40 - Le fléau venu du ciel

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  « Pauvre bête », souffla Orlov en examinant la langue cyanosée d’un renne.

Cinq minutes auparavant, il avait pénétré dans l'enclos des rennes malades, suivi par l'artisane Tali et quelques éleveurs, parmi lesquels se tenait Nuqa. Épuisé, amaigri, mais toujours aux aguets, Nuqa suivait chacun des gestes du Rochelin avec une méfiance tenace. Avec eux se trouvait un couple de maîtres‑chiens, talonnés par leurs bêtes : deux chiens trapus et puissants, aux pattes larges, au poil double et épais, blanc moucheté de gris et de noir. À l’approche du Rochelin, ils avaient grogné, la queue en panache relevée sur les reins, le poitrail en avant, la tête fière. Seul le sifflement de leurs maîtres les avait dissuadés de mordre les chevilles de l’étranger, resté impassible devant leur agressivité première.

Anka et Nanooq, eux, restaient à l'affût depuis l'extérieur de l'enclos. Épaule contre épaule, les bras croisés, ils s’étaient postés à un pas de la clôture de cordes. Sur leur gauche se tenait le chef des soldats rochelins. Une main posée sur un piquet, l’autre sur le pommeau de son épée, il observait la scène sans ciller. Il avait escorté Orlov jusqu'à l'enclos sans y entrer lui-même. Il avait sans doute jugé que Tali et les éleveurs ne représentaient aucun danger.

Comme Tali, Anka et Nanooq avaient désobéi à la décision du conseil en franchissant la ligne de confinement des éleveurs. S'ils devaient être punis, soit. Ils ne pouvaient cependant pas, en bonne conscience, laisser ces deux Rochelins s'aventurer dans leur vallon sans surveillance.

Les autres artisans, en revanche, étaient restés à l'extérieur de la zone de confinement, à une quinzaine de mètres de la clôture. Ils tentaient de suivre les événements, l’oreille tendue, dans l’espoir de saisir quelques bribes de conversation.

Les soldats en armure noire n'avaient pas bougé. Ils patientaient près du chariot de marchandises, stationné à côté du torrent, sous la garde des chasseurs et guerriers Nivuuq. Un soldat avait détaché le yack et l’avait conduit au bord de l’eau pour qu’il s’abreuve. Qovir, conscient que sa taille mettait les Rochelins mal à l’aise, s’était campé tout près d’eux. Il suivait du regard tous leurs mouvements, avec insistance. Par moments, il se raclait exagérément la gorge ou faisait craquer ses poings.

« Je crois que ça l'amuse », avait grommelé Nanooq en le voyant faire.

Anka n’avait rien répondu.

Elle regardait droit devant elle. Voir Nuqa si près d'un Rochelin lui comprimait la poitrine. Au moindre mouvement suspect, son harpon se logerait dans le ventre du marchand.

Orlov, pourtant, n’esquissa aucun geste hostile. Il examinait une à une les bêtes que les éleveurs lui présentaient, tandis que Tali traduisait leurs échanges. Il posait beaucoup de questions : leur comportement au cours des derniers cycles, leur nourriture, l'eau qu'elles buvaient, leur âge, jusqu’à l’aspect de leurs crottins. Il décida finalement de les examiner lui-même à mains nues. Il ôta ses gants, repéra un monticule encore frais, en ouvrit plusieurs morceaux. Il fit rouler les matières fécales entre ses doigts, les porta devant ses yeux, puis sous son nez, et renifla.

« Ce n'est pas parasitaire... » murmura-t-il avec un air concentré.

Il s'essuya les mains sur son manteau de samit aigue‑marine, souillant son étoffe onéreuse, et posa une nouvelle série de questions.

Nuqa répondait à la plupart d'entre elles. Il s'occupait des bêtes malades depuis le début de l'épidémie et était un soigneur expérimenté. Il demeurait pourtant impassible face à Orlov, se contentant de hausser les épaules lorsque le marchand lui exprima son admiration en apprenant que les rennes malades, trop faibles pour rejoindre les pâturages, se nourrissaient de lichens fruticuleux récoltés sur les pentes ombragées des combes environnantes. Chaque cycle, les récolteurs des clans s’épuisaient à rassembler assez de fourrage frais pour nourrir ces centaines d’animaux aux râles souffreteux.

« Quel travail ! s'exclama Orlov. Vous êtes tous bien courageux. Je n'en attendais pas moins de vous. »

Anka serra la mâchoire en entendant la traduction de Tali. Elle le trouvait bien audacieux, de laisser entendre que les Rochelins étaient légitimes à attendre quoi que ce soit d’eux.

Elle devait toutefois reconnaître qu’Orlov manipulait les bêtes avec une aisance surprenante, comme s’il était éleveur lui-même. Plus troublant encore : il ne paraissait nullement inquiet à l’idée de les toucher ni d’enfoncer ses doigts nus dans leur bouche fétide ou dans leurs déjections.

Sa décontraction tranchait avec l’attitude de Tali, qui reculait d’un pas chaque fois qu’un renne était présenté. Elle traduisait sans hésitation, quoique son regard revînt sans cesse aux naseaux souillés et aux langues gonflées, comme si elle craignait que la maladie ne se jetât sur elle.

Après encore quelques minutes à ausculter les animaux, Orlov remercia chaleureusement les éleveurs et s’éloigna du troupeau en se frottant les mains. Il ne remit pas ses gants, qu’il laissa pendre à sa ceinture, fermée par une boucle dorée.

« Je ne suis pas vétérinaire, mais je m'y connais un peu, expliqua-t-il en marchant vers la clôture, tandis que Tali traduisait. La maison Orlovtski est une maison paysanne de la troisième strate. Nous élevons des moutons et des chevaux pour les maisons de la première strate. Notre écurie est très réputée ! Peut-être en avez-vous entendu parler, grande dame ! Non ? L'écurie d'Opale. Toujours pas ? Eh bien. Notre dernière campagne publicitaire laisse à désirer, semblerait-il. »

Il se glissa entre les cordages de l’enclos pour en sortir. Tali le suivit. Derrière eux, les éleveurs, éreintés, se rapprochèrent de la clôture d'un pas plus lent. Les deux chiens firent des cercles nerveux autour d'eux, la truffe basse, la langue sortie. L'odeur des Rochelins les excitait. Un des maîtres-chiens siffla ; les chiens poussèrent un grondement et repartir surveiller le troupeau.

Orlov rejoignit le chef des soldats et lança en continental :

« Vous étiez dubitatif, Dragarev. Pourtant, j’avais raison ! »

Le dénommé Dragarev plissa les yeux et maugréa dans la même langue :

« Plutôt que de vous en féliciter auprès de moi, vous devriez leur parler.

— Ma foi, c’est exact. Me voilà à fanfaronner, alors que nos amis attendent mes conclusions. »

Il se tourna vers le groupe d'éleveurs restés dans l'enclos, contre la clôture, et désigna le troupeau d'un mouvement de la main :

« Vos bêtes ont attrapé la fièvre grise. »

Les éleveurs répétèrent le nom traduit par Tali. Nuqa fronça les sourcils. Les Nivuuq ne connaissaient pas cette maladie.

« La fièvre grise se cantonne au bétail, n’ayez crainte. Elle n’affecte ni mon peuple ni le vôtre. Vos chiens non plus, d’ailleurs. Vous pouvez même consommer la viande de vos rennes malades sans danger. Je peux vous le prouver ce soir, si vous nous offrez un peu de cette viande pour notre souper. »

Les éleveurs se regardèrent, hésitants.

« Je ne comprends pas, dit Nuqa d'un ton surpris, et Tali traduisit rapidement son nivuuqtitut à l’intention des Rochelins. Tu as l’air de dire que ce n’est pas une maladie grave. Pourtant, nos rennes continuent de s'affaiblir. Tous les faons sont morts.

— Je n’ai pas dit que ce n’était pas grave, répondit Orlov. La fièvre grise, c’est une sacrée saloperie… pardonnez-moi le terme. Elle met à terre la résistance des bêtes. Pas un petit n’a survécu à l’agnelage, la saison passée, dans les cheptels de la maison Orlovtski. On a aussi perdu un bon vingtième des adultes, emportés par des infections pulmonaires ou digestives. »

Le marchand marqua un silence, le regard passant d’un éleveur à l’autre en écoutant la traduction. D'autres éleveurs arrivaient au compte-gouttes. Le mot circulait, d’enclos en enclos, que le Rochelin avait mis un nom sur la maladie qui accablait leurs rennes. Beaucoup voulaient entendre ses explications de leurs propres oreilles.

De l’autre côté de la ligne de confinement, les artisans piétinaient. Ils tendaient le cou, se hissaient sur la pointe de leurs pieds, s’interrogeaient du regard, frustrés de ne saisir que des mots isolés ou des morceaux de phrases.

« La maladie est déjà bien installée dans vos troupeaux. J’en suis sincèrement navré pour vous. »

Nanooq intervint :

« Cette fièvre est donc originaire des terres rochelines.

— Oui, oui. Je ne le conteste pas », répondit Orlov dès que Tali acheva sa traduction.

Anka mit quelques secondes à encaisser la réponse du marchand.

Elle chercha dans son attitude un indice de duplicité, un regard fuyant, un signe de ses mains, quelque chose qui trahirait un calcul. Elle ne décela rien. Depuis qu'il était entré dans l'enclos, il n'avait même pas utilisé le yazyk kamennykh ruk.

Un Rochelin honnête ?

L’idée la dérangeait plus qu’elle ne la rassurait.

« Croyez bien que nous n’avons pas transporté cette maladie jusque chez vous ! se hâta d’ajouter Orlov. Elle est portée par les oiseaux. Beaucoup de migrateurs nichent chez vous en été ; ils ont probablement fait escale dans les Griveldes avant de l’apporter ici. »

Il accompagna ses paroles d’un geste vers le ciel.

« Leurs plumes, leurs déjections… Les rennes broutent l’herbe souillée, et la fièvre se propage. Une fois installée, elle gagne vite tout le troupeau. »

Une trentaine d'éleveurs étaient désormais attroupés devant le marchand. Ceux restés dans l'enclos franchirent la clôture, se mêlèrent au groupe, rapportant aux nouveaux venus ce qui s'était dit en leur absence. Les voix montèrent. À la lisière du troupeau, les chiens dressèrent les oreilles, queues basses, avant de se tapir de nouveau sous l'ordre d'un maître-chien.

Dragarev se campa, attentif.

Orlov, lui, se tut. Il ne comprenait pas les mots des nomades, mais il sentait la tension grimper.

Quand le calme revint, il reprit :

« C’est une maladie sournoise. Difficile à repérer à son tout premier stade. Mais, ici, il n’y a plus de doute. Cette cyanose sur la langue de vos rennes… impossible de s’y tromper. C’est bien la fièvre grise. Elle ne tue pas directement. Les bêtes meurent d’autre chose, tant elles sont affaiblies : une infection, une blessure banale dont elles se seraient remises sans peine en temps normal… Une vraie saleté. Vraiment. La saison dernière a été terrible pour beaucoup de maisons paysannes des Griveldes. »

Un éleveur, d'une soixantaine d'années, jusque-là silencieux, hocha la tête en écoutant la traduction.

« Je pense qu'il dit vrai… » finit-il par dire.

Autour de lui, d'autres acquiescèrent à leur tour. La maigreur avait creusé leurs traits ; leurs yeux bridés paraissaient plus petits, enfoncés dans les orbites.

« Tu parles de cette maladie au passé, releva Nuqa. Tes animaux ont-ils fini par guérir ?

— Oui.

— Ils ont guéri tout seuls ? En combien de temps ?

— ... Non. Pas tout seuls. »

La brièveté de ces réponses interpella Anka.

« Tu as trouvé un moyen de les guérir ? » questionna Nuqa, tâchant de garder son calme, sans parvenir à contenir l'espoir qui venait de s'éveiller en lui.

« Oui.

— Comment ? » insista Nuqa.

« Comme on combat la plupart des maladies. Avec un remède.

— Un remède fait avec quoi ? Et comment ? »

Le visage d'Orlov se fit stoïque, et sa voix perdit quelque chose de sa jovialité première.

« Cela, mon cher ami, je ne saurais vous le décrire précisément. Je ne suis qu’un marchand. Mais je connais des personnes qui pourraient vous aider. Si nous trouvons un accord. Bien sûr, bien sûr. »

Un silence gêné suivit. Les éleveurs demandèrent à Tali de vérifier sa traduction. Elle confirma : Orlov n'en dirait sans doute pas davantage pour l’instant. Ils restèrent un instant saisis par la retenue soudaine que le Rochelin venait d’imposer dans l’échange.

« Tss. Ces Rochelins... » marmonna Nanooq.

Anka avait compris, en même temps que le maître de chasse, qu'Orlov venait de rouvrir les négociations.

Nuqa inspira, prêt à reprendre la parole, mais un autre éleveur le devança :

« Est-ce ainsi que tu veux jouer, Rochelin ? En marchandant un tel savoir ? Quelle folie te prend à mettre un prix sur ce qui devrait être partagé entre tous. »

Tali traduisit, non sans hésiter, et tous les regards se braquèrent sur Orlov.

Il ne se départit pas de son calme.

« Je comprends votre colère. Mais je suis un marchand, pas un bienfaiteur. Ni un Nivuuq, d'ailleurs. Je connais un peu vos croyances et le Tout. Pour moi, un savoir est une marchandise comme une autre. Et celui-ci peut sauver votre troupeau… peut-être même votre avenir. C’est pourquoi nous devons parler, et trouver, bien sûr, un accord qui convienne. »

Nuqa fit face à Orlov et lui demanda, dans un continental maladroit, que Tali n’eut pas besoin de traduire :

« Si médecine tu donnes, quoi tu veux à nous ? »

Orlov sourit.

« Oh, cela, mon ami… je l’ai déjà dit à vos artisans. Je souhaite l’un de vos chasseurs. Pas n’importe lequel : celui qui tue le dragon… est un Nirviq, n’est‑ce pas ? Pardonnez mon accent. »

Un murmure d'indignation parcourut les éleveurs.

Nanooq grogna. Il répondit, dans un continental mieux maîtrisé que celui de Nuqa, mais avec un élan mécanique, appuyant sur chaque syllabe :

« Nous ne ven-dons pas Nir-viq. »

Le sourire d'Orlov grandit, amusé.

« Qui vous parle de vendre ? Je parle d’un louage d’ouvrage. »

Tali buta sur la traduction de la dernière phrase.

« D’un travail, si vous préférez, reformula Orlov. Une affaire de quelques mois, tout au plus. Le chasseur part avec moi, accomplit sa tâche, puis revient.

— Pou-r quoi fai-re ? » demanda froidement Nanooq.

Orlov posa ses mains fermées en poings sur ses hanches.

« Voilà, cher monsieur, une question qui mérite d'amples explications. »

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