45 - Le pacte carmin
« Je suis vraiment navré, Anka. Elle n’est pas consciente. »
Nukiliq, l’apprenti de la vieille Ankora, lui adressa un sourire peiné en lui tendant trois tubes de paxine creusés dans de l’os de Quma’roq.
« Souhaites-tu tout de même la voir ?
— Non. Je lui ai déjà fait mes adieux. »
Anka vérifia que les tubes étaient bien scellés et les rangea dans son havresac. Nukiliq avait été généreux. Cette quantité était suffisante pour accomplir une dizaine de rites.
Elle se tenait devant la hutte des rituels. Derrière Nukiliq, dans la pénombre, elle distinguait à peine le couchage d’Ankora. Elle ne voyait pas la vieille chamane, mais elle sentait sa présence.
Porte-Voix mourrait bientôt.
Anka ne serait pas là pour son dernier souffle. Elle ne verrait pas le linceul se refermer sur son corps. Elle ne se joindrait pas aux prières adressées à son âme, lorsqu’elle aurait rejoint le sanctuaire des ancêtres, dans la voûte du Tout. Elle ne poserait pas sa pierre sur le monticule que les nomades élèveraient, une pierre après l’autre, pour protéger la sépulture des caprices du ciel, des bêtes et de l’oubli.
À son retour du Sud, si retour il y avait, la hutte des rituels aurait changé d’odeur. Le couchage d’Ankora aurait disparu. Sa voix ne psalmodierait plus les chants, ses mains ne trembleraient plus au-dessus des braises.
Elle savait que de telles pensées auraient dû l’attrister. À cet instant, toutefois, la seule émotion qu’elle devinait en elle était sa hâte de rejoindre le Vengeur des Griveldes et de l’occire.
« Bonne chance », dit Nukiliq.
Il redressa un peu les épaules, comme s’il s’efforçait de donner à sa posture l’assurance d’un Porte-Voix.
« Je demanderai aux ancêtres de veiller tout particulièrement sur toi et Nuqa.
— Merci. »
Anka remit son havresac sur ses épaules. Le cuir grinça. Le poids s’ajouta à celui des deux musettes qui croisaient leurs bretelles sur sa poitrine. Elle grogna, tira sur les sangles. Avec son arc sur l’épaule, son carquois, la hachette à sa ceinture et le coutelas du dernier rite attaché à la cuisse opposée, voilà de nombreuses lunes qu’elle n’avait pas voyagé aussi encombrée. Elle fit jouer ses épaules, puis saisit le harpon qu’elle avait posé contre un totem.
Elle tourna le dos à la hutte des rituels et prit la direction du torrent.
Elle traversa le campement en silence.
Les nomades qu’elle croisa la remercièrent et lui souhaitèrent bonne chance. Certains vinrent à sa rencontre pour lui toucher les cheveux, les épaules ou les bras. D’autres l’attiraient contre eux sans attendre qu’elle rendît l’étreinte, ne sachant pas toujours bien comment l’enlacer convenablement avec tout le barda qu’elle portait. Anka recevait chaque geste avec la même immobilité attentive et répondait à chacun d’un hochement de tête.
Après quelques minutes, elle atteignit la lisière du campement de la colline et amorça la descente. La pente était raide. Le havresac tirait vers l’arrière, les bretelles des musettes frottaient contre le bois de l’arc qu’elle avait à l’épaule.
Devant elle s’étendait le vallon. Le torrent fendait les steppes ; son grondement était devenu un bruit de fond familier. Ses Yeux-Soleil captèrent toutes les informations en quelques secondes.
Quelques éleveurs et des chiens surveillaient les rennes. Les enclos des troupeaux partis pâturer étaient vides. Les bêtes malades demeuraient dans l’enclos isolé, apathiques au milieu de l’herbe piétinée. Les autres se tassaient contre les clôtures, oreilles dressées vers le torrent, intriguées par ce qui se passait là-bas. Leurs sabots grattaient la terre, leurs naseaux soufflaient par à-coups.
Le chariot des Rochelins n’avait pas bougé de la rive. Deux soldats en armure noire déchargeaient la marchandise, tandis qu’un troisième attelait le yack. Sa fourrure épaisse et sombre avait été brossée ; il mâchonnait son mors avec impatience, indifférent aux soldats qui faisaient des allers-retours devant lui. Des nomades se relayaient pour récupérer les caisses, les tonneaux et les sacs. Dragarev surveillait les opérations, attentif, à côté d’Orlov, penché sur deux parchemins étendus sur une caisse.
En aval du torrent, un attroupement s’était formé. Anka y distingua Nuqa, sa famille et leurs proches. Plus d’une trentaine de personnes les entouraient. Elle vit ensuite son père. Itaq se tenait, appuyé sur son bâton, au milieu des chasseurs de son clan venus la saluer avant son départ. Il avait l’air d’avoir vieilli de dix ans depuis le dernier jour-dormant. Même de loin, Anka voyait ses yeux rouges et ses cernes foncés.
En poursuivant sa descente, Anka se surprit à chercher Qovir des yeux. Il n’était pas là. Elle se demanda, brièvement, s’il était simplement en retard, ou s’il ne comptait pas lui dire au revoir.
Le jour-dormant dernier lui revint par fragments. Qovir avait fini par lui lâcher la main. Il dormait encore, la bouche entrouverte, lorsqu’elle s’était réveillée il y a une heure. Elle avait plié sa couverture, roulé sa paillasse sans un bruit. Elle avait traversé la hutte avec précaution, pour ne pas déranger les quelques chasseurs qui dormaient encore là. En sortant, elle s’était arrêtée un instant sur le seuil, sans savoir pourquoi. Puis elle était partie vers sa hutte pour terminer son paquetage.
Le maître de chasse Nanooq vint à sa rencontre avant qu’elle n’atteignît le bas de la pente. Il l’observa de haut en bas.
« Tu as tes recharges de paxine ?
— Oui.
— Assez ?
— Oui.
— Les Rochelins ne doivent rien savoir.
— Je serai vigilante, Inuviq.
— Bien. »
Nanooq et Anka se dirigèrent vers le chariot. Ils passèrent devant l’attroupement des nomades qui patientaient là, dans l’attente de leur départ.
Les voix s’abaissèrent sur leur passage, jusqu’à devenir inaudibles dans le grondement du torrent. Ula pleurait contre la jambe de Nuqa. Il lui parlait tout bas, en lui frottant doucement le dos. Laki se tenait près d’Ukpiq, droite et immobile, des larmes arrêtées au bord des yeux. Le garçon avait le visage crispé, plein de colère. Les parents de Nuqa étaient agenouillés devant lui ; ils lui tenaient les mains, murmuraient qu’il avait le droit d’être en colère, mais qu’il regretterait peut-être de laisser partir son père sans une étreinte ni un au revoir. Tout autour d’eux, les amis de la famille assistaient à la scène avec tristesse.
Sans s’arrêter de parler à sa fille, Nuqa croisa le regard d’Anka. Il détourna les yeux.
Itaq s’appuyait à deux mains sur son bâton. Il la regarda passer, les yeux rouges, sans dire un mot. Autour de lui, les chasseurs du clan-hôte s’étaient tus. L’un après l’autre, ils inclinèrent la tête.
Anka rendit leur salut, puis inclina respectueusement la tête devant son père.
Itaq ne bougea pas. Ses doigts se crispèrent sur son bâton.
Les sangles de son havresac mordirent plus durement ses épaules. Elle les rajusta d’un geste ample et reporta son attention sur les Rochelins.
Orlov annotait les parchemins avec une concentration théâtrale, trempant à intervalles réguliers la pointe en fuseau d’une plume dans un pot d’encre. Ses bagues brillaient à ses doigts. Il avait mis des vêtements propres, aux reflets moirés. Les étoffes scintillaient dans la lumière du Long jour. Il releva la tête et aperçut Anka.
« Ah ! Voilà notre Nirviq ! »
À sa voix, quelques rennes levèrent la tête derrière les clôtures. Le yack renâcla, montrant le blanc d’un œil.
Un peu plus loin, Tali releva brusquement la tête. Coincée entre deux nomades qui descendaient une caisse du chariot avec l’aide des Rochelins, elle leva une main pour leur faire signe de la laisser passer. Elle contourna un tonneau, évita de justesse un nomade qui avançait à l’aveugle, le visage cramoisi collé contre un ballot qu’il portait seul à bout de bras, puis se hâta vers eux en lissant les plis de son pull.
Anka la suivit du coin de l’œil. Elle avait compris Orlov, mais elle aurait préféré que Tali fût là avant qu’il ne commençât à lui adresser la parole.
Le marchand remercia Tali d’un geste poli de la tête et reprit :
« Une Nirviq, oserais-je préciser. J’aurais préféré le grand gaillard qui s’est amusé à essayer de faire peur à nos soldats hier, mais on m’a assuré que vous étiez aussi capable que lui. Vous êtes une héliophtalme, cela doit donc être vrai. »
Tali traduisit. Elle ajouta, pour Anka :
« Héliophtalme. C’est leur mot savant pour les Yeux-Soleil. Mais dans le Sud, la plupart des gens t’appelleront plutôt Dorée. Tu l’entendras souvent.
— Je suis ravi à l’idée de travailler avec vous, ma dame », poursuivit Orlov en inclinant la tête.
Anka plissa les yeux. Nanooq croisa les bras.
Orlov redressa la tête, attendit quelques secondes. Quand il comprit qu’elle ne lui répondrait pas, il demanda à Tali :
« Eh bien ? Elle ne comprend pas le continental ?
— Elle le parle et le comprend suffisamment, répondit Nanooq en nivuuqtitut, aussitôt traduit par Tali. Pareil pour Nuqa. Évite simplement d’utiliser des mots inutilement compliqués ou de parler trop vite.
— Nuqa, c’est votre éleveur, n’est-ce pas ? Bien, très bien. Excellente idée de le faire venir. Je ne voudrais pas que notre Nirviq ait trop vite le mal du pays.
— Ce n’est pas votre Nirviq.
— Voyons, cher ami. Simple façon de parler. Bien sûr, bien sûr. »
Nanooq serra les dents. Anka demeura impassible. Elle n’accordait pas de valeur particulière à ce que venait de dire Orlov ; il aurait été vain d’en tirer offense.
Orlov, déjà passé à autre chose, désigna les deux parchemins déroulés sur la caisse. À côté d’eux, les Rochelins déchargeaient les derniers sacs de farine.
« Un dernier petit détail à régler, et nous pourrons prendre la route. »
Anka s’approcha sans discuter, Nanooq sur ses talons.
Elle marqua l’arrêt aussitôt qu’elle perçut, dans sa vision périphérique, la posture de Dragarev changer. Il s’était tendu à son approche. Elle tourna la tête vers lui, croisa son regard. Le Rochelin inclina respectueusement la tête. Elle ne répondit pas et reporta son attention sur ce que montrait le marchand.
Orlov lissa les parchemins avec un soin très minutieux. Les documents étaient couverts d’une écriture en lignes serrées, de chiffres, de signes et de marges noircies d’ajouts. Anka dut retenir d’une main les musettes qui pendaient contre ses hanches avant de se pencher pour les inspecter.
« Signez ici et ici », dit-il en désignant deux espaces libres.
Anka fixa les parchemins.
« C’est quoi ? » demanda-t-elle dans un continental haché.
« Votre contrat, bien sûr. »
Elle garda le silence.
Orlov ajouta, pensant comprendre :
« … Vous ne savez pas ce que c’est ? »
Il se tourna vers l’artisane-traductrice, Tali.
« Vous ne signez pas de contrat pour le troc ; ça, j’étais au courant. Mais vous n’en faites pas non plus pour le louage d’ouvrage ? Non ? Et le partage des terres entre les clans, comment faites-vous ?... Vous consignez bien quelque chose par écrit ? »
Tali fit non de la tête.
« Pas de contrat non plus pour délimiter vos frontières claniques ?! s’exclama le marchand. Comment diantre avez-vous fait pour vous entendre jusqu’ici ?
— On respecte la parole donnée¹⁴ », répondit simplement Tali.
Orlov parut sincèrement intrigué.
Se tournant vers Dragarev, il dit, tout en enchaînant plusieurs signes complexes avec ses deux mains levées devant lui :
« Eh bien ! Voilà un système qui ne manque pas de charme. »
Dragarev suivit ses signes. Il haussa les épaules, répondit par quelques gestes brefs, et ne fit aucun commentaire à haute voix.
Orlov pointa différents passages du doigt et les commenta tour à tour, avec la patience ravie d’un homme certain d’expliquer une merveille civilisée à des êtres qui n’en avaient jamais soupçonné l’existence.
« Ça, c’est le préambule. Il précise que j’ai été envoyé par mon seigneur-marchand pour quérir l’aide d’un tueur de dragons nivuuq, et que vous avez accepté notre offre de recrutement. Là, c’est le descriptif de vos fonctions. Il est assez bref, comme vous pourrez le constater : il vous est uniquement demandé de neutraliser le daemon qui attaque nos routes commerciales, ainsi que les éventuels dragons qui nous prendraient pour cible pendant le trajet. Il est écrit neutraliser, ce qui est volontairement vague, mais je pense que le mieux est encore de vous préparer à le tuer. Comme je vous l’ai dit, nos stratégies habituelles, consistant à simplement bouter les drakoni hors de nos terres, ne fonctionnent pas sur ce daemon. »
Tali traduisait avec application. Anka comprenait chaque mot, mais pas l'intérêt de ce qui était écrit. Ce n'était pas différent de l'accord qu'elle avait déjà donné et elle ne saisissait pas l’importance de le répéter sur un papier.
Derrière Orlov, un sac de farine tomba de la caisse du chariot avec un bruit sourd. Le marchand ne tourna même pas la tête.
« Ici, vous trouverez la contrepartie convenue. La marchandise vous est remise en guise d’acompte ; cela veut dire qu’elle est payée d’avance. L’inventaire détaillé figure en petit, en bas du parchemin. Là, c’est la promesse de vous fournir un remède contre la Fièvre grise, en quantité suffisante pour vos troupeaux. »
Anka serra ses doigts sur son harpon.
« Je connais deux cabinets vétérinaires spécialisés dans le bétail, ils ont le savoir-faire nécessaire. Mon seigneur-marchand financera la fabrication du remède auprès de l’un ou l’autre de ces cabinets. Il prendra aussi en charge vos frais de transport, d’hébergement et de nourriture. Il n’était pas convenu qu’un éleveur nous rejoigne, mais je ne vais pas chipoter : j’ai ajouté dans la marge que ses frais seraient pris en charge aussi. Et là, c’est la durée de la mission : indéterminée, mais déterminable. »
Anka regarda Tali.
« Qu’a-t-il dit ? »
Tali répéta sa traduction.
Anka ne comprit pas mieux.
Orlov sourit, ravi de pouvoir clarifier une notion dont il semblait apprécier l’élégance.
« Cela signifie tout simplement que votre mission prendra fin à la survenance d’un événement fixé à l’avance entre nous : la mise hors d’état de nuire de ce satané daemon. Comme nous ignorons la date à laquelle cela se produira, je ne peux pas inscrire d’échéance précise. Et quand cela arrivera, votre mission sera officiellement terminée. »
Tali traduisit plus simplement :
« Ta mission sera finie à la mort du Vengeur. »
Orlov expliqua encore quelques clauses qu’il qualifia d’usuelles, et tapota les deux parchemins avec l’index.
« Maintenant, votre signature, s’il vous plaît. Là et là. »
Elle ne bougea pas, les sourcils froncés.
Il émit un petit rire gêné.
« Aherm. Vous n’avez pas de sceau, ni de signature, j’imagine… J’ai tout de même besoin de quelque chose qui permette de vous identifier. Ah ! Je sais. Les Hóms ont des empreintes digitales, n’est-ce pas ? Comme les Cimeterres. Fascinant. »
Tali ne traduisit pas tout de suite.
Ce bref silence attira l’attention d’Anka. Elle tourna les yeux vers l’artisane. Tali avait gardé le visage neutre, mais sa bouche s’était raidie.
Anka répéta le mot continental, avec un accent marqué :
« Cimeterres ? »
Tali hésita une fraction de seconde.
« C’est le nom que les Rochelins donnaient aux Tarquins réduits en esclavage, répondit-elle enfin. Ils ont beau avoir aboli cette pratique il y a presque deux siècles, beaucoup de Rochelins continuent d’utiliser ce mot. »
Anka reporta ses yeux dorés sur Orlov.
Le marchand ne paraissait pas avoir remarqué le malaise. Il fouillait déjà dans l’une de ses poches.
« Vous pourriez utiliser votre pouce. Je vais vous donner un peu d’encre. »
Anka tourna la tête vers Nanooq.
« Fais comme tu veux », lui dit-il.
Avant qu’Orlov n’eût sorti son encrier, elle piqua son index gauche sur la pointe de son harpon. Une perle rouge apparut aussitôt.
Elle apposa son doigt ensanglanté aux deux endroits indiqués.
Orlov se figea.
« Mais… que faites-vous ?
— Je signe. »
Le grain du parchemin buvait déjà le sang.
Un silence stupéfait tomba sur les deux Rochelins.
Dragarev fut le premier à le rompre. Un rire lui échappa, bref et grave, assez profond pour faire tinter les plaques de son armure. Il se tut rapidement et retrouva sa posture attentive.
Orlov fixait les deux marques rouges avec un dégoût mal contenu.
« Ça fera l’affaire, je suppose… »
Il pinça les lèvres, attendit que le sang cessât de briller, puis signa à son tour avec sa plume. Le contraste entre son trait noir, net et élégant, et les empreintes rouges d’Anka sembla le contrarier davantage encore.
Il souffla sur l’encre, roula les documents avec précaution et en remit un exemplaire à Nanooq.
« Pour vos archives, si vous en avez. Ou pour vos Porte-Voix, peut-être. Enfin… ce qui vous semblera le plus adapté. »
Nanooq le prit sans répondre.
Le sang d’Anka avait traversé le papier ; un halo carmin était apparu sur le verso du parchemin roulé.
Il était temps de partir.
⥈
(14) Le Lexique de Taevi l’érudit
Première édition, An 6 de l’Âge des Révisions
Extrait de l'entrée « Droit coutumier nivuuq » :
« Le droit coutumier nivuuq ne prend pas la forme de codes, de registres ou de contrats. Il existe dans les paroles transmises par les Porte-Voix, les usages reconnus par les clans, les décisions des conseils et les engagements prononcés devant témoins. Il régit les droits, obligations et libertés fondamentales des Nivuuq : circulation des troupeaux, échanges de rennes, unions, dettes d’honneur, droits de passage, répartition des territoires et invocation du Choix en sont quelques exemples.
La parole donnée occupe ainsi une place centrale dans le droit nivuuq. Un accord important doit être formulé en présence de ceux qui auront charge de s’en souvenir, de le rappeler et, si nécessaire, d’en examiner la violation devant un conseil clanique ou un conseil des clans. Rompre sa parole ne revient pas seulement à manquer à une obligation abstraite : c’est trahir ceux qui l’ont entendue, le clan qui l’a reconnue, et les ancêtres devant lesquels elle a été prononcée.
Cette dernière dimension ne doit pas être sous-estimée. Les Nivuuq croient que leurs ancêtres, Ceux qui veillent, écoutent les engagements pris par Ceux qui restent, et qu’un individu qui trahit une parole ainsi donnée risque d’être rejeté, après sa mort, à l’entrée de la voûte du Tout. Une âme rejetée est condamnée à errer en spectre dans les terres blanches : le châtiment ultime, aux yeux des Nivuuq.
Il ne s’agit donc pas seulement d’une contrainte sociale, mais d’une menace spirituelle inéluctable. Cela explique assez bien la remarquable sobriété de leurs procédures, ainsi que cette loyauté extraordinaire qui étonne tant les peuples de droit écrit, parce qu’ils confondent volontiers l’absence de document avec l’absence d’obligation. C’est une erreur fréquente chez ceux qui témoignent parfois davantage de respect aux papiers qui documentent leurs promesses qu’aux promesses elles-mêmes. »

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