44 - Le repos des chasseurs - Partie 2
Qovir resta sans voix, la bouche entrouverte.
Anka poursuivit, énumérant les faits, sans l'accuser :
« Je sais reconnaître l’amour qu’on me porte. Je ne le ressens pas comme tout le monde, mais je sais ce que ça veut dire. Mes parents m’ont appris à le voir, à le comprendre. Je l’ai reconnu chez toi. »
Qovir eut un petit rire incrédule.
« Quoi ?
— Personne ne se comporte avec moi comme tu le fais. Tu viens toujours vers moi. Tu m’adresses la parole même quand tu n’as pas besoin de moi. Tu me fais des cadeaux et tu partages ta nourriture avec moi. Tu t’intéresses à mon apparence.
— Arrête...
— Tu ris même quand je ne suis pas drôle.
— Anka. Arrête.
— J'ai tort ?
— Tu… tu ne sais pas de quoi tu parles », souffla‑t‑il, déstabilisé.
« Peut-être pas. »
Qovir détourna les yeux, pris d'une pudeur soudaine, désarçonné par la tournure que venait de prendre leur conversation.
Il balbutia :
« Admettons que tu aies raison sur moi et que j’envisage en effet de… de te suivre. Parce que je... Bref. Qu’est-ce que tu répondrais ?
— Je répondrais non. »
Il serra les dents, affecté, et marmonna sans lever les yeux :
« Tu es bien moins prompte à discuter le Choix de Nuqa.
— C’est différent.
— En quoi ?
— Vos raisons sont différentes.
— Et alors ?
— Ne te méprends pas. Nuqa n'attend rien de moi. Toi, tu veux que je t’aime et que je partage ta couche. »
Qovir resta figé une seconde.
Il s'exclama, s'étranglant presque :
« C'est comme ça que tu me vois ? Comme un... un prétendant avide de t'attirer sur sa paillasse ? Sérieusement ? »
Une rougeur cuisante lui montait jusqu’aux oreilles.
« Je ne suis pas comme ça, je ne l'ai jamais été. Combien ont retenu mon attention, à ton avis ? Depuis que je suis Nirviq, je n'ai partagé l'intimité de personne. M'as-tu jamais vu batifoler à gauche à droite ? »
Anka ne s'expliquait ni sa réaction ni ses questions. Elle ne pensait pas cela de lui. Elle n'avait fait, de son point de vue, qu'énoncer un fait observable.
« Non.
— Alors pourquoi me dire une chose pareille ? »
Elle répondit avec le même calme désarmant :
« Parce que c’est exact. T'aimer et coucher avec toi, c'est bien ce que tu veux de moi, non ? »
Qovir ouvrit la bouche, puis la referma aussitôt. Elle n'avait pas tort, mais, dit de cette manière, cela réduisait ses sentiments à quelque chose de trivial et de vulgaire, alors que ce qu’il ressentait pour elle lui paraissait au contraire terriblement sérieux.
Il détourna les yeux en étouffant un juron.
« Reprends-toi, Qovir. Peu importe comment tu l'expliques, tu veux me demander d'être ta compagne. Tu n’as pas le droit de me proposer un tel Choix. »
Un pli de désapprobation barra le front de Qovir.
Il eut un rire sec, sans joie.
« Je n'en ai pas le droit... Hm. Je croirais entendre mon Inuviq. J'ai pourtant le droit d'aimer qui je veux.
— Tu as ce droit, oui. Mais pas sur moi. »
Il soupira.
« Je ne sais même plus quoi te dire, Anka... Tu as mis toutes mes pensées à nu. J'aurais préféré te le dire moi-même, à ma façon. Un jour. Je t'aurais, je ne sais pas, invitée dans un bel endroit. Je t'aurais cueilli des fleurs et déclaré ma flamme. J’aurais préparé un petit poème idiot pour te faire rire.
— Je ne sais pas si un poème peut me faire rire. C'est peu probable.
— Eh. Ou alors, je t'aurais invitée à chasser le Quma. Très romantique, ça, la chasse aux Quma. »
Malgré elle, Anka imagina la scène ; Qovir couvert de sang jusqu’aux avant-bras, souriant fièrement, debout sur la carcasse fumante d'un Feu-Blizzard.
« J'accepterais toujours de chasser avec toi. Mais je ne crois pas que le terrain de chasse soit un lieu approprié pour courtiser quelqu'un.
— Courtiser, hein ? répéta-t-il en se frottant la nuque. Tu as de ces mots. Je ne compte pas parader autour de toi.
— Tu n’en as pas besoin, répondit-elle d'une voix neutre. Je mesure déjà ton affection pour moi. Je ne peux pas en dire autant de la mienne.
— Tu ne sais pas si tu m'apprécies ou non ? Ouch... C'est rude de dire ça, même pour toi.
— Tu ne m'as pas comprise. »
Une hésitation traversa le regard d’Anka.
Leur conversation était nécessaire, mais elle venait de compliquer leur relation. Qovir ne pourrait plus simplement enfouir ses sentiments comme auparavant, et elle-même ne pourrait plus faire comme si elle ne les voyait pas. Ses réactions risquaient désormais d’être mal interprétées, ou de le blesser inutilement.
Il valait mieux que les choses restent simples et claires entre eux.
Qovir était quelqu’un de fiable. Peu de personnes savaient ce qu'elle s'apprêtait à lui dire. Elle estimait toutefois qu’il était capable de l'entendre sans commencer à la juger ni remettre en question la Nirviq qu’elle était.
« Je ne sais pas avec certitude si j'aime quelqu'un ou non. Je ne sais même pas ce qu’on est censé ressentir quand on est heureux. »
Qovir la fixa, surpris. Il n'était pas certain de bien saisir ce que cela impliquait.
« Tu ne comprends pas tes émotions ? »
Anka ne répondit pas tout de suite. Elle avait besoin de peser sa question.
« Si, dit‑elle finalement. Il y en a une que je comprends bien. »
Elle regarda dans le vide, puis revint sur lui.
D'une voix calme, elle ajouta :
« La haine. »
Qovir inspira brusquement par la bouche.
« La… haine ? » répéta‑t‑il, estomaqué.
Anka posa une main sur son ventre, pour lui montrer l’endroit précis où cette chose vivait en elle.
« Elle est là depuis longtemps. Je ne sais pas vraiment où elle commence ni où elle finit. Je la perçois presque tout le temps. Elle s’apaise quelque temps quand je tue un Quma. Puis elle revient. »
Le chasseur en resta coi. Elle venait de délivrer, avec détachement, des paroles d'une dureté pourtant inouïe. Il avait toujours vu la haine comme une émotion explosive et dévorante, l'expression la plus noire de la peur et de la colère. Chez Anka, c'était une haine sourde, profondement ancrée, qui lui coulait dans les veines tel un poison.
« Depuis combien de temps elle est là ? » demanda-t-il.
Anka le regarda comme si la réponse allait de soi.
« Depuis qu'un Vengeur a tué mes frères. »
Qovir baissa les yeux. Il se remémorait les récits des adultes. Il avait sept ans, à l'époque. Il se souvenait encore du regard horrifié de ses parents, quand ils avait appris la nouvelle portée jusqu'à leur clan par un messager-éclaireur du clan-hôte.
Il ne savait pas ce qui le troublait le plus : qu’elle portât cela en elle depuis tant d’années, ou qu’elle eût appris à vivre avec assez longtemps pour en parler aussi calmement.
« Anka… »
Elle attendit.
Il chercha une phrase utile, mais aucune ne vint. Lui qui parlait trop se retrouva soudain sans rien à dire qui ne parût vain ou stupide.
« Je comprends mieux certaines choses, finit-il par dire. Je crois. Je ne me doutais pas que c'était aussi... Hm. Je suis désolé.
— Tu ne savais pas. »
Qovir se sentit en colère contre lui-même, se rappelant les fois où il l’avait traitée d'insensible ou de butée. S’accabler de n’avoir rien compris plus tôt ne servait toutefois à rien. Ce qui comptait, désormais, c’était ce qu’il ferait de ce qu’elle venait de lui révéler.
« Et les autres émotions ? demanda-t-il plus doucement. Il y en a d’autres que tu reconnais ? Même juste un peu ?
— Je ne ressens pas grand-chose d’autre. J’ai encore quelques sensations parfois, mais c’est rare, et ça ne dure jamais très longtemps. La dernière fois, c’était quand j’ai fait mes adieux à notre Porte-Voix. Je me suis sentie mal quelques secondes, puis ça a disparu. C’était peut-être de la tristesse. Ou de la colère. Dans l'un ou l'autre cas, ce serait logique. »
Qovir la regarda avec une attention nouvelle, plus prudente.
« Et tes parents ?
— Quoi, mes parents ?
— Tu les aimes ?
— Je crois. »
Elle réfléchit brièvement avant d’ajouter :
« L'inverse serait inhabituel. Ils m'ont toujours bien traitée.
— Et Nuqa ?
— C'est possible. Mon corps est plus relâché quand il est là. »
Anka commençait à s'impatienter. Elle avait besoin de dormir ; elle sentait la fatigue engourdir ses perceptions.
« Et moi ? » osa-t-il demander.
« Peut-être.
— Ça peut vouloir dire oui. »
Elle n'en savait rien. Elle haussa les épaules.
Il poursuivit :
« Plus ou moins que Nuqa ?
— Ça suffit, Qovir. Je ne t'ai pas dévoilé ça sur moi pour que tu en fasses un sujet de plaisanterie.
— Je ne plaisante pas. J'essaye de comprendre.
— D'accord.
— Je pense que je te comprends mieux, maintenant.
— C'était le but. »
Les traits de Qovir s'adoucirent.
« Pendant des années, j’ai cru que tu étais juste une sacrée tête de lard… Quand on était gamins, Itaq m’avait dit qu’un morceau de ton âme était parti avec tes frères. Que c’était pour ça que tu ne voulais jamais jouer avec moi ou les autres gosses lors des Échanges. J'ai cru qu’il cherchait juste à te trouver des excuses… Mais maintenant que j'y repense… c’est ça qu’il voulait dire ? Tu n’éprouves plus la joie ? Ni même l’amour ?
— Ça existe peut-être toujours, quelque part en moi. C'est ce que croit Porte-Voix. Mes parents le pensent aussi. Moi... Je ne sais pas. Je suis peut-être cassée.
— Cassée ? Tu n'es pas un objet, Anka.
— Ce serait pourtant plus simple. Les objets peuvent être réparés ou remplacés.
— Ne parle pas comme ça, s'il te plaît. Ta vie est précieuse, si seulement tu savais à quel point. »
L'échange se poursuivit par un silence.
Qovir essaya d’imaginer une vie pareille, sans autre émotion que la haine. Son cœur se serra. Dans le Nord, la lutte pour la survie était permanente ; les nomades mouraient gelés dans les steppes, dévorés par les Quma’roq ou engloutis par l'hiver. Les clans enterraient des enfants, des pères, des mères, traversaient des famines et des hivers interminables. La vie était dure pour tout le monde.
À quoi bon endurer un monde pareil si l’on ne pouvait même plus trouver refuge dans les rares choses qui rendaient cette existence supportable ? La chaleur des siens. La joie. L'amitié. L’amour.
Il revit soudain la petite fille taciturne qu’Anka avait été, ses silences, sa manière de rester à l’écart des autres, un regard d'adulte rivé à son visage d'enfant. Depuis tout petit, il avait cru que sa stature marmoréenne et sa réserve n’étaient que des facettes de son « mauvais caractère », comme il le lui avait lui-même reproché autrefois.
Il comprenait qu’il s’était trompé.
Ce n’était pas de la froideur ni tout à fait de la discipline qui habitaient Anka. C’était une blessure. Une blessure si profonde qu'elle la privait des seules choses qui faisaient que la vie des Nivuuq valait la peine d’être vécue.
Il lui vint au cœur une pitié, qu'il n'avait jamais éprouvé aussi forte pour quelqu'un. Son amour pour elle, loin de s’amenuir, n’en devint que plus profond. Pour la première fois, il avait l’impression d’entrevoir réellement le monde d’Anka ; cette manière étrange et détachée qu’elle avait d’observer les autres, de parler des sentiments comme de simples états corporels, sans toujours saisir ce qui, chez les autres, relevait du non-dit ou de la pudeur.
Il aurait pu détourner les yeux, ou la regarder avec cette compassion indécente que l'on offrait aux êtres condamnés.
Face à Anka, il choisit une autre voie.
« Ta vie est précieuse, répéta-t-il en la couvant du regard. Tu m'es précieuse. Inestimablement. Je serai ce que tu voudras. Je ne prendrai que ce que tu me donneras. Je suis à ta merci, Anka. »
Il lui sourit tendrement. Il refusait de l’abandonner seule à cette tristesse indicible qui la hantait depuis l’enfance, sans même qu'elle fût encore capable de reconnaître son propre chagrin ou de savoir comment s'en consoler.
Et ce fut précisément cette tendresse-là du chasseur, qu'il n'avait jamais montrée aussi clairement, qui troubla Anka.
Rien de ce qu'elle lui avait expliqué ne semblait l'avoir découragé.
« J'ai commis une erreur, dit-elle plus froidement. On n'aurait pas dû avoir cette conversation.
— Hein ?
— J'ai pris le temps de tout t'expliquer. Je pense avoir été claire. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais tu veux toujours être avec moi.
— Tu dis ça comme si c'était mal.
— Parce que ça l'est. Je suis une Siqinijiq.
— ... Je savais que tu allais répondre ça.
— Tout le monde aurait répondu comme moi.
— Mais tu n’es pas comme tout le monde, Anka. Tu l'as dit toi-même. »
Cette fois, elle lui darda un regard sévère.
« Je suis une Siqinijiq, répéta‑t‑elle. Que tu m'aimes ou pas, que je ressente quelque chose ou non, ça n'y changera rien. Ma réponse est non, et ce sera toujours non. »
C’était moins une promesse qu’un constat. Elle se sentait incapable d’envisager autre chose.
Qovir murmura :
« Ancêtres… je sais. Je le sais très bien. »
Il soupira tristement.
« Je suis vraiment le dernier des idiots », lâcha‑t‑il finalement, en levant les yeux vers le ciel.
Les coins de ses lèvres s’affaissèrent. Les paroles d’Anka rembrunissaient son visage, comme elles froissaient son cœur. Il avait essayé de faire bonne figure. Il était heureux d'être là pour elle, de mieux la comprendre, mais ses propres sentiments n'avaient pas trouvé l'écho qu'il avait secrètement espéré.
Anka le vit s'attrister. Qovir avait toujours été très expressif.
« Tu as tort », dit-elle.
Les mots lui étaient venus comme ça. Elle ne savait pas vraiment si cela changeait quelque chose pour lui.
Il baissa les yeux sur elle, intrigué par ce changement de ton.
« Tu fais parfois l'idiot, mais tu n'en es pas un. Tu es aussi un bon Nirviq. Ta place est dans les steppes. Ils ont besoin de toi pour tuer le Quma qui rôde au sud-est avant qu’il ne flaire le campement. D’autres finiront par le repérer, et tu seras aussi là pour les abattre. »
Il répéta :
« Un bon Nirviq, hein… bon à quel point ? »
Un sourire naissant flottait sur les lèvres de Qovir.
« Le meilleur. Ce n’est pas contestable.
— Eh… ne me parle pas comme ça, Nirviq. Ou je vais finir par croire que tu m’aimes bien.
— Crois ce que tu veux. Je vais dormir. »
Anka tourna sur ses talons et franchit les quelques pas qui la séparaient de la hutte des chasseurs de son clan. Arrivée sur le seuil, elle leva une main pour attraper le battant en peau.
« Attends… » murmura‑t‑il derrière elle.
Elle suspendit son geste et le regarda par-dessus son épaule.
« Je peux dormir là, moi aussi ? »
Elle l'observa en silence.
Qovir peina à soutenir son regard. Une gêne soudaine venait de tendre ses traits, comme s’il réalisait seulement maintenant ce qu’il venait de demander.
« Je n’ai pas envie de retrouver mon groupe tout de suite. »
Il serra la mâchoire.
« L’un d’eux a eu une remarque tout à l’heure. Je ne l’ai pas encore digérée. Je n’ai pas envie de provoquer une dispute en pleine phase de repos ni de les rejoindre en faisant comme si de rien n’était. »
Anka ne répondit pas. Ses Yeux‑Soleil le détaillaient.
Il ajouta, plus maladroitement :
« Et puis… je veux vraiment dormir. »
Elle fronça les sourcils.
« Je n’ai pas dit le contraire. »
Une nouvelle rougeur monta aux joues de Qovir.
Anka ne comprit pas pourquoi.
Elle haussa les épaules.
« Dors où tu veux. »
Elle souleva le battant et fit un pas de côté pour le laisser entrer. Il franchit le seuil en baissant la tête ; elle entra à sa suite.
L’air chaud et capiteux de la hutte les enveloppa. Une odeur de suif, de cuir et de sueur imprégnait les lieux.
Les corps des chasseurs endormis formaient une masse confuse de couvertures et de fourrures étendues à même le sol, harpons et hachettes posés à portée de main ; du fait des expéditions en cours, ils étaient moitié moins nombreux que d’habitude. Les ombres des corps allongés se dessinaient sur les parois, à la lumière de la lampe à graisse, d'où une fine fumerole montait, aspirée par l’ouverture à la voûte des parois.
Qovir resta un instant près de l’entrée. Anka passa devant lui.
Un chasseur remua sous sa couverture et entrouvrit un œil. Il mit un instant à la reconnaître.
« Nirviq ? Qu’est‑ce que tu fiches ici ? »
Un autre grogna depuis la pénombre :
« Elle s’est perdue en rentrant chez elle ? »
Quelques rires étouffés montèrent dans la hutte.
Une troisième voix lança, amusée :
« Ah, les Nirviq… c’est plus ce que c’était. »
Un bras sortit d’une fourrure et désigna vaguement l’espace au-dessus de lui.
« Avant, ça dormait dehors avec les loups. »
D’autres rires émergèrent des paillasses.
En voyant la silhouette colossale qui se tenait dans le dos d’Anka, Nanooq se redressa sur un coude.
« Laisse Anka tranquille, maugréa‑t‑il. Tu l’as assez embêtée comme ça. »
Qovir se figea.
« On t’a tous entendu la sermonner. Si tu n’avais pas fini par baisser la voix, je serais venu te dire de la fermer moi-même. Allez, file.
— Je viens juste dormir », répondit Qovir après un temps d’hésitation.
Les yeux de Nanooq passèrent de Qovir à Anka, puis revinrent sur lui.
« Dormir ?… Avec Anka ? Tu t’es cogné la tête quelque part ?
— Non, je viens dormir ici, avec vous tous, lâcha‑t‑il, sur un ton qui se voulait léger. Changer d’environnement, c’est excellent pour le sommeil. »
Nanooq interrogea Anka du regard.
« Il est en froid avec un chasseur de son groupe », dit-elle sobrement.
Un silence bref suivit.
« … si tu le dis », marmonna Nanooq, avant de se laisser retomber sur son couchage.
Les murmures se dissipèrent.
Anka se faufila entre ses camarades jusqu’au fond de la hutte où elle avait repéré des paillasses disponibles, sur lesquelles étaient pliées des couvertures estivales. Elle s’assit et déplia l’une d’elles.
En s’allongeant et étendant ses jambes sous la couverture, elle frôla une chasseuse qui, en sursaut, ouvrit les yeux sur elle. Un sourire passa brièvement sur son visage bouffi de sommeil quand elle la reconnut ; sa main trouva l’épaule d’Anka et la tapota doucement, puis retomba. Elle se rendormit aussitôt.
Qovir s’installa à côté d’Anka et se glissa sous la couverture qu’il avait trouvée là. Ses jambes dépassaient du couchage. Il se mit sur le côté, remonta les genoux. Ses pieds dépassaient toujours. Il se remit sur le dos en soupirant.
Le chasseur installé de l’autre côté ouvrit un œil, dérangé par son agitation.
« Dors debout, ça prendra moins de place. »
Qovir marmonna :
« Très drôle. »
Il ajusta encore sa position plusieurs fois. Il finit par s’immobiliser, couché sur le côté, face à Anka.
Pendant un moment, Qovir l’observa en silence.
Elle était allongée sur le dos, les bras le long de son corps, par-dessus la couverture. Elle fixait la lumière du Long jour, qui passait par l’ouverture au sommet. Rien, dans son expression, ne laissait deviner ce qu’elle venait de lui confier : la haine et le vide ; cette manière qu’elle avait de parler d’elle-même comme d’une chose abîmée.
Il eut envie de lui dire encore qu’elle n’était pas cassée.
Il n’en fit rien.
Elle ne l’aurait pas cru, ou elle aurait jugé inutile qu’il le répétât. Elle n’avait pas besoin qu’on la plaignît ; il commençait seulement à comprendre qu’elle avait surtout besoin qu’on ne lui tournât pas le dos.
Il ne savait pas quelle place il pouvait prendre auprès d’elle. Elle avait ses parents, Nuqa, la vieille Ankora, les chasseurs de son clan : autant de présences auxquelles elle semblait tenir sans toujours savoir le dire. Il voulait être de celles-là, même sans être son compagnon ni recevoir davantage que ce qu'elle était capable de donner.
Il l'observait depuis plusieurs minutes, mais elle ne tourna jamais la tête vers lui.
Qovir sentit la tristesse lui revenir ; elle lui comprimait le torse. Il l’aimait, et cet amour ne lui donnait aucun droit sur elle, pas même celui de la consoler comme il l’aurait voulu.
Cette pensée lui fit mal.
Pourtant, elle était là, à côté de lui. Elle acceptait sa présence. C'était peut-être tout ce qu'elle avait à lui offrir.
La fatigue finit par l’emporter. Ses paupières se fermèrent malgré lui, et il sombra dans un sommeil inquiet.
Anka n’avait pas l’habitude de dormir ici. Les respirations autour d’elle formaient un brouhaha irrégulier. Certains soufflaient fort, d’autres étaient à peine audibles ; un chasseur ronflait par intermittence, une autre sifflait à chaque expiration. Personne ne respirait au même rythme.
Au lieu de l’endormir, ce désordre l’occupait. Son attention sautait d’un souffle à l’autre, sans en identifier un en particulier sur lequel se fixer.
De longues minutes passèrent sans qu’Anka ne trouvât le repos.
Elle se raidit. Quelque chose venait de l’effleurer.
Une main de Qovir se posa sur la sienne et se referma sur son poignet.
Anka tourna la tête vers lui.
Dans la faible lumière de la lampe à graisse, le visage du chasseur était paisible, les traits relâchés. Il dormait profondément, la respiration lente et régulière. Il ne savait même pas qu’il la touchait.
Elle resta immobile.
La main pesait sur son poignet, chaude, bien ancrée. En se concentrant suffisamment, elle distingua le battement régulier de son pouls.
La question flotta en elle, brièvement : enlever cette main ou la laisser là. Elle constata simplement qu’elle n’était pas gênée, et qu’au contraire ce poids franc, ce battement lui offraient exactement ce dont elle avait besoin. Elle se concentra sur son pouls, sur la tiédeur de sa paume. À mesure qu’elle suivait ce rythme, qu’elle y consacrait toute son attention, les respirations discordantes de la hutte perdirent de leur relief.
À la lisière du sommeil, une pensée lui vint.
Elle se sentait moins vide quand il se tenait près d'elle.
Elle s’endormit ainsi, le poignet pris sous la main de Qovir, apaisée par le battement régulier qui passait de lui à elle.
⥈

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