisane... Bien, fort bien. Quel est votre nom, s’il m’est permis de vous le demander ?
— Je suis Tali. Quel est ton nom ? Et que viens-tu faire ici… avec des soldats… en été ? »
Elle avait parlé lentement, mais sans crainte de lui parler de façon directe et familière. Contrairement aux Rochelins chez qui l'usage du vouvoiement tenait presque de la religion, les Nivuuq n’utilisaient que le tutoiement.
Le marchand, qui ne rencontrait manifestement pas des Nivuuq pour la première fois, n’en fit aucun cas et se présenta à son tour.
Le bruit du torrent couvrait par moments les paroles du marchand, mais Anka parvint à entendre son nom de famille, sa maison, sa strate et sa cité : Orlov, de la maison marchande Orlovtski, troisième strate de la cité de Giseaume.
Orlov poursuivit dans son continental chargé d’intonations montantes et de consonnes dures. Les phrases se succédaient, longues et ampoulées. Anka en perdait une grande partie, mais en rattrapait l’essentiel : il expliquait qu'ils avaient eu du mal à les trouver dans cette toundra gigantesque, que les soldats étaient là pour assurer sa protection, ne sachant pas à quoi s'attendre en traversant les steppes estivales, qu’ils avaient erré plusieurs semaines avant d’apercevoir leurs fumées, et qu’ils n’avaient pas renoncé, car ils avaient des affaires importantes à leur proposer.
Il désigna le chariot d’un large mouvement du bras et se lança dans la présentation de ses marchandises.
Les caisses contenaient des armes forgées, des plaques de métal, des matières explosives pour les iqlaat, des teintures, des fils d’or pour les tapisseries des ancêtres et des Guidelumes, des savons parfumés, de l'encens.
Et encore des plantes, des racines rares, des onguents.
Le reste échappa à Anka. Orlov employait désormais des termes trop techniques pour elle. Son ton, pourtant, demeurait léger, joyeux. Son sourire ne quittait pas son visage, en décalage avec les regards méfiants des artisans devant lui.
Puis Orlov en vint aux vivres : meules de fromage, épices, thé, sacs de farine et de riz, fruits séchés ou confits, légumes au sel, viande.
Cette fois, les artisans quittèrent leur réserve. L'énumération de toutes ces denrées faisait gronder leur estomac. Certains se mirent à hocher la tête ou à déglutir. D’autres posèrent des questions, brèves, sur le poids des sacs de farine ou le type de viande qu'il transportait.
« Du bœuf, de la chèvre et du canard ! répondit Orlov, visiblement ravi d'avoir enfin éveillé leur intérêt. Séché, salé ou fumé ! Et que des morceaux de choix, bien sûr, bien sûr ! »
Le regard des artisans revenait de plus en plus souvent vers l'arrière, comme s'ils se retenaient de courir leur annoncer la bonne nouvelle. Toutes ces denrées, pour ces nomades affligés, c'était une aubaine inespérée.
Anka remarqua, toutefois, la façon dont Orlov acquiesçait à chaque fois qu’un artisan lui posait une question, répétant sans cesse « Bien sûr, bien sûr ! » à la fin de ses réponses, avec une insistance exagérée.
Elle vit aussi les échanges de regards fugaces entre les soldats en armure noire, en arrière-plan.
Plusieurs intrigues se déroulaient devant elle, mais ses Yeux-Soleil étaient incapables de toutes les discerner. La situation lui échappait. Cette pensée la crispa. Une douleur soudaine lui raidit la nuque.
Au fil de la conversation, le chef des soldats s’était avancé jusqu'à se tenir à côté d'Orlov. Sa posture avait changé, à peine. Il était alerte. Ses mains restaient proches de la garde de son épée, sans jamais esquisser un mouvement hostile. Ses yeux bleus passaient de l’escorte armée des artisans au campement sur la colline, puis aux enclos, aux mains d'Orlov, avant de revenir à l'escorte. Il jaugea plusieurs fois Qovir, ce qui, malgré son expression impassible, trahit son trouble face à sa taille de colosse. Avec son mètre quatre-vingt-quinze, Qovir avait tout du géant aux yeux du peuple de la pierre.
Anka surveillait ce Rochelin aux yeux clairs et ronds, attentive aux infimes tensions de ses épaules, à la manière dont il déplaçait son poids d’une jambe à l’autre. Lorsqu’il posa son regard sur elle, une brève surprise traversa son visage. Il avait vu ses yeux dorés. Elle soutint son regard sans ciller, les sourcils froncés, les traits figés.
Le Rochelin inclina la tête pour la saluer.
Elle ne lui rendit pas la politesse.
Orlov continuait d’échanger jovialement avec les artisans. Il évoqua son intention de troquer ses marchandises, tout en adressant de nouveaux signes au Rochelin vêtu d'une cape à côté de lui. Ce dernier lut les mots avec un air de concentration tranquille. Trois autres signes. Le Rochelin leva le menton et inspira profondément. Ses traits s'étaient durcis.
Anka resserra instinctivement sa prise sur son harpon. Quoi qu'eût signé ce marchand, quelque chose allait se produire.
Orlov prononça tout à coup le mot :
« Dragon. »
Anka se retint de grogner.
Dragon. Les Nivuuq n’utilisaient jamais ce terme faible et creux des peuples sédentaires.
Pour eux, il n'y avait que les Quma’roq. Les Démons, en nivuuqtitut.
Mais ils connaissaient ce nom dans toutes les langues, le reconnaissaient sur toutes les lèvres, et même dans les regards.
Nanooq et l’Inuviq du clan de Qovir s’avancèrent jusqu’aux artisans et interrompirent le marchand au beau milieu d'une phrase. Ils voulaient savoir pourquoi il se mettait soudain à parler de Quma'roq, alors que, jusqu'ici, il était question de nourriture.
Orlov observa sans rien dire la conversation à voix basse qui se tenait devant lui. S'il était offensé d'avoir été interrompu, il n'en montra rien. Il avait même salué les deux hóms d’un signe de tête, toujours affable.
Les deux chasseurs discutèrent encore une bonne minute avec les artisans avant de revenir vers leur groupe.
Anka n'avait rien entendu de leur échange, trop bas pour percer le bruit du torrent. Elle n'avait pas quitté le chef des soldats des yeux. Elle avait vu sa posture changer à l'approche des chasseurs. Un déplacement d'appui, à peine visible. Ce Rochelin était prêt à frapper dans la seconde. Elle comprit à ce moment qu’il était un guerrier redoutable, et qu’il ne fallait pas le sous-estimer.
Quand Nanooq reprit place à côté d’elle, Anka tourna la tête vers lui.
Il dit :
« Ils n’ont pas croisé de Quma et n’en ont pas vu de traces sur leur chemin. Mais ils ont récemment subi de nombreuses attaques, dans le Sud.
— En quoi cela nous concerne ? » demanda froidement Anka.
Nanooq secoua la tête.
« Je l’ignore. Les traducteurs vont tenter d’en savoir plus. Ils vont aussi se renseigner auprès du marchand pour savoir s’il a un remède pour les rennes à troquer. »
Anka lui jeta un regard consterné.
« Ils vont dévoiler aux Rochelins que nous sommes en position de faiblesse ?... »
Nanooq lui répondit, affecté :
« Regarde leur chef guerrier. Il a déjà épié tout ce qu’il y avait à voir dans le vallon. Il a sûrement déjà remarqué l’enclos des rennes malades... et senti l’odeur de mort des sites d’abattage. Nous sommes aux abois. Laisse les artisans tenter quelque chose.
— … C’est dangereux.
— Je sais, Anka, je sais… Mais il faut essayer.
— Oui, Inuviq », répondit-elle d’un air grave, sans le contredire davantage.
Elle se tut. Ses pensées tourbillonnaient. Ce que les Rochelins cherchaient réellement restait un mystère, mais chaque fibre de son être lui criait que leur venue allait provoquer une tempête.
Qovir se plaça à la droite d'Anka. Le mouvement attira l’attention des Rochelins, déconcertés par sa taille. Plusieurs d’entre eux échangèrent des gestes furtifs, tandis que leur chef, toujours attentif, ajusta encore sa posture.
Anka ne bougea pas ; elle fixait le marchand qui venait d'entamer une discussion plus animée avec l'artisane Tali. Elle perçut néanmoins la présence de Qovir dans sa vision périphérique.
« Ton clan a déjà eu affaire à une caravane comme celle-là ? » demanda-t-il.
Les sourcils d'Anka se froncèrent.
« Non.
— La mienne non plus. Par contre, ces armures noires... j'en ai déjà vu. Des soldats comme eux accompagnaient les caravanes venues troquer avec nous, l’hiver dernier. »
Elle jeta un bref coup d'œil vers lui, puis revint à la scène devant elle.
« Qui sont-ils ?
— Des soldats entraînés pour repousser les Quma. Les marchands font appel à eux pour assurer leur protection. Mais je n'ai jamais vu autant de ces soldats d'un coup. »
Il se rapprocha encore ; leurs bras se frôlaient.
« Qu'est-ce qu'ils font là, à ton avis ? » dit-il à voix basse.
« Je ne sais pas », répondit-elle sur le même ton.
Un silence.
Qovir regarda un instant son profil marmoréen.
« Tu comprends ce qu'il dit ? » chuchota-t-il.
« Un peu.
— Il dit quoi, là ?
— Il cherche à savoir ce dont on a besoin.
— Un remède, c'est ça ? C'est bien ce qu'a dit Nanooq ? »
Elle acquiesça.
« Mais les artisans n'ont pas encore évoqué le sujet, ajouta-t-elle. Ils parlent toujours de nourriture... je crois. »
Qovir passa un bras dans le dos d'Anka et lui empoigna l'épaule.
Elle tourna la tête vers lui. Il se pencha davantage vers elle.
« Et s’ils sont là pour nous espionner ? murmura-t-il, le regard sombre. Qu’espèrent-ils trouver ?
— Rien qu’ils puissent emporter vivants », répondit-elle en le mirant droit dans les yeux.
Qovir était si près qu'elle voyait son propre reflet dans ses yeux noirs.
Il écarquilla les yeux, puis les détourna. Il se redressa avec un soupir. Un rictus effleura ses lèvres.
« Restons concentrés », grommela-t-il.
Qovir lui tapota l'épaule et retrouva sa place près de son Inuviq.
Anka ne le regarda pas s'éloigner. Elle était déjà retournée à sa veille.
La conversation s’intensifiait entre Orlov et Tali. Le marchand parlait et signait sans relâche, détonant avec l'économie de mots de l'artisane.
Tali finit par enchaîner plusieurs phrases, dans un continental haché, employant un vocabulaire complexe dont Anka ne saisit rien. C'était la première fois qu'elle parlait autant depuis le début de leur échange.
À mesure qu'elle parlait, Orlov changea d'expression. Son sourire s'effaça. Ses yeux s'ouvrirent plus grand. D’autres artisans prirent à leur tour la parole, et le regard stupéfait du marchand dériva plusieurs fois des enclos des rennes aux nomades devant lui.
Ce moment de stupeur ne dura pas. Il fit face au chef des soldats et échangea quelques paroles avec lui, dans la langue parlée rocheline : le roc. Les mots se suivaient comme un chant grave et fluide ; les consonnes chuintaient, les voyelles restaient basses, donnant à l'ensemble une cadence dure, presque incantatoire. Le chef lui offrit une réponse courte, d’une voix de stentor. Il mâcha la fin de sa phrase et croisa les bras sur son torse, circonspect. Orlov, lui, avait repris son air jovial et, revenant aux artisans, il annonça quelque chose d’une voix vive, comme s’il délivrait une bonne nouvelle.
Les artisans écoutèrent attentivement, l’air à la fois surpris et content de l’annonce du marchand. Mais au fil de ses paroles, leurs visages se crispèrent à nouveau. Un silence s’étira. Les artisans n'ajoutèrent rien, et le marchand patienta sans rien dire.
Tali finit par s'éloigner du groupe des artisans et rejoignit l'escorte. Elle était très pâle.
« Ils ont une proposition », commença-t-elle, dans leur langue, mal à l'aise.
Elle toussota puis reprit, plus bas :
« Ils sont envoyés par le seigneur-marchand de la cité de Giseaume¹³. Ils veulent troquer des marchandises précieuses : des armes, des outils, à manger… Nous avons beaucoup discuté des vivres qu'ils transportent. Nous avons ensuite dit qu'un remède pour nos rennes malades nous intéresserait. Nous lui avons décrit les symptômes. Il a dit qu’une maladie similaire avait frappé presque tout le bétail des Griveldes il y a quelques mois, et qu’un remède existe… Il se propose d'examiner les bêtes malades pour vérifier si c'est bien la même maladie. Mais… ce que ce marchand demande en échange d'un éventuel remède n’est pas… habituel. »
Un silence suivit. Tali hésitait à poursuivre. Nanooq fit un pas vers elle, sa stature imposant le respect sans qu’il eût besoin de dire un mot.
L’artisane inspira profondément.
Puis lâcha :
« Ils veulent un chasseur de Quma’roq. »
⥈
(13) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions
Extrait de l'entrée « Giseaume » :
« [...]
Giseaume est une cité rocheline sous gouvernance de la caste marchande depuis l'An 481 de l'Âge de la Méthode. De toutes les cités rochelines, Giseaume est la plus au nord, non loin de la limite méridionale de la taïga.
[...]
Depuis l'An 502 du même Âge, elle est administrée par le seigneur-marchand Gagarine.
Ce réformiste, très apprécié des jeunes générations de la cité, étudie l'ethnologie et les relations publiques grâce à un nouveau programme de cours par correspondance organisé par l'Université d'Amarinthe.
[...] »

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