3 - Le chant de Porte-Voix
La Porte-Voix du clan éleva ses mains ridées au-dessus des flammes, y dispersant une poignée d’herbes séchées. Elles s’embrasèrent. Des brins incandescents virevoltèrent dans l’air saturé de fumées odorantes.
Elle prit une inspiration profonde. De la fumée s’engouffra dans ses narines.
Puis elle entama le chant des bénédictions.
Son chant de gorge, profond et puissant, emplit la hutte des rituels. Il engloutit tout : les murmures du vent à l’extérieur, le hululement d’un harfang, les aboiements lointains des chiens, les rires des parents nourriciers dans les tentes voisines du collectif familial.
Les chasseurs écoutaient dans un calme pieux. Certains fermaient les yeux, s’abandonnant au pouvoir spirituel du chant, tandis que d’autres fixaient intensément les flammes et les fresques autour d’eux. Les enfants observaient Porte-Voix avec un air ébahi, les yeux grands ouverts.
Anka tourna la tête vers ses parents et vit les ondoiements du feu se refléter dans leur regard adorateur. Elle fronça les sourcils et se remit droite. Elle comprenait l’importance de ces rites, et il lui semblait même que quelque chose d’enfoui en elle pourrait s’émouvoir du chant exécuté par Porte-Voix. Un vague sentiment de communion avec les nomades autour d’elle fut tout ce qu’elle parvint à ressentir. Elle se souvenait d’un temps où les choses drôles la faisaient rire et où les choses tristes la faisaient pleurer.
Elle ne comprenait plus ces souvenirs.
« Regardez autour de vous », dit Porte-Voix d’un ton rendu rauque par le chant.
Ses bras s’étendirent, désignant les tapisseries. Ses bracelets d’ivoire s’entrechoquèrent.
« Voici nos récits. Nos existences. Elles sont liées au Tout. Et nous n’y sommes pas seuls. Les oiseaux, les baleines, les phoques, les rennes, les chiens… même les puces de neige ! »
Quelques enfants gloussèrent, et Porte-Voix leur sourit.
« Nous existons tous ensemble dans le Tout, ajouta-t-elle, attendrie. Maintenant, levez les yeux ! »
Les enfants penchèrent la tête en arrière pour regarder les étoiles et les oiseaux noirs tissés dans les hauteurs de la hutte.
« Voici nos ancêtres, ainsi que les protecteurs de nos âmes : les Guidelumes. Ces oiseaux merveilleux nous guident vers notre demeure astrale, lorsque nos âmes sont trop fatiguées pour y monter seules. Ils sont nos amis et ceux de nos ancêtres depuis l’aube du Chant, un âge où les Nivuuq ne s’appelaient pas encore Nivuuq. Voyez aussi ces créatures. »
Elle posa une main fragile sur le motif sinueux d’un Quma’roq.
« Les Quma’roq sont anciens, plus anciens que nos chants. Ils perturbent l’équilibre du Tout, et pourtant, ils font aussi partie de lui. Parmi nous, certains ont choisi de les traquer, de les affronter et de protéger le Tout de leur courroux : ceux‑là marchent sur la voie des ombres. Vous les avez devant vous : ce sont les chasseurs. »
Ils levèrent subtilement le menton, honorés par ces paroles. Parmi les chasseurs du rang se trouvaient aussi les Cinq Crocs², des traqueurs aguerris que tous appelaient par leur titre : Inuviq, Uviq, Naaviq, Nirviq et Amaviq.
« Ils ont fait un Choix difficile, très difficile… Et nous devons tous les remercier pour cela. »
Elle se tourna vers le groupe d’enfants. Ses yeux s’arrêtèrent un instant sur Anka. Ce n’était qu’une pause, infime, mais les chasseurs la remarquèrent. Anka aussi.
Puis le chant de gorge reprit.
La jeune nomade sentit un frisson courir le long de son dos. Elle savait qu’elle se vouerait à la Grande chasse et qu’elle marcherait dans les pas des chasseurs qui l’avaient menée avant elle. Tel serait son Choix.
Ce qui guidait Anka n’avait rien à voir avec les récits épiques des anciens ni avec la fierté de son clan. Les images la hantaient : les corps mutilés, les sillons carmin creusés par les griffes, les entrailles dispersées sur la neige rougie. La mort brutale de ses frères avait creusé en elle une cavité béante, trop vaste pour être comblée par des promesses ou par le Chant.
Et de ce jour cauchemardesque était née une certitude.
Lorsqu’elle suivrait la voie des ombres, ce serait pour souiller la neige du sang des Quma’roq.
Cette foi, Anka la sentait brûler en elle, par-delà le vide. Discrète et inextinguible, comme une pierre de feu dissimulée sous la cendre tiède.
La voix rauque de la chamane s’éleva à nouveau :
« Écoutez, enfants, et souvenez-vous. Car ceci est l’histoire de nos ancêtres chasseurs. De ceux qui, les premiers, ont frayé la voie des ombres. »
Elle parla alors d’un temps où les Quma’roq immortels régnaient sans partage sur les terres blanches, des créatures si terrifiantes que leur ombre suffisait à disperser les troupeaux. Ils pouvaient briser les glaciers et ensevelir les cours d’eau, et, pour apaiser leur appétit vorace, ils décimaient les gibiers et les bancs de poissons. Ils semaient la mort en tyrans et, de mémoire de Nivuuq, ils avaient toujours traqué les ancêtres, même quand ceux-ci vivaient encore dans les grottes des monts des Griveldes, au Sud, et qu’ils se protégeaient avec des pics en bois.
Puis elle évoqua les premiers chasseurs. Des hóms et des hómines intrépides qui, au péril de leur vie, avaient repoussé les Quma’roq au-delà des montagnes reculées.
« Ils ne sont pas comme les autres prédateurs, ajouta sombrement Porte-Voix. Quand l’un d’eux meurt, son âme cherche un autre Quma’roq. Celui qui la reçoit devient un Vengeur. Et un Vengeur ne chasse plus simplement pour se nourrir. Il chasse pour tuer. Sa soif de mort ne peut pas être étanchée. Le seul moyen de l’arrêter est de l’abattre. Imaginez le désarroi de nos ancêtres, mes chers enfants, quand ils découvrirent que la mort d’un Vengeur provoquait la venue d’un autre Vengeur, plus sanguinaire encore ! »
L’odeur des herbes devint plus forte, tirant des larmes dans les yeux des enfants.
« Nos ancêtres ont longtemps cru que cette spirale de sang et de mort était sans fin. Jusqu’à ce qu’ils découvrent comment la briser. »
Elle laissa planer un silence. Les enfants échangèrent des regards impatients.
« Ils ont maîtrisé l’un des secrets du Tout et appris à apaiser l’âme des Quma’roq. Ils savent provoquer une mort calme et solitaire. Il est rare aujourd’hui que la Grande chasse provoque l’arrivée d’un Vengeur. Lorsque vous aurez douze ans, si votre Choix est de rejoindre les chasseurs, ce secret vous sera révélé. »
Cet exploit, gravé dans la mémoire des clans par un chant secret des Porte-Voix, était l’héritage des chasseurs.
La chamane égrena les noms de tous les chasseurs tombés depuis les premiers chants, chacun prononcé avec une gravité qui leur rendait leur hóminité. Anka et Nuqa se tendirent, leurs coudes se touchèrent. Ces noms par dizaines n’étaient pas que des noms ; ils portaient le poids d’un sacrifice inscrit dans le sang des Nivuuq.
Elle conclut d’une voix solennelle :
« Leurs âmes épuisées se sont élevées des terres blanches avec l’aide divine des Guidelumes. Aujourd’hui encore, ils nous observent et nous guident depuis la voûte du Tout. N’oubliez jamais ce que vous devez à Ceux qui veillent. »
Elle tendit ensuite un doigt vers Anka. Le geste était lent, théâtral.
« Et toi, petite flamme… Tu portes leur marque. Fais honneur à ceux qui ont marché sous ce ciel avant toi et qui ont chassé sous ces étoiles. »
La chamane jeta de nouvelles herbes sur le feu et se remit à chanter.
Anka fixa le vide devant elle, le dos droit.
Les chasseurs et quelques parents chuchotèrent entre eux. Les bavardages discrets des enfants reprirent autour d’Anka. Peu d’adultes comprenaient le fardeau des Siqinijiq, et c’était encore plus vrai pour les enfants.
Nuqa se pencha vers Anka.
« Tout va bien ? » demanda-t-il.
Elle vit son regard inquiet.
« Oui », répondit-elle.
Comme s’il devinait ses pensées, Nuqa lui adressa un sourire hésitant avant de reporter son attention vers la chamane.
Le chant s’éteignit peu à peu. Les chasseurs et les parents inclinèrent la tête en signe de respect. Les enfants ajustèrent leur position. Les bénédictions étaient imminentes.
La chamane marcha le long des coussins, s’arrêtant tour à tour devant les enfants. Elle prononçait pour chacun des bénédictions singulières, imprégnées de sagesse et de réconfort. Les enfants bénis, heureux, jetaient brièvement un regard derrière eux, cherchant le visage de leurs parents.
Quand elle arriva devant Nuqa, elle posa une main sur sa petite tête piquée d’une épaisse chevelure noire. Un sourire amusé rehaussa les coins de ses lèvres ridées.
« Oh, mon petit Nuqa. Partager est une force, s’abandonner entièrement ne l’est pas. Que ton irréductible gentillesse ne te pousse pas à nourrir les rennes avec toutes nos baies, cet hiver. »
Un bruissement de rires monta de l’assemblée. Nuqa secoua la tête avec un sérieux presque comique, comme s’il venait de recevoir une mission d’importance capitale. C’était une bénédiction pleine de légèreté et de tendresse, comme lui.
Quand vint le tour d’Anka, le silence retomba.
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(2) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions
Extrait de mes notes de cours pour le séminaire interuniversitaire « Sociétés nomades du Nord » (An 456 de l’Âge de la Méthode - Temps des Reconstitutions)
« Chez les Nivuuq, les chasseurs ne constituent pas un collectif autonome. Ils appartiennent au collectif des guerriers, dont ils forment une branche spécialisée. Leur organisation interne repose sur un système fonctionnel appelé les Cinq Crocs.
Avant d’en examiner les rôles, il convient d’observer leur nomenclature. Dans la langue nivuuqtitut, viq signifie croc. Les fonctions sont obtenues en associant ce terme à un nombre : inu (un), u (deux), naa (trois), nir (quatre) et ama (cinq). On obtient ainsi une série régulière : Inuviq, Uviq, Naaviq, Nirviq et Amaviq.
Ce système présente une qualité remarquable : il est logique. Il vous sera donc, chers étudiants, facile de les retenir avant votre prochaine évaluation sur le sujet.
Les fonctions se répartissent de la manière suivante :
– Premier Croc : l’Inuviq dirige les chasses. Il choisit les proies à traquer, détermine la stratégie et sélectionne les chasseurs qui participeront à l’expédition.
– Deuxième Croc : l’Uviq guide les chasseurs vers les zones de chasse et veille à leur retour au campement. Lorsque l’un d’eux meurt au cours d’une expédition, c’est également lui qui ramène le corps au clan.
– Troisième Croc : le Naaviq est l’instructeur des chasseurs. Il supervise leur entraînement et décide quand les novices sont prêts à rejoindre les chasseurs du rang. Cette admission se produit lors de ce que les Nivuuq appellent la première chasse (cf. la leçon du même nom, page 74).
– Quatrième Croc : le Nirviq est chargé d’accomplir la mise à mort des Quma’roq (cf. page 4 de l’ouvrage de ma consœur Maevari, Grande maître zoologiste : Un monde sans eux est-il possible ?). Il est notable que ce rôle soit le seul entièrement défini par la lutte contre ces créatures.
– Cinquième Croc : l’Amaviq supervise le dépouillement des proies et veille au partage équitable de la chasse entre les collectifs et les familles.
Ces fonctions couvrent l’ensemble du cycle de la chasse : formation, décision, déplacement, combat et distribution. Cette organisation témoigne d’une pensée très fonctionnelle.
Je dois admettre que j’éprouve une certaine satisfaction à étudier ce système. Les sociétés surfaciennes présentent souvent des structures beaucoup plus confuses, notamment les Hóms sédentaires peuplant les rives de la Mer de verre. Ici, chaque rôle possède une utilité claire. Les classifications bien ordonnées ont quelque chose d’apaisant, n’est-ce pas ?
Je recommande à mes étudiants de mémoriser les cinq termes dans cet ordre précis. Toute confusion dans leur séquence produirait une compréhension erronée du système qui vous ferait perdre de précieux points pour l’obtention de votre diplôme de troisième année. […] »

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