Extrait n°6 du corpus

6 minutes de lecture

Correspondance entre Sieur Jacquemin Ardel, ethnologue, et le professeur Taevi, Grand maître d’ethnologie comparée

Archives de l’Université souterraine d’Amarinthe
An 506 de l’Âge de la Méthode, Temps des Comparaisons

Lettre de Sieur Jacquemin Ardel, mission surfacienne n°14 (506 Â. Méth.)

  Grand maître Taevi,
  Cher ami,

Permettez-moi, en préambule, de vous adresser à nouveau mes plus sincères félicitations pour votre accession au rang de Grand maître d’ethnologie comparée. La cérémonie à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister le mois dernier restera un souvenir inoubliable. Ma présence prolongée au sein de la colonie d'Amarinthe m’a valu un inconfort pulmonaire dont je ne me suis remis que récemment. Je n’en regrette pourtant rien. Voir votre travail reconnu à sa juste valeur et pouvoir, ne serait-ce qu’un instant, partager la rigueur tranquille de vos pairs, justifiait amplement l’effort.

Bien que je ne serai probablement plus là lorsque cela arrivera, je ne doute pas que vous serez consacré un jour en tant que Luminarque ethnologue. Il me tarde pour vous.

Je me permets d’ajouter, sans excès de familiarité, je l’espère, que je me réjouis de pouvoir vous compter parmi mes plus proches amis. Les années écoulées depuis notre première rencontre, en 494 Â.M., n’ont fait que renforcer l’estime que je vous porte. Je mesure la chance exceptionnelle de pouvoir travailler avec vous et de vous transmettre mes modestes observations du monde d’en-haut.

Trêve de mondanités : je vous fais part, par la présente, de mon rapport intermédiaire concernant la présente saison d’observation auprès des Nivuuq de l’Ouest lointain. Vous connaissez déjà leurs particularités ainsi que leur nouveau Nirviq, Qovir. Les récits qui me sont faits à son sujet confirment ce que vous soupçonniez déjà : nous avons sans doute affaire à l’un des profils les plus exceptionnels de sa génération.

Je souhaite attirer votre attention sur une observation singulière que j'ai pu faire au sein de cette tribu frontalière. Certains portent au cou de petits objets qu’ils désignent sous le nom de pierres-veilles. Ces objets ne sont associés ni aux récits pédagogiques du Chant, ni aux pratiques rituelles officielles des chamans. Leur usage relèverait d’une superstition récente : elles protégeraient des périls du Nord.

Cette croyance n’est toutefois pas unanimement partagée. Le Porte-Voix lui-même semblait agacé par l’attachement de certains Nivuuq à ces pierres, non seulement parce qu’on n’en trouve aucune trace dans la mémoire collective, mais aussi parce que l’office rituel et la maîtrise des croyances incombent, par principe, aux chamans.

Cet objet échappe à nos classifications usuelles.

Je l'aurais tout de même classé parmi les nombreux talismans observés chez les peuples de surface, si son examen n’avait pas soulevé des questions d’un ordre différent.

J’ai pu manipuler l’un de ces objets. À première vue, il ressemble à un petit galet plat, de la même taille qu'un écu en or des fiefs agricoles. Mais sa surface est lisse, d’un noir uniforme, sans aspérité perceptible. Il ne présente ni les irrégularités habituelles des roches locales ni les traces d’un façonnage artisanal identifiable. Plus troublant encore, sur son côté le plus plat, l’objet est parcouru de fines lignes droites argentées, d’une grande régularité ; on aurait dit un plan miniature d'un labyrinthe. En son centre, de minces ramifications (que je n’ose qualifier de métalliques sans analyse plus approfondie) sont enchâssées dans l’objet, plutôt que gravées à sa surface.

L’ensemble évoque certaines structures conductrices comparables à celles que j’ai pu observer lors de ma visite dans votre colonie. La finesse des lignes de ces pierres-veilles ainsi que la complexité de leur agencement excèdent toutefois ce que j’ai pu observer chez vous.

Les Nivuuq ne revendiquent pas la fabrication de ces objets. Ils les attribuent, sans plus de précision, à leurs ancêtres. J'ai été troublé d'apprendre qu'ils trouvent ces pierres-veilles dans l’estomac de certains Quma’roq.

Je n’ai pas été en mesure de vérifier directement cette information, les Nivuuq refusant toujours de me laisser assister à leurs chasses. Mais elle mérite, me semble-t-il, de vous être signalée.

Je regrette de ne pas pouvoir vous en adresser un exemplaire ; aucun détenteur d'une pierre-veille n'a accepté de la troquer avec moi. J'ai toutefois pu en faire quelques croquis.

Souhaitez-vous que je poursuive mes efforts pour en obtenir une ?

Amitiés,

Sieur Jacquemin A.
Ethnologue
Mission surfacienne n°14

Pièces jointes : croquis à l'échelle 1/1 d'une pierre-veille

Réponse de Taevi, Grand maître d’ethnologie comparée (506 Â. Méth.)

  Cher confrère Ardel,

  Cher ami,

  Mon très cher Jacquemin,

Je vous remercie pour votre lettre, ainsi que pour les attentions que vous y exprimez. Votre présence lors de la cérémonie fut une grande joie, pour des raisons évidentes en ce qui me concerne, mais aussi pour les autres participants. Il est très rare qu'un surfacien séjourne dans nos colonies et vous avez ravi beaucoup de Sombrelis par votre seule présence. Je regrette que l'air de notre habitat ait compromis votre confort. Les surfaciens y souffrent rapidement d'hypoxie : une diminution de la quantité d'oxygène (autre terme que je vous ai déjà expliqué) distribuée par le sang à vos tissus organiques. Vous avez toutefois eu l'amitié de ne pas rebrousser chemin. Je vous en suis très reconnaissant.

Vos travaux se poursuivent avec la rigueur attendue.

Le cas que vous décrivez mérite en effet toute notre attention.

La valeur ethnologique d’un objet ne dépend pas nécessairement de son ancienneté ni de son inscription dans un corpus rituel établi. Une croyance récente peut révéler, avec une grande clarté, la manière dont un groupe d'individus se confronte à l’incertitude, au danger et à la mort.

Les pierres-veilles que vous décrivez remplissent manifestement cette fonction.

Pierre-veille... quel nom fascinant ! La symétrie en miroir des sons ie et ei est d'une joliesse évidente ! Le continental a beau avoir été conçu comme une langue marchande par les Rochelins, il n'est pas dépourvu d'intérêts. Je suggère toutefois que vous appreniez le lumène ; la symétrie de sa syntaxe vous comblerait sans doute. Nos échanges n'en seraient que plus enthousiasmants.

Cela étant posé, vous avez mille fois raison : ces objets n'entrent dans aucune de nos classifications, mêmes les plus expérimentales.

Il est pertinent de souligner une sorte de parenté avec nos dispositifs de canalisation de la bioélectricité. Toutefois, les réseaux câblés que nous concevons sont, par nécessité, accessibles, modulables et réparables. Celui que vous décrivez ne présente aucune de ces propriétés.

L’hypothèse d’un façonnage par les Nivuuq peut être écartée sur la base de vos observations. Quant à celle d'une simple curiosité minérale, elle me paraît d'emblée infondée : il est improbable que ces objets aient une origine strictement naturelle.

Le fait que ces objets soient attribués à Ceux qui veillent en dit davantage sur les réflexes culturels nivuuq que sur leur provenance véritable.

Voici donc un objet dont la fabrication est très probablement artificielle, mais dont la fonction demeure indéterminée !

Sont-ce de simples talismans ? Ils le sont assurément pour ceux qui les portent. Mais rien, dans votre description, ne permet d’affirmer qu’ils ne soient que cela.

La présence supposée de ces pierres-veilles dans l’estomac des Quma’roq me surprend. Plusieurs espèces d'animaux ingèrent de la matière minérale pour répondre à certains besoins physiologiques, mais ces créatures n'en font pas partie.

Si vos informations sont confirmées, au moins deux hypothèses doivent être formulées (si ce n'est davantage) : soit ces créatures avalent ces objets de manière fortuite, ce qui supposerait leur présence préalable dans leur environnement ; soit elles les recherchent activement, pour une raison qui nous échappe, à ce jour.

Je ne saurais dire laquelle de ces deux possibilités est la plus déroutante.

Je vous serais en effet reconnaissant d'essayer d'en acquérir une, sans toutefois que cela remette en cause votre mission d'observation.

Soyez prudent, mon ami.

Savamment vôtre,

Professeur Taevi
Grand maître d’ethnologie comparée
Université d’Amarinthe

Note manuscrite de Taevi, ajoutée à une date non précisée

Les motifs décrits par Jacquemin ne correspondent à aucune structure naturelle connue. La similitude partielle avec nos conducteurs est troublante. Ces objets auraient-ils une origine sombrelise ? Sans observation directe par nos spécialistes, il est difficile de l'affirmer. J'en doute toutefois.

Si ces pierres-veilles se trouvent réellement dans les entrailles des Quma’roq, alors la question de leur origine ne peut être dissociée de celle de ces créatures.

Je n’apprécie pas ce type de convergence. Elles sont rarement fortuites.

J'écris séance tenante à mes confrères spécialisés dans l'étude de ces créatures et préviens le seigneur-guerrier Oktavian, de la cité de Fordargent.

T.

Note manuscrite de Taevi, ajoutée en l'An 514 de l'Âge de la Méthode

Lettres à ajouter au mémoire à soumettre au consortium des Luminarques, aux fins de suggérer formellement le passage à un nouvel Âge.

Nom proposé : Âge des Révisions.

T.

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