42 - Le Choix

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  Depuis près de deux heures, le nouveau conseil débattait sur l’aire centrale du campement de la colline. Par moments, des clameurs jaillissaient au‑dessus des huttes, retombaient en échos confus. Rien ne laissait encore présager qu’un accord pût émerger de ce tumulte.

Comme les autres Nirviq, Anka n’y assistait pas. Après être restée surveiller les Rochelins avec Qovir et d’autres chasseurs près du torrent, elle était remontée en silence vers le campement de la colline afin de se restaurer et de se préparer à son tour de garde, sur l’autre versant de la colline. Sur son chemin, elle avait ralenti en passant devant la hutte des rituels. Depuis leur dernier au revoir, l’état de la vieille Ankora s’était aggravé : elle était désormais inconsciente, et les nouvelles n’étaient pas bonnes. Les nomades se relayaient pour lui tenir la main jusqu'à la fin.

Anka avait depuis rejoint sa hutte et s'était assise sur un tapis. Elle achevait son repas à la lumière vacillante de la lampe à graisse : quelques bouchées de langue de renne en gelée, avalées sans appétit. La viande de renne ne manquait pas ; tout le reste avait disparu à plusieurs kilomètres à la ronde. Il n’y avait plus de poissons. Les proies avaient fui. Elle n’avait pas mangé de racine ni de baie depuis longtemps. Les réserves étaient à sec, jusqu’aux épices.

Ce régime fade et monotone avait déjà dégoûté plus d’un nomade. Beaucoup supportaient mal, en outre, de devoir se nourrir de rennes abattus en dehors des cycles autorisés par le Chant. Ils étaient de plus en plus nombreux à manger en quantité insuffisante.

Anka rangea le bol vide et s’assit au bord de son couchage pour enfiler ses bottes neuves. Le cuir était encore ferme. Depuis le début des abattages massifs, les artisans ne cessaient de produire : manteaux, pantalons, bottes, peaux pour les huttes et les traîneaux, mais aussi outils en os et en bois de renne.

« Elles ne sont pas trop raides ? » demanda son père.

Assis en tailleur sur le tapis central, les mains posées sur ses genoux, Itaq la regardait avec une attention nerveuse.

« Non, ça va », répondit Anka en serrant les lanières autour de ses chevilles.

Itaq s’était détourné du conseil. Depuis que les discussions avaient commencé, il était resté là sans bouger, incapable d’assister à ces débats dont il redoutait l’issue.

« Je vais affûter ton harpon… » dit‑il à voix basse, comme s’il cherchait une occupation.

« Ce n’est pas nécessaire, je l’ai déjà fait récemment.

— Laisse‑moi quand même… Ah ! »

Le genou droit d'Itaq céda sous l’effort ; son corps bascula en avant. Il se rattrapa sur une main pour ne pas s’effondrer complètement.

« Fichus genoux… » grommela‑t‑il entre ses dents.

Anka se redressa et s’avança jusqu’à lui, passant un bras sous le sien pour l’aider à se relever.

« Merci, petit ourson », dit‑il une fois debout.

Anka arqua un sourcil en lui tendant son bâton. Ce surnom, c’était sa mère qui l’utilisait d’ordinaire. Sakari devait lui manquer plus qu’il ne le montrait.

« Je vais demander une infusion aux guérisseurs », dit‑elle en se tournant vers la sortie.

« Non. C’est bon. Ne te…

— Anka ? Itaq ? Vous êtes là ? »

La voix de Nanooq leur parvint depuis l’extérieur.

Itaq se raidit, comme surpris en faute. Anka tourna la tête vers l’entrée d’un air plus calme.

« Tu peux entrer, Nanooq », répondit Itaq, la gorge serrée.

Le maître de chasse passa le seuil et laissa la peau d’animal retomber derrière lui. Ses yeux mirent plusieurs secondes à s’habituer à la pénombre.

« Je ne serai pas long », annonça‑t‑il.

Itaq saisit la main de sa fille.

Nanooq fit un pas vers elle.

« Le conseil a accepté d’échanger les provisions et le remède promis contre les services d’un Nirviq. »

La main d’Itaq se referma sur celle de sa fille, si fort qu’elle sentit son pouls battre contre ses doigts.

« Le Nirviq du clan des baies de l’Est, Aqapa, a été désigné en premier, sur proposition de la Porte‑Voix Anirnaq. Il a toutefois refusé de partir avec les Rochelins. »

Le visage de ce Nirviq apparut dans l’esprit d’Anka : un hómin très calme, aux yeux ambrés, une couleur rare chez les Nivuuq.

« A‑t‑il expliqué son Choix ? » s’empressa de demander Itaq.

Les doigts d’Anka blanchissaient sous la pression de sa main.

« Sa compagne est enceinte. »

Itaq relâcha un peu sa prise, pris d’une soudaine faiblesse.

« C’est… une bonne raison », murmura‑t‑il.

Sa lèvre inférieure tremblait.

Nanooq ne commenta pas davantage ce refus. Le Choix de ce Nirviq avait été clairement exprimé.

Lorsqu’il reprit, sa voix prit l’intonation d’un pardon :

« Ton nom a été désigné par le conseil des clans, Anka. Je suis ton Inuviq, et il me revient de te poser une question, au nom de notre peuple. »

Les membres d’Itaq se mirent à trembler. Sa faiblesse grandit, au point qu’il lâcha la main de sa fille. Sans quitter Nanooq des yeux, Anka passa un bras dans le creux du coude de son père, l’aidant à rester debout en l’attirant contre elle.

Nanooq inspira à fond avant de reprendre. Sa voix défaillit toutefois au premier mot.

Il se racla la gorge.

« Nirviq. »

À l'évocation de son titre, Anka se tint plus droite. Ses yeux fixaient la bouche de son maître de chasse, qui articula enfin :

« Acceptes‑tu de partir avec les Rochelins et de traquer le Vengeur des Griveldes ? »

Elle ouvrit la bouche. Sa réponse ne sortit pas tout de suite. Son visage demeurait impassible. La pointe de ses oreilles, en revanche, rougissait.

« Si je refuse, quel nom a été désigné en troisième ? » finit‑elle par demander.

« Celui de Qovir. »

Anka ferma les yeux. Elle inspira profondément.

L’image ne lui vint pas comme un souvenir : elle était toujours là, intacte, ancrée dans le présent, tapie derrière ses paupières comme une flamme inextinguible. La neige battue par le vent, son père à genoux, et les corps démembrés de ses frères, massacrés par un Vengeur, hideusement offerts à ses yeux d’enfant.

Et le rouge.

Le rouge sur la neige.

Elle n’avait jamais vraiment quitté cet instant. Un pan de son âme était resté là‑bas, figé dans le blizzard.

Le reste d’elle avait continué de marcher, de respirer, de chasser, de tuer. Mais tout ce qu’elle avait fait depuis la ramenait dans cette tempête : chaque traque, chaque coup porté, chaque Quma’roq abattu. Rien n’était gratuit.

Elle ne s’était pas simplement juré de les tuer. Ce dessein s’était imposé à elle, tel une faim dévorante. Elle s’était abandonnée à cette faim sans se poser de questions, sans envisager autre chose que cette ligne droite qui l’avait menée, année après année, d’une chasse à la suivante, jusqu’à ne plus savoir ce qui, en elle, relevait encore du Choix.

Et maintenant, un nouveau Vengeur se dressait à l’horizon.

Ce n’était pas une proie ordinaire, ni une traque comme les autres.

Peut‑être serait‑ce la fin de son chemin ici‑bas.

Cette pensée ne l’effraya pas. Elle lui parut, au contraire, d’une justesse étourdissante. Car c’était sur son chemin, et le sien seul, que, à cet instant, ce Vengeur se tenait.

Le sort de cette créature ne lui appartenait pas encore, mais il s’inscrivait dans la continuité exacte de ce qu’elle poursuivait depuis toujours, comme si la ligne droite commencée dans la neige vermillon de son enfance se prolongeait simplement plus loin, jusqu’aux Griveldes.

Le marchand avait parlé de troc, de service, de durée, de conditions.

Anka n’y voyait que la chasse.

Une chasse qui lui était offerte, et qu’elle reconnaissait déjà comme sienne.

Le fait qu’elle pût, en l’acceptant, assurer peut-être la survie des siens ne changeait rien à sa décision ; cela la rendait simplement plus enviable encore.

Si elle se dérobait, pour apaiser son vieux père ou pour rester guetter le retour de sa mère, un autre partirait à sa place et foulerait son chemin.

Elle refusait de laisser ce Choix à Qovir.

Elle rouvrit les paupières, et ses Yeux‑Soleil luisirent : un chatoiement dans la pénombre de la hutte.

« J’accepte.

— Non », dit Itaq.

Puis, plus fort :

« Non ! »

Il tira sur le bras d’Anka pour la forcer à le regarder.

Il cria :

« Non, Anka. Non ! »

Elle plongea son regard dans le sien. Elle y vit la peur, indécente, toute nue. Elle vit aussi la détresse qui déformait ses traits, et les larmes qui lui montaient déjà.

« Je dois retourner auprès du conseil, dit Nanooq d’une voix serrée. Ta décision est‑elle prise ?

— Ne me dis pas que tu as proposé le nom d’Anka ! » s’emporta Itaq en se plaçant entre eux.

« Ne te méprends pas, Itaq. Tu n’as pas à interférer. C’est son Choix, pas le tien.

— Mais pourquoi elle ? Parce que c’est une Siqi ?

— Aqapa n’est pas un Siqi. Son nom a pourtant été retenu en premier.

— Alors pourquoi ?

— Sang‑froid, détermination, lucidité, insensible à la pression et aux manigances. Et un beau tableau de chasse. Elle a toutes les qualités requises. Les Rochelins ont tendance à déconsidérer les sujets féminins, mais ils respectent profondément les Siqi. Ils seront satisfaits que nous leur proposions une telle Nirviq. »

Nanooq avait répondu d’une traite, comme s’il répétait un texte, ou des paroles qu’il avait déjà tenues. Itaq en resta bouche bée.

« Par les ancêtres… c’est toi, n’est‑ce pas ? C’est toi qui as suggéré son nom. »

Nanooq ne répondit pas.

Il fit un pas de côté, croisa le regard d’Anka au‑delà de l’épaule d’Itaq.

« Puis‑je faire part de ton acceptation au conseil ?

— Oui. »

Itaq tomba à genoux. Il se retint avec les mains, geignant comme un petit garçon. De sa bouche crispée coula un filet de salive. Des gouttes tombèrent au sol entre ses mains.

Anka ne bougea pas tout de suite. Sa respiration s’accéléra. La rougeur avait gagné ses joues. Elle ne pouvait pas avouer à son père que la perspective de cette chasse l’animait comme rien ne l’avait animée depuis la mort de ses frères. Si voyager aux côtés de Rochelins en était le prix, elle acceptait de le payer.

Nanooq contourna Itaq, recroquevillé au sol, et posa une main sur l’épaule d’Anka.

« Merci, dit‑il d’une voix étranglée. Merci infiniment. »

Anka soutint son regard.

« Chaque main, son rôle. Chaque souffle, sa place. »

Une tristesse soudaine passa dans les yeux de Nanooq. Il avait reconnu l’enseignement d’Ankora dans les mots de la chasseuse.

« J’y retourne, dit‑il après avoir repris contenance. Nous avons encore quelques décisions à prendre, et nous devrons ensuite les annoncer aux Rochelins. Il faut aussi que nous décidions de ce qu’on fait du Quma que les éclaireurs ont repéré au sud‑est… D’ici là, prépare tes affaires et repose‑toi. Je vais désigner quelqu’un pour prendre ton tour de garde. Tu partiras au début du prochain jour‑éveil. »

Il quitta la hutte sans se retourner.

« Mon petit ourson… » gémit Itaq, incapable de se relever.

Anka s’agenouilla à côté de lui et posa une main sur son dos.

« Je suis désolée, papa. »

Les mots lui semblèrent insuffisants dès qu’ils quittèrent ses lèvres.

Mais elle ne dit rien d’autre.

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