De l'autre côté du mur.
Targa avait 27 ans, un mètre quatre-vingt-cinq qu’il ne savait pas toujours quoi faire de ses longues jambes, des épaules déjà larges à force de soulever des caisses au boulot du samedi, et cette manie de passer la main dans ses cheveux noirs dès qu’il se sentait mal à l’aise. Il vivait toujours dans la maison de son enfance, à la sortie de la ville, celle avec le crépi qui s’effrite un peu sur les angles et le jardin où l’herbe montait trop haut depuis que personne ne s’en occupait vraiment.
Son père s’était remarié trois ans plus tôt. Sa belle-mère, Valérie, était gentille, un peu trop parfumée, toujours à parler de feng shui et de tisanes détox. Et puis il y avait sa demi-sœur, Léa, 19 ans, qui vivait là aussi, évidemment. Elle passait ses journées à squatter le canapé du salon avec son ordi sur les genoux, à faire du bruit avec sa playlist ou à lui piquer ses hoodies sans demander. Ils se croisaient dans les couloirs, se lançaient des vannes pourries, se disputaient pour la dernière part de pizza froide. Classique fratrie recomposée. Rien de ouf, juste la vie qui tourne.
Ça faisait sept mois que Maëlle l’avait quitté.
Pas de scène mémorable, pas de cris. Juste un « je crois qu’on s’aime plus de la même façon » prononcé dans la voiture, moteur allumé, essuie-glaces qui grinçaient sur le pare-brise. Il avait hoché la tête, déposé ses affaires chez lui le lendemain, et la vie avait repris comme si de rien n’était. Sauf que non.
Il avait attendu deux mois et demi avant de télécharger l’application. Pas par désespoir immédiat, plutôt par une sorte de curiosité fatiguée. Un soir de novembre, après avoir regardé un match nul insipide à la télé avec son père qui s’était endormi sur le canapé, il avait ouvert le store, scrollé sans conviction, installé, créé un profil minimaliste. Photo de lui en sweat gris, regard un peu fuyant, bio vide. Il n’attendait rien.
Et puis il y a eu "La jolie plume".
Profil sans visage. Une photo en noir et blanc : un carnet Moleskine ouvert sur une table en bois, un stylo-plume posé en travers, une tasse de café fumante à côté. La lumière tombait douce, presque cinématographique. Bio :
« Des mots qui mordent doucement. Et toi, tu laisses des traces quand tu parles ? »
Il avait liké sans trop réfléchir. Match en vingt minutes.
Les premiers échanges étaient lents, polis, presque prudents.
Elle écrivait toujours en minuscules, phrases courtes, comme si elle pesait chaque lettre. Lui répondait un peu plus long, un peu maladroit, mais sincère. Ils parlaient de films qu’ils n’avaient pas vus, de musiques qu’ils mettaient trop fort quand ils étaient seuls, de l’odeur de la pluie sur le bitume. Elle lui avait raconté qu’elle écrivait tous les soirs avant de dormir, des bribes, des scènes, des lettres qu’elle chiffonnait ensuite. Il lui avait avoué qu’il n’avait plus écrit depuis le lycée, à part des listes de courses ou des rappels sur son téléphone.
Petit à petit, les silences entre deux messages s’étaient raccourcis.
Un soir de janvier, elle lui avait envoyé :
« Aujourd’hui j’ai écrit une scène où quelqu’un embrasse quelqu’un d’autre dans une cuisine, à 3h du matin, pendant que le reste de la maison dort. C’était doux, un peu interdit. Tu as déjà embrassé quelqu’un en sachant que tu ne devrais pas ? »
Il avait fixé l’écran pendant une bonne minute, couché sur son lit, la lumière du téléphone qui éclairait son visage dans le noir. La maison était calme. Son père et Valérie dormaient depuis longtemps. Il sentait son pouls battre un peu plus fort au creux de la gorge.
Il avait répondu :
« Ouais, une fois. C’était chez une pote, pendant une soirée. On s’était planqués dans la buanderie.
J’entendais les gens rire dans le salon, la musique, les verres qui s’entrechoquaient et elle m’embrassait comme si le monde allait s’arrêter si on s’arrêtait, ça m’a retourné et toi ? »
Elle avait mis presque une heure à répondre. Quand le message était arrivé, il était déjà à moitié endormi.
« Moi c’est dans les mots que j’embrasse en cachette, j’écris des choses que je ne dirais jamais à voix haute. Des envies, des images, des mains qui glissent là où elles n’ont pas le droit d’aller, des souffles qui s’accélèrent. Tu veux que je t’en montre un bout un jour ? Pas tout, juste un fragment. »
Il avait senti une chaleur monter lentement, du ventre jusqu’à la nuque.
Depuis, ils tournaient autour de ça, des allusions, des sous-entendus, des questions qui restaient ouvertes, jamais trop pressées.
Ce soir-là, un mercredi de janvier glacial, Targa était assis en tailleur sur son lit, dos contre le mur, écouteurs dans les oreilles (du lo-fi pour couvrir le léger bourdonnement du chauffage et les bruits de la maison). Son téléphone vibra.
La jolie plume : « Tu fais quoi là ? Sois honnête, pas la version que tu dirais à n’importe qui, la vraie. »
Il déglutit, regarda autour de lui : la chambre un peu bordélique, posters décollés aux coins, pile de vêtements propres sur la chaise, lumière orangée de la lampe de chevet. De l’autre côté du mur, il entendait vaguement le cliquetis discret d’un clavier – Léa devait encore être sur son ordi, comme d’hab.
Il tapa, effaça, tapa encore.
« Je suis sur mon lit, la maison est silencieuse… enfin presque, j’entends quelqu’un taper sur un clavier à côté. J’ai mis de la musique douce pour pas que ça traverse trop les murs et je me demande ce que tu portes en ce moment, et si tu penses à moi en écrivant tes trucs interdits. Voilà, la vraie version. »
Il envoya avant de pouvoir se raviser. Les trois petits points apparurent presque tout de suite.
Et restèrent.
Longtemps.
Les trois petits points dansaient depuis ce qui semblait une éternité. Targa fixait l’écran, la gorge sèche, la main posée à plat sur sa cuisse, immobile, comme s’il avait peur de bouger trop fort et de faire capoter le moment.
Puis le message arriva.
La jolie plume : « Je porte un vieux t-shirt large qui m’arrive mi-cuisses… et rien dessous. La maison est silencieuse aussi, juste le bruit de mon clavier et mon souffle qui commence à s’alourdir rien qu’à te lire. Je pense à toi, oui, beaucoup. Je me demande si t’es déjà dur en tapant ça, si ta main est déjà descendue, ou si tu te retiens encore. Dis-moi. »
Il sentit son sexe tressaillir dans son boxer rien qu’à ces mots. Il déglutit, posa le téléphone une seconde pour passer la main sur son visage, puis reprit l’appareil. Ses doigts tremblaient un peu.
« Ouais je suis dur, depuis que t’as parlé de tes mains qui glissent là où elles n’ont pas le droit. Je bande rien qu’à imaginer tes doigts sur moi, j’ai glissé ma main dans mon boxer là. Je me caresse doucement par-dessus le tissu pour l’instant, c’est toi qui décides du rythme ? Parce que là j’ai envie d’aller plus vite. »
Réponse presque immédiate.
La jolie plume : « Vas-y doucement d’abord, imagine que c’est moi qui te tiens. Ma main autour de ta queue, serrée juste ce qu’il faut, pouce qui passe sur le gland à chaque va-et-vient. Je suis allongée sur mon lit, jambes écartées, je me touche aussi, lentement. Mes doigts glissent sur mes lèvres, puis un peu plus profond, je suis déjà trempée rien qu’à t’écrire. Tu veux que je te dise ce que je fais exactement ? »
Il grogna doucement dans le noir, sa main descendant franchement cette fois. Il baissa son boxer juste assez pour libérer sa queue, déjà luisante au bout. Il serra les doigts autour, lentement, comme elle l’avait décrit.
« Putain oui dis-moi tout. Je me branle là, en rythme avec tes mots, je pense à tes seins sous ce t-shirt, à tes tétons qui pointent, à ta chatte qui doit être chaude et mouillée. Décris-moi, je veux voir dans ma tête. »
La jolie plume : « Mes seins sont lourds ce soir, ils bougent un peu à chaque respiration. Je les caresse d’une main, je pince un téton fort, ça me fait gémir doucement. De l’autre main je fais des cercles lents autour de mon clito, puis je glisse deux doigts dedans. Je suis serrée, chaude, je contracte autour de mes doigts en imaginant que c’est ta queue qui rentre. Lentement d’abord… puis plus profond. Je mouille tellement que j’entends le bruit quand je bouge la main. Tu bandes fort ? Tu te branles vite maintenant ? Dis-moi comment tu te touches, je veux jouir en même temps que toi. »
Il accéléra, le souffle court, le poignet qui montait et descendait plus vite. Il sentait la tension monter, cette boule au bas du ventre qui grossissait.
« Je me branle fort maintenant, main serrée autour de la base, pouce qui frotte juste sous le gland à chaque coup. Je pense à tes doigts en moi, à ta bouche autour de ma queue, à tes seins qui se balancent pendant que tu me suces. Je vais pas tenir longtemps. T’es proche ? Joui pour moi, lâche-toi. »
La jolie plume : « Je suis proche, très proche. Je me doigte plus vite, trois doigts maintenant, je contracte fort, je pense à ta queue qui me remplit, qui me baise profond, mes hanches bougent toutes seules, je vais jouir… Je jouis là… putain… »
Quelques secondes plus tard, un nouveau message, plus court, essoufflé même à l’écrit.
La jolie plume : « … C’était intense. Je tremble encore. Et toi, t'as joui ? »
Il venait de lâcher, le sperme chaud sur son ventre, son torse qui se soulevait vite. Il attrapa un t-shirt sale pour s’essuyer vaguement, puis tapa d’une main.
« Ouais, fort. Sur mon ventre. Putain c’était bon, t'es incroyable. »
Silence. Puis elle répondit.
La jolie plume : « Attends… je t’envoie un truc, juste pour toi. Pas tout, juste un bout de moi, là, maintenant. »
Une photo arriva.
C’était un selfie pris d’en haut, cadré sur son ventre nu. La peau claire, légèrement rosie par l’effort, un petit grain de beauté juste sous le nombril. Le bas du t-shirt large était relevé jusqu’aux côtes, froissé, laissant voir la courbe douce du ventre, mais rien de plus – ni seins, ni pubis. Juste cette intimité volée, ce bout de peau encore humide de sueur, et l’élastique d’une culotte noire qu’on devinait à peine en bas du cadre.
Sous la photo, un seul mot :
« Bonne nuit et à demain. »
Il fixa l’image longtemps, le cœur encore à cent à l’heure.
De l’autre côté du mur, le cliquetis du clavier s’était arrêté depuis un moment.
Targa resta un long moment à fixer la photo sur son écran, le ventre encore collant, le cœur qui battait trop fort pour s’apaiser tout de suite. Il zooma sur ce petit grain de beauté sous le nombril, sur la peau légèrement rosée, sur le tissu froissé du t-shirt relevé juste assez. Il se sentait à la fois vidé et plein d’une énergie étrange, comme si l’adrénaline refusait de redescendre.
Il s’essuya une dernière fois avec le t-shirt sale, le balança dans le panier à linge, puis éteignit la lampe de chevet. Allongé dans le noir, il repassa les mots d’elle en boucle, son souffle court, ses descriptions crues, cette façon qu’elle avait de le faire bander rien qu’avec des minuscules et des points de suspension. Il sourit dans l’obscurité, un sourire un peu con, un peu heureux. Pour la première fois depuis des mois, il s’endormit sans ruminer Maëlle, sans ce vide au creux du ventre.
Le réveil sonna à 7h12. Trop tôt. Il grogna, tapa sur l’écran pour l’éteindre, resta cinq minutes de plus sous la couette, la queue encore à moitié dure au souvenir de la veille. Il finit par se lever, enfila un jogging gris et un hoodie noir, passa rapidement à la salle de bain pour se rafraîchir le visage et les dents, et descendit.
L’odeur du café et des tartines grillées flottait déjà dans l’escalier. La cuisine était éclairée par la lumière froide du matin qui passait par la fenêtre au-dessus de l’évier. Son père était déjà parti au boulot depuis une heure. Valérie rangeait des trucs dans le frigo en fredonnant un truc des années 80.
Léa était assise à sa place habituelle, dos à l’entrée, en train de tartiner du Nutella sur une tranche de pain de mie avec une concentration presque religieuse. Elle portait un crop top gris clair, un peu large, celui qu’elle mettait souvent pour traîner à la maison le week-end ou les matins où elle n’avait pas cours avant midi. Le tissu s’arrêtait juste au-dessus du nombril, laissant voir une bande de peau claire.
Targa s’arrêta net sur le seuil.
Le t-shirt... Exactement le même.
La coupe ample, la couleur un peu délavée, l’ourlet légèrement effiloché sur le côté gauche – il l’avait vu cent fois traîner dans la machine à laver ou posé sur le dossier d’une chaise. Mais ce matin, il le voyait autrement il le reconnaissait.
Son regard glissa malgré lui plus bas... Le grain de beauté, juste sous le nombril, un peu à droite, petit point sombre sur la peau pâle... Identique... À l’identique.
Il sentit son estomac se contracter d’un coup, comme si quelqu’un avait tiré sur une corde invisible. La chaleur de la veille remonta d’un seul bloc, mélangée à une panique froide qui lui serra la gorge.
Léa tourna la tête en l’entendant arriver, elle lui adressa un sourire ensommeillé, les cheveux encore en bataille, une mèche collée à la joue.
« Salut loser. T’as une tête de zombie ce matin. T’as encore joué à Call of jusqu’à 4h ou quoi ? »
Sa voix était la même que d’habitude, moqueuse, familière, un peu rauque au réveil.
Targa déglutit, força un rire qui sonna faux même à ses propres oreilles.
« Nan… juste mal dormi. »
Il s’assit en face d’elle, les jambes un peu lourdes, attrapa une tasse et se servit du café machinalement. Ses yeux revenaient sans cesse sur ce bout de peau exposé, sur ce grain de beauté qu’il avait fixé pendant de longues minutes la veille, en imaginant des doigts qui le frôlaient, une langue qui le traçait.
Valérie posa une assiette de fruits sur la table et lança d’un ton joyeux :
« Bon appétit les enfants ! Je file me doucher, j’ai yoga à 9h. »
Elle disparut dans le couloir.
Silence.
Léa mordit dans sa tartine, leva les yeux vers lui par-dessus sa tasse.
« T’es bizarre ce matin. T’as vu un fantôme ou quoi ? »
Targa baissa les yeux sur son café, le remua inutilement.
« Nan… rien. Juste… fatigué. »
Il sentait son pouls battre dans ses tempes, dans son jogging, il sentit une tension familière revenir, traîtresse, incontrôlable. Il serra les cuisses sous la table.
Léa haussa les épaules, se leva pour aller rincer son assiette. Quand elle passa à côté de lui, le crop top remonta un peu plus, révélant encore ce même ventre, ce même grain de beauté.
Elle ne se doutait de rien, mais lui, si.
Et cette certitude le brûlait de l’intérieur...

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