41 - Les pourparlers

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  « Depuis un an environ, un drakon prend grand plaisir à nous tourmenter », commença Orlov d'un ton léger qui contrastait avec la gravité de son annonce.

L'artisane Tali fit une grimace. Elle n'avait pas saisi toute la phrase.

« Veuillez m'excuser, grande dame ! Drakon est le mot roc pour dragon. Il faut bien appuyer sur le n, sans quoi un Rochelin un peu dur d'oreille n'y comprendrait rien... ou ferait semblant de ne pas comprendre. Le pluriel est drakoni. Figurez-vous, si vous me permettez de reprendre mes explications, que depuis un an environ, un de ces drakoni attaque nos voies commerciales. Un spécimen des plaines, pour être exact. Il est dépourvu d'ailes, comme vos dragons des steppes – vous les appelez Feux‑Blizzards, je crois –, mais en plus grand, et de couleur fauve, avec des écailles plus mates que le blanc de vos Feux‑Blizzards. Il était assez discret au début, mais maintenant, il nous harcèle constamment. Beaucoup plus agressif que la moyenne. Les échanges entre nos cités sont paralysés. »

Le regard d'Anka se durcit et croisa celui de Nanooq. Ils avaient déjà deviné la suite. Tout autour d'eux, les éleveurs étaient tombés dans un silence attentif.

« Il s'agit, selon toute vraisemblance, de l'un de ces doubles maléfiques qui apparaît à la mort d'un dragon. Un daemon. Pouah ! Sale bête. Nous ne sommes pas restés sans réagir, bien sûr. Chaque cité a tenté quelque chose pour le repousser de nos terres. De Giseaume, nous avons envoyé des soldats. Des Strakh daemonov, du même régiment que ceux‑là. »

Il désigna d'un geste les soldats en armure noire restés près du chariot.

« Mais ils ont échoué à le bouter hors des Griveldes. Ils se sont fait terrasser. Toutes les cités ont fait part de leur échec. Il faut dire que la mission est ardue : les seigneurs des cités interdisent de tuer les drakoni depuis plus d'un siècle. Une précaution bienvenue, si vous voulez mon avis. Car s'il est possible de repousser un drakon loin de nos terres, il en va différemment d'un daemon. Les accidents arrivent, mais depuis cette interdiction et grâce au développement de nouvelles stratégies, nous parvenons à éloigner la plupart des drakoni et avons fortement jugulé l'apparition des daemoni. Cela ne règle pas pour autant notre affaire. Les seigneurs ont maintenu l'interdiction, de peur que la mort de ce daemon ne provoque la venue d'un...

— ... au-tre Ven-geur », le coupa Nanooq en continental, peu désireux de laisser le marchand lui faire la leçon sur les Quma'roq.

Orlov inclina la tête. Il signa quelques mots du bout des doigts. Dragarev se rapprocha de lui d'un pas.

« C’est ainsi que vous le désignez, oui. Comme je vous l'ai dit, nous l'appelons daemon. Daemoni, lorsqu'ils sont plusieurs. Brrr, que la Strate me préserve d'en croiser plus d'un à la fois ! Et même d'en croiser un. Pouah ! »

Anka expira bruyamment par le nez. Les manières du marchand faisaient traîner inutilement ses explications.

« Un décret intercité a été promulgué par voie de presse. Il prévoit que seuls les champions des cités ont désormais le droit de se frotter à cette bête. Car, voyez-vous, et en toute transparence – voilà comme je suis honnête ! –, les seigneurs de nos cités se sont mis en tête de faire de ce problème une compétition. »

La chasseuse plissa les paupières et Nanooq leva les yeux au ciel. Il n'y avait bien que les Rochelins pour considérer la chasse au Quma'roq comme un sport.

« Le premier seigneur qui réussira à le neutraliser gagne. Ce qu'ils se sont promis en cas de victoire, je l'ignore. Secret des affaires. Mais ils tiennent chacun beaucoup à remporter la mise. »

Il marqua une pause. Les éleveurs, hagards, étaient pendus à ses lèvres.

« Mon seigneur‑marchand Gagarine est un original. Il veut nommer un Nirviq comme champion de Giseaume.

— Vous avez vos soldats, répondit Nanooq en nivuuqtitut, que Tali traduisit promptement. L'un d'eux peut être votre champion.

— Nous avons déjà essayé, déplora Orlov. Sans succès à ce jour. Il faut dire que ce Vengeur est très coriace. Il est trop dangereux de le tuer, et trop puissant pour être repoussé. Nos stratégies conventionnelles sont un échec. »

Anka serra les lèvres. Ses doigts tapotèrent la hampe de son harpon. Le mot Vengeur n’avait rien d’un argument de marchand.

Dragarev avait remarqué son agacement grandissant. Il fit un pas en avant et se plaça de biais entre Orlov et elle. Sa main gantée n'avait pas quitté le pommeau de son épée.

Anka ne croisa pas son regard, mais elle savait qu'il la fixait.

« Tu veux donc qu’un des nôtres aille affronter ce Vengeur à votre place ? » demanda Nanooq, agacé lui aussi.

Le sourire d’Orlov s'effaça tout à fait. Sa voix se fit plus grave :

« Je veux qu’un des vôtres fasse ce que les nôtres ne parviennent pas à faire. Mon seigneur‑marchand pense que les Nivuuq connaissent les drakoni et leur ultime perversion, les daemoni, mieux que quiconque. Après avoir traversé vos terres sans croiser une seule de ces bêtes, je comprends pourquoi. Je ne sais pas comment vous faites pour les tuer ni pour les garder à distance de vos campements. Ce qui est certain, c'est que vous êtes très forts, et que mon seigneur‑marchand a misé sur vous.

— À supposer même que nous acceptions d’envoyer l’un des nôtres dans les Griveldes, qu’est‑ce qui nous garantit que tu ne nous mens pas ? demanda Nanooq, le ton accusateur. Tu nous promets peut-être un remède de charlatan. »

Tali écarquilla les yeux ; elle traduisit en fronçant le nez à l'intention de Nanooq. Elle n'appréciait visiblement pas d'être la messagère de ses paroles acerbes. Les artisans pouvaient se montrer très directs dans leurs négociations avec les marchands rochelins, mais ils s'interdisaient tout propos ouvertement désobligeant.

« Voyons, voyons, répéta Orlov en levant ses mains devant lui. Je conviens que nous soyons durs en affaires, mais avons-nous déjà menti une seule fois sur la qualité de notre marchandise ?

Nanooq leva le menton.

« Tu en demandes beaucoup, Rochelin.

— Un remède coûteux et difficile à produire pour tous vos troupeaux, contre les talents de l’un de vos Nirviq pendant quelques mois ? Le troc est en effet déséquilibré, mais le fardeau pèse davantage sur mon peuple que sur le vôtre. »

Le marchand était resté dans les limites de la courtoisie, mais il venait clairement d'entrer dans une phase plus agressive des négociations.

« Ton remède, on ne le voit pas, insista Nanooq. Son existence reste à prouver. »

Orlov inclina la tête avant même que Tali n'achevât sa traduction.

« Si vous me croyez capable d’une telle duplicité, j’en suis bien désolé. Il vous faudra donc me croire sur parole. Et si vous ne le faites pas… je vous souhaite tous mes vœux de courage pour l’arrivée du prochain hiver. Il sera sur vous dans trois mois, c'est bien cela ? Quatre, si vous avez de la chance. »

Tali inspira avant de traduire, le front en sueur.

Une commotion d'angoisse agita subitement les éleveurs. Certains pressaient pour accepter le marché, apeurés par l'annonce de l’hiver à venir, tandis que d'autres s’y opposaient vivement, dénonçant une proposition dangereuse et insensée. Depuis l'autre côté de la ligne de confinement, les artisans les hélaient et exigeaient des explications. Tali leur fit signe de rester à l’écart, un air contrit accentuant les traits creusés de son visage. Plus loin, un chien aboya et gronda ; il fut réduit au silence par un claquement de langue.

Anka remarqua qu’Orlov et Dragarev échangeaient de nouveau des signes discrets. Leurs mains se répondirent brièvement avant de retomber le long de leurs flancs.

Les voix montèrent haut, se croisèrent, s’entrechoquèrent. Les corps se rapprochaient dangereusement. Les premières épaules se heurtèrent.

Orlov leva une main.

« Mes amis… Mes amis, ne nous querellons pas. Je me dois d'être plus clair sur ce que je vous propose en échange. »

Tali traduisit une première fois, mais aucun éleveur ne l'avait écoutée.

Elle cria :

« Oh ! O-oh ! »

Le brouhaha mit un instant à retomber. Une fois le calme revenu, bien qu'il ne fût qu'apparent, elle répéta sa traduction.

Puis Orlov expliqua, prenant un ton gentil, un brin paternaliste :

« Lorsque je suis venu jusqu’à vous, je vous ai fait part de ma proposition : recruter l’un de vos chasseurs en échange de mes marchandises. Une affaire simple. »

Ses mains désignèrent par réflexe le chariot au loin.

Quelques regards glissèrent malgré eux vers sa lourde cargaison.

« Mais vous m’avez parlé de vos rennes, poursuivit‑il avec un mouvement du bras vers les enclos. J’ai compris que ce n’étaient pas mes armes ni mon encens qui vous importaient le plus. Je viens d'une maison paysanne. Vos animaux font grand peine à voir et votre malheur me touche beaucoup. J’ai donc proposé de vous fournir le remède, au lieu de ma marchandise. »

Sa voix resta posée, mais quelque chose, dans sa manière d’enchaîner ses mots, donna à Anka la désagreable impression qu’il ajustait déjà son offre au poids des regards qui pesaient sur lui et le chariot.

« Mais je vois que cela ne suffit pas », soupira Orlov.

Un sourire effleura ses lèvres.

« Vous êtes des négociateurs exigeants. »

Il redressa les épaules, sortit le ventre et referma ses deux mains sur sa ceinture.

« Heureusement pour vous, je suis prêt à aller plus loin. Je vous propose le remède et toute ma cargaison. Tout cela, bien sûr, contre les services d'un seul de vos Nirviq. »

Un éleveur se pencha vers les siens et murmura en nivuuqtitut, incrédule :

« Il transporte beaucoup de nourriture... De quoi arrêter les abattages hors-cycle pendant plusieurs semaines ! »

Les regards dérivèrent de nouveau vers le chariot. Les éleveurs parmi les plus maigres fixaient les caisses comme s’ils pouvaient déjà en goûter le contenu.

« On ne peut pas refuser… » souffla une éleveuse aux joues creusées.

« On doit refuser, Naana ! » rétorqua un autre, plus sèchement.

Les voix montèrent à nouveau. Deux groupes, de taille similaire, se formèrent derrière les deux éleveurs. Ils opposèrent leurs points de vue à coups d'invectives. Bientôt, les premières insultes fusèrent. Les jappements de multiples chiens s’élevèrent depuis les troupeaux, de plus en plus forts, comme si l'inquiétude et la colère des nomades les gagnaient à leur tour.

Anka aperçut des mains se serrer en poings. Elle vit, avec une seconde d'avance, le moment basculer.

L’éleveuse se planta nez à nez devant son homologue. Leurs torses se frôlèrent.

« Et depuis quand est-ce toi qui décide, Topaq ? »

Il la repoussa des deux mains avec un saisissement de fureur. Elle tomba lourdement sur les fesses et se rattrapa de justesse avec les mains pour ne pas basculer en arrière.

Dragarev se plaça devant Orlov et lui demanda de reculer, mais celui‑ci refusa et reprit sa place face aux nomades. Au loin, les Strakh daemonov s’agitaient autour du chariot. Qovir et les autres chasseurs et guerriers se répartissaient autour du groupe pour le contenir. L’un des soldats leva les mains et signa quelque chose à Dragarev.

Il lui répondit avec des signes d’une amplitude appuyée, puis cria :

« Niet ! »

L'éleveuse Naana se redressa avec l'aide de Nuqa, dont le visage avait pâli.

Elle gronda, furieuse :

« Reprends-toi !

Toi, reprends-toi !

— Ancêtres ! Sois raisonnable. On parle de la survie de nos rennes ! De la faim qui nous ronge ! Je n'en peux plus, de ces abattages hors-cycle ! On est en train de déséquilibrer le Tout... Le ciel va nous tomber sur la tête !

— Et selon toi, la solution, c'est de leur donner un Nirviq ? Comment peux-tu croire qu’ils vont le laisser revenir ?

— On ne survivra pas à l'hiver si on reste sans rien faire, et tu le sais très bien !

— Les nôtres reviendront à temps avec un remède des Kajik !

— Parce que tu crois encore à ce plan ?

— Oui !

— ... Incroyable. Que tu es naïf, Topaq.

— Moi, je suis naïf ?! Ce n'est pas moi qui accorde ma confiance à un Rochelin !

— Les temps ont changé, ils ne sont pas les Rochelins qui ont trahi nos ancêtres !

— C'est décidément toi, la plus naïve de nous deux ! »

Anka se rapprocha des deux éleveurs avec un air impérieux. Elle frappa le sol avec la hampe de son harpon pour signaler sa présence. Nanooq s'était avancé lui aussi, prêt à intervenir si un autre coup partait.

Orlov observait la scène en passant une main sur sa longue barbe, aux tresses parsemées de perles d’or incrustées de pierres bleues. Dragarev lui jeta un regard consterné en voyant ses doigts, encore souillés de crottin, effleurer ses poils blonds.

« Tu es folle, complètement folle », dit Topaq d’un air amer.

Naana s'esclaffa :

« Et c'est le demeuré qui parle ! »

Topaq gronda. Il leva les poings, insensible à la proximité d'Anka et de Nanooq.

« Tu refuses d'ouvrir les yeux, maugréa l'éleveuse en avançant d'un pas vers lui, ignorant la menace de ses poings. On ne peut pas se contenter d'attendre le retour de l'expédition... si tant est qu'elle revienne un jour ! Il nous faut un autre plan ! »

L'éleveur brandit son poing gauche. Naana le défia de la frapper, le nez haut. Des cris d'alarme se propagèrent dans les deux groupes. Nuqa ferma les yeux.

La voix de Nanooq s’éleva, portée sans effort au-dessus du tumulte :

« Les Nivuuq ne se cognent pas pour imposer leurs idées, jamais. »

Ses mots n’apaisèrent pas immédiatement les esprits, mais ils figèrent les gestes.

« Regardez-vous, dit-il plus bas. Regardez ce que vous êtes en train de faire. N'avez-vous rien retenu des enseignements de vos Porte-Voix ? »

Le silence ne s’imposa pas d’un coup ; il se construisit lentement, à mesure que les regards se dérobaient, que les épaules ployaient de honte ou d'épuisement.

Topaq baissa les poings et se détourna de Naana, furieux. Elle le foudroya du regard en se frottant vigoureusement le bas du dos, au niveau de son coccyx douloureux.

« Je n'ai aucune leçon à recevoir de toi, Inuviq du clan-hôte ! gronda Topaq. Je perds mon temps ici. Vous voulez croire ce Rochelin sur parole ? Soit ! Alors moi aussi ! Vous l'avez entendu comme moi : cette maladie n'est pas dangereuse pour nous. Par-fait ! Je m'en vais récupérer mes affaires et retrouver ma famille sur-le-champ ! »

Il prit la direction du bivouac des éleveurs d'un pas décidé.

Un silence incrédule tomba sur l'assemblée. Deux jeunes éleveuses s'en détachèrent à leur tour et suivirent Topaq, les yeux larmoyants à l’idée de retrouver le campement de la colline.

Les autres éleveurs restèrent sans bouger. Certains suivaient des yeux, avec envie, leurs camarades qui s’éloignaient. Ils regrettaient, peut-être, de ne pas avoir la même audace.

Tali, sortant enfin de son rôle de traductrice, prit la parole. Elle se tourna vers les deux groupes qui venaient de s’opposer, sans les distinguer :

« Nous avons besoin de comprendre ce que propose ce Rochelin, et ce que cela implique vraiment. »

Elle pointa tour à tour le chariot et les enclos.

« Il y a là de quoi nous aider et de quoi nous perdre, si nous fonçons tête baissée sans réfléchir. Nous devons prendre une décision. Mais pas ici. Il faut se rassembler sur l'aire centrale de la colline. »

Nanooq acquiesça.

« Il faut réunir un nouveau conseil.

— Les éleveurs pourront participer ? » demanda Nuqa.

« Nous allons mettre ce sujet au vote. Si la maladie ne peut en effet pas nous affecter, je ne vois pas ce qui justifierait que nous vous tenions à l'écart plus longtemps. »

Cette annonce apaisa un peu les éleveurs. Les yeux de Nuqa brillèrent. Il n'avait pas serré ses enfants dans ses bras depuis si longtemps que la seule idée de le faire provoquait en lui une émotion intense.

Pendant que Tali expliquait à Orlov et Dragarev que les Nivuuq allaient élire et réunir leurs délégués pour décider de la suite des événements, Nanooq, sans lâcher les Rochelins des yeux, dit à Anka :

« Raccompagne‑les jusqu’au torrent. »

Après une courte pause, il ajouta à mi‑voix :

« Et reste à l’écart du conseil. Passe le mot à Qovir et aux autres Nirviq. »

Anka fronça les sourcils. Ils n’étaient plus que cinq Nirviq dans le campement, elle comprise. Elle ne comprenait pas pourquoi ils devaient tous s’abstenir d’y assister.

Nanooq soutint son regard.

« Votre présence risquerait d’influencer inopportunément la prise de décision. Lorsqu’elle sera arrêtée, vous aurez l’occasion de vous exprimer en dehors du cercle, en invoquant le Choix. Tu as ma parole. »

Il n’expliqua pas davantage sa pensée.

Anka comprit.

Elle inclina la tête, puis se tourna vers les Rochelins et leur fit signe de la suivre.

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