Chapitre 12
Écrit en écoutant notamment : Klamer - Walk In Happiness
Quelques semaines plus tard, force était de constater qu’il avait eu raison. Les responsables se montraient plus conciliants même s’il était moins ordonné et méticuleux que ses camarades. Parfois même, ils l’érigeaient en exemple lorsqu’il fallait faire preuve de ténacité dans l’effort physique. Jakub était gêné par ces compliments, d’autant plus que certains le dévisageaient avec un air difficile à déchiffrer : ni vraiment de la méfiance, ni de la jalousie... Il ne faudrait pas qu’on le voie comme un favori. En plus, cette épreuve de biathlon, il l’avait courue pour lui seul, et pour personne d’autre.
***
Aujourd'hui, iI était attendu à treize heures par le commandant Lambert, en charge des volontariats dans l’Armée de Terre. La convocation, très succincte, laissait planer le doute sur les intentions du rendez-vous. Enfin, il lui en faudrait plus pour se démonter !
Il quitta le réfectoire discrètement et traversa la cour d’honneur. Celle-ci n’en avait que le nom : en fait, il s’agissait d’un grand rectangle de bitume noir, ouvert sur deux de ses côtés. Jakub se dirigea vers le pavillon français qui surplombait une entrée vitrée. Si ses souvenirs étaient bons, il fallait ensuite poursuivre sur un long couloir en “L” qui abritait les bureaux de nombreux responsables. On y trouvait aussi bien la comptabilité que le service des achats ou encore le bureau du lieutenant-colonel qui l’avait félicité en personne. Pour une fois, il ajusta son col à la perfection et tâcha de marcher avec assurance, en particulier dès qu’il passait devant une porte ouverte.
Il ralentit dès qu’il distingua la plaque indiquant le bureau de M. Lambert. Il était soudainement moins serein.
Quelqu’un avait-il dénoncé son escapade nocturne ? La seconde fois, lui et Antony n’avaient pourtant rencontré personne : cela avait été le crime parfait ! Et si c’était le cas, lui aussi aurait dû être convoqué… Ou bien souhaitaient-ils volontairement les interroger séparément ?
- Bonjour Monsieur Marin, dit le commandant Lambert en prononçant le “in” à la française. Drôle de patronyme pour notre corps d’armée.
Jakub fit un sourire crispé. L'homme en face de lui jouait clairement de sa supériorité hiérarchique. Il faisait tourner entre ses doigts un stylo-plume Montblanc et affectait une certaine négligence en marquant de longues pauses emphatiques.
- Voilà six mois que vous avez rejoint nos rangs… déjà la moitié de votre volontariat. J’ai eu des retours variés quant à votre cas. Avez-vous déjà envisagé la suite ?
- Non commandant… enfin, je n’ai rien décidé.
- Vous m’avez l’air à côté de vos bottes. Mais il n’est pas trop tard pour vous rattraper. Tenez.
Le commandant lui fit glisser un dossier d’une dizaine de pages.
- C’est un dossier préliminaire pour l’engagement, le vrai. Dans l’idéal, il faudrait le déposer d’ici deux semaines maximum. Normalement, la démarche vient du candidat lui-même, dit-il en fixant gravement Jakub. Néanmoins, vos performances à la course, et surtout au tir, sont des éléments qui pourraient jouer en votre faveur. Le jour de la course, vous avez fait mieux que des engagés bien plus préparés. Avec de la discipline, vous pourriez faire une recrue intéressante.
Jakub frissonna d’excitation. Il avait bien noté que le moindre début de compliment était rare dans un environnement où il faut s’endurcir, et où chaque accomplissement n’est qu’une étape comme les autres, tout juste acceptable.
Son regard se porta sur un cadre accroché derrière le bureau du commandant. Il y lut la phrase suivante, attribuée au général Américain Norman Schwarzkopf : “C’est le travail de Dieu de pardonner… C’est notre travail d’organiser une rencontre en face-à-face.” Il déglutit lourdement en pensant à la portée du message et se leva ensuite pour serrer la main de son chef.
Montpellier, le même jour
À vrai dire, c’était la première fois qu'Alban se livrait à cet exercice : inviter son “date” au restaurant. La chose en elle-même était déjà suffisamment effrayante, alors il avait décidé de faire au plus simple. Il était passé pendant sa pause méridienne au restaurant tenu par Marcelo. C’était un bonhomme d’une cinquantaine d'années aux cheveux grisonnants mais fournis, avec une moustache en guidon à l’ancienne. Il avait pris la suite de son père, dont la famille avait émigré vers le sud de la France dans les années soixante, et qui lui-même avait pris les rênes de ce restaurant après y avoir été employé plusieurs années.
Alban avait bien prévenu Marcelo qu’il viendrait avec un garçon pour un rendez-vous galant : tout se passerait plus facilement en minimisant l’incertitude de la situation.
Il y a encore quelque temps, il aurait bien voulu y emmener Jakub. Quoique… ce genre de bistrot à la clientèle largement soixantenaire l’aurait sûrement peu séduit. Fameux Jakub… Depuis six mois, c’était silence radio, et Alban ne se voyait pas tenter de raviver une braise déjà tombée en poussière. Il aurait fallu y penser plus tôt.
Son garçon du jour était assez différent, et surtout plus similaire à lui. Il étudiait la chimie à quelques centaines de mètres de sa propre fac. Leurs interactions s’en trouvaient assez facilitées : ils avaient plus d'intérêts communs et leur manque de confiance partagé était naturellement moins gênant. Au contraire, Jakub était désinvolte et complètement imprévisible. Il avait apprécié ses invitations de dernière minute, leur premier baiser complètement inattendu, mais tout cela restait mentalement épuisant.
***
Alban avait donné rendez-vous à son chimiste en ville après les cours. Ils s’étaient promenés dans Montpellier, avaient déambulé chez un bouquiniste du centre-ville, et avaient longuement discuté de leurs cours de la semaine.
L’heure de la réservation approchant, Alban le guida le long de l’esplanade Charles-de-Gaulle. Ils passèrent ensuite la place de la Comédie et s’enfilèrent dans des rues commerçantes.
- Voilà ! Nous sommes arrivés ! annonça Alban.
Il lui tint la porte tout en cherchant Marcelo du regard. Son ami était derrière le bar, un grand perroquet gris perché sur l’épaule. Le volatile émit une salutation nasillarde et vola dans sa direction. Alban présenta sa main devant le torse. Le perroquet déploya ses ailes vers l’arrière pour freiner et atterrit au millimètre près sur sa cible.
- Bonjour, toi ! murmura Alban en lui grattant le sommet du crâne.
Son date regardait la scène avec amusement, à une distance de sécurité d’un mètre.
- Merlin est ravi de te revoir ! dit Marcelo. Tenez, asseyez-vous à la table près de la fenêtre.
Pendant qu’ils s’installaient, Alban raconta à son garçon comment il avait découvert cet endroit.
- Je me promenais pour me détendre après un partiel de calcul combinatoire. En passant dans cette rue, mon regard a été attiré par Merlin - tu sais que j’aime beaucoup les oiseaux. Et ce n’est pas chose commune que de trouver un splendide gris du Gabon dans un restaurant ! Je suis rentré pour boire un thé, et naturellement, j’ai sorti mon carnet de dessin pour esquisser sa frimousse. C’est de là que j’ai sympathisé avec le patron. Il s’occupe de Merlin depuis dix-huit ans. Et tu verras, il cuisine aussi de merveilleux plats portugais.

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