Chapitre 1

4 minutes de lecture

  Louise souriait, trop heureuse de retrouver ses collègues après deux longs mois de vacances. Elle se demandait si Charlotte avait réussi à conclure avec Romain, ou si Sophiane avait pu aller jusqu’au bout de son voyage en Inde.

En franchissant le portail menant à la cour arborée du collège, elle retrouvait ses marques. Les couleurs, ravivées par le soleil, lui semblaient plus éclatantes que d'ordinaire tandis qu'elle croisait plusieurs visages familiers. En passant, elle échangea quelques mots avec eux. Le buffet, installé dans le réfectoire, couvert de plateaux de viennoiseries, attirait déjà son regard. Son ventre gargouilla d'envie. Elle attrapa un gobelet et se servit du café lorsque Charlotte la rejoignit, les yeux pétillants de curiosité :

  • Tu as vu le nouveau là-bas ? Je crois qu'il est prof d’anglais.

Le sourire béat de son amie attira son attention, l'invitant à observer la salle.

  • Non, où ça ? glissa-t-elle en se prenant au jeu.
  • Il discute avec Damien. Regarde à droite, ils se sont bien trouvés, ces deux-là !

Louise se figea à l’instant où elle le vit. La surprise la traversa, vite remplacée par le dégoût.

  • Alors, pas mal hein ? insista Charlotte.

Une douleur vive s'insinua en elle, l'empêchant de répondre. Il se tenait là, à quelques mètres d'elle, alors qu'elle avait passé dix ans à tenter de l'oublier. Plus grand que Damien, il imposait sans même chercher à le faire. Sa carrure large et solide tendait le tissu de sa veste au niveau de ses épaules. Veste qu'elle n'aurait jamais imaginé lui voir porter un jour. Ses cheveux blonds foncés, un peu trop longs, étaient attachés à la va-vite en une queue de cheval désordonnée contrastant avec l'élégance de ses vêtements. Mais ce qui la troublait le plus, c'était sa façon de la regarder. Il la fixait avec une telle intensité qu'elle vacilla un instant. C'était ça, le pire. Son putain de regard qu’elle ne pourrait jamais oublier.

  • Non mais attends je rêve ! C'est quoi ce regard ?

Elle détourna les yeux pour contenir la colère qui lui serrait la poitrine. Charlotte était super, mais elle était aux antipodes de son enthousiasme, là, maintenant.

  • Mouais, on verra. Qui d’autre vient d’arriver ? réussit-elle à articuler, malgré elle.
  • Oh, attends, ils s’avancent vers nous !

En buvant une gorgée, Louise s'étrangla. Elle toussota pour reprendre sa respiration.

Grande, aux cheveux lisses et châtains, Charlotte était tellement excitée par la situation qu'elle ressemblait, en cet instant, à une lycéenne. D'ordinaire, Louise aurait participé aux futurs potins avec plaisir, mais pas là. Elle fronça les sourcils, les mains moites. Ça ne pouvait pas être vrai. L'homme qui l'avait trahie, abandonnée, ne pouvait pas se trouver ici. Non. Impossible. Elle se retourna d'un coup vers le buffet. Mais Charlotte l'attrapa par le bras et l'entraîna vers eux. Piégée, sa mâchoire se serra. Elles arrivèrent à leur hauteur. Face à lui, Louise recula d'un pas. Il ralentit brusquement, surpris par sa réaction. Un sourire arrogant, se dessina sur ses lèvres alors que Damien faisait les présentations.

  • Charlotte, Louise, voici…

N'en pouvant plus, Louise lui coupa la parole :

  • Je sais très bien qui il est.
  • Comment ça ? Tu le connais ? s'étonna son amie.

Ignorant la question de Charlotte et son air abasourdi, Louise se détacha d'elle puis soutint le regard de l'homme face à elle.

  • Qu’est-ce que tu fais là ? asséna-t-elle.
  • Moi aussi, je suis ravi de te revoir, ma belle, répliqua-t-il d’un timbre profond et moqueur.

Le son de sa voix fit naître des picotements dans sa nuque. Elle chassa aussitôt cette sensation. Damien leva les sourcils et comprit rapidement qu’il était de trop. Il s’éloigna en emmenant Charlotte, bouche bée, avec lui.

Avec lenteur, Louise s’avança un peu plus vers lui, le cœur battant à tout rompre.

  • Ne joue pas à ça avec moi, je t’ai posé une question : qu’est-ce-que-tu-fais-ici ?

Elle appuya à dessein sur chaque syllabe.

  • J’avais envie de te voir, alors je me suis dit : tiens pourquoi pas ?

Il se redressa et fit tourner son gobelet de café entre deux doigts.

  • Arrête-ça ! Je pensais avoir été claire la dernière fois… Je t’avais dit…

Elle marqua une pause, puis prononça dans un souffle :

  • C’est terminé.

Il sourit, comme si la voir dans cet état lui procurait le plus grand des plaisirs.

  • Ça va être compliqué. On travaille au même endroit maintenant.

Cette façon de parler avec détachement lui donna envie de le gifler.

Louise nota qu'il la détaillait, comme s’il cherchait à relever chaque trace que le temps avait laissées ces dix dernières années. Ses joues plus creuses, ses cheveux désormais plus longs, les rides qui se dessinaient autour de ses yeux. Une colère muette durcit ses traits. La voix de Louise n'était plus qu'un murmure :

  • À quoi tu joues, bordel ?
  • Je ne joue pas, Louise. J’avais besoin d’un job, j’ai trouvé celui-ci, c’est tout.

Le ton sec la crispa. Ses joues s’enflammèrent, furieuse de son ton condescendant. Il se comportait comme s’il avait le droit de se pointer, ici et maintenant, pour foutre son quotidien en l’air. Comme toujours, il retournait tout contre elle. Il minimisait ce qu'elle ressentait.

  • Non Tristan, ça, je ne l’accepterai pas !

Cette phrase brisa l'espace d'une seconde, le masque qu'il s'efforçait de porter. Louise se sentit comme un oiseau pris au piège entre les griffes d’un chat. Il était hors de question qu’elle reste une minute de plus dans la même pièce que lui. Elle fit demi-tour, écrasant sans s’en rendre compte son gobelet vide entre ses mains, sortit dans la cour et le balança dans la première poubelle qu’elle trouva. Des larmes roulèrent sur son visage alors qu’elle remontait la rue en direction du métro. La journée commençait à peine, et déjà tout dérapait. L’année elle-même ne présageait rien de bon.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 6 versions.

Vous aimez lire Manon P. L. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0