Chapitre 2
Les volets demeuraient fermés depuis des jours. L’air de la pièce l'étouffait. Louise fixait le plafond immaculé, incapable de dire depuis combien de temps elle était là. Cela faisait un bon moment, c'était certain. Mais elle ne saurait le dire avec exactitude, le temps avait cessé de compter. Depuis son arrêt. Depuis la rentrée. Depuis ce moment précis où elle avait plongé son regard dans le sien.
Sortir lui semblait impossible. Rien que d’y penser, son corps se vidait de toute énergie. Une fatigue écrasante s’enracinait petit à petit en elle.
Le collège. Les couloirs.
Lui.
Non. Elle ne pouvait pas se retrouver face à lui.
Il fallait qu’elle trouve une solution. N’importe laquelle. Pour avancer. Pour tenir.
Des pas, distincts à travers les cloisons, montèrent dans l'escalier. Des coups frappés à la porte la firent sursauter. Le bruit résonna à travers l’appartement, trop fort, trop brutal dans le silence figé. La voix d'Alice calma aussitôt les battements affolés de son cœur.
- Louise, tu es là ?
Ne pas répondre. Ne pas ouvrir. Elle passa une main dans ses cheveux emmêlés, baissa les yeux sur son t-shirt froissé. Non. Elle ne pouvait pas la laisser entrer comme ça. Son regard glissa autour d’elle. Des vêtements traînaient partout, mêlés à des mouchoirs froissés. Sous la table, la bouteille de vin renversée n’avait pas bougé. Exactement là où elle s’était effondrée la nuit dernière.
- Ouvre-moi Louise ! Je sais que tu es là !
Louise ne bougea pas d’un pouce. Alice perdit patience et s’acharna sur la sonnette.
- Dommage, j’ai d’excellents gâteaux au chocolat à déguster !
Son ventre, ce traître, gargouilla. Le rire de son amie lui répondit derrière la porte. Louise ferma les yeux et céda en soupirant. Les muscles engourdis, elle se traîna jusqu’à l’entrée. Inutile de lutter contre Alice. Elle serait capable de rameuter tout l’immeuble, de forcer la porte ou d’appeler la police. Et ce genre d’emmerdes était bien la dernière chose dont Louise avait besoin. Elle ouvrit.
- Qu’est-ce que tu fais là ? T’as pas cours ?
Faussement agacée, elle la laissa entrer. Au fond, ne plus être seule avec ses pensées la soulageait.
- Je sèche ! Comme toi ! lança Alice avec un clin d'œil, en laissant tomber son sac avant de retirer ses chaussures dans l'entrée.
- Je ne sèche pas. Je suis malade, ce n’est pas pareil… grogna Louise.
- Ouais ouais. Tu m’as l’air aussi malade que moi !
Elle abandonna le reste de ses affaires sur une chaise et s'assit sur le canapé, comme chez elle. Son regard parcourut la pièce. Une grimace passa brièvement sur son visage, mais elle ne fit aucun commentaire. Alice était une très belle femme, ses cheveux longs et ondulés, qu'elle tressait parfois en une natte, lui arrivaient au bas du dos. Elle portait une tenue élégante, comme à son habitude. La laissant s'installer, Louise dériva vers la cuisine.
- Tu veux boire quelque chose ? demanda-t-elle en mettant l’eau à bouillir.
- Un thé vert irait très bien avec ces merveilles, tu ne crois pas ?
Elles avaient de petites habitudes, de celles qui se connaissent depuis longtemps. Alice ouvrit la boite de gâteau et la posa devant elle. De son côté, Louise s’affaira en silence. L'eau frémit. Les gestes s'enchaînèrent mécaniquement. Quand elle revint, elle déposa les tasses et la théière sur la table basse. Puis, elle s'assit près d'Alice, tirant le plaid sur son jogging troué. Le silence s'installa. Épais, presque inconfortable. Avant que son amie le brise d'une voix douce :
- Tu sais que si tu as envie de parler, je suis là ?
Le regard d’Alice ne se détachait pas du fond de sa tasse, comme si elle y cherchait quelque chose.
- Je ne vois pas de quoi tu veux parler… Je suis juste épuisée…
- Charlotte m’a raconté ce qui s’est passé à la rentrée. Depuis, plus de nouvelles. Tu ignores tous nos messages.
- Et que s’est-il passé au juste ? demanda Louise, un peu trop vite, essayant d'ignorer le souvenir du sourire narquois de Tristan et le son de sa voix.
- Louise, tu sais très bien. Tu es restée quoi, quinze minutes ? On a fait la présentation sans toi. Ton absence a surpris tout le monde.
Le silence retomba.
Elle baissa la tête, se focalisant sur les dessins du tapis sous ses pieds. Des losanges. Une infinité de losanges. Elle s'obligea à respirer normalement alors que ses poumons la brûlaient.
- Qui c’est, ce gars ? reprit Alice. Pour que tu réagisses comme ça...
Sa meilleure amie attendit patiemment une réponse qui ne venait toujours pas.
- J’insiste, Lou. Qu'est-ce qui se passe ? Regarde l’état de ton appart… Tu ne vas pas me dire que c'est normal ?!
Louise serra un peu plus sa tasse entre ses mains et releva les yeux vers elle.
- J’ai fait un malaise. Je suis rentrée voir un médecin. Rien de plus.
- Oui... enfin ça, c'est la version officielle. Je ne t’ai jamais vue comme ça...
Alice tendit la main vers le visage de Louise et dégagea une mèche de cheveux derrière son oreille comme pour avoir accès à ses pensées.
La gorge nouée, Louise se leva brusquement, mettant fin au contact. Elle traversa la pièce et ouvrit les volets d'un geste sec. La lumière l'aveugla. Elle resta là, immobile, savourant l'air frais sur ses bras nus. Dehors, une mésange bleue sautillait sur le rebord d'un balcon. Elle l'observa, comme si tout le reste pouvait disparaître. L'oiseau prenait le soleil en piaillant, tourna sa tête vers elle avant de s'envoler. Un poids alourdissait sa poitrine.
- Il est souriant... drôle... et très apprécié en salle des profs, énuméra Alice pour la faire réagir.
Louise leva les yeux au ciel. Évidemment, il avait toujours été comme ça. Ouvert, lumineux et libre. Si libre qu'on ne pouvait s'empêcher de le suivre. Mais où cela l'avait menée, elle ? À un désastre, pur et simple. Elle lui fit face et soutint son regard. Sa vision se brouilla.
Alice lui tendit un gâteau. Ce geste, tout simple, suffit. Une larme roula sur sa joue. Elle baissa les yeux, incapable de retenir le reste.
- Je vais demander ma mutation.
Sa voix tremblait. Elle évita le regard d’Alice, regrettant déjà ces quelques mots.
- Quoi ?! Non ! C’est hors de question ! Tu ne feras pas ça sans m’expliquer pourquoi !
Son amie la fixait, les mâchoires serrées. Louise sentit la pression monter. Elle chercha quelque chose à dire. N'importe quoi pour ne pas perdre la face.
- Vous étiez ma deuxième maison, ma famille…
- C'est toujours le cas ! Qu'est-ce qui a changé ?
Un silence.
- L'arrivée de Tristan ?
Louise hocha la tête. Son coeur se serra en entendant son nom.
- Qu'est-ce qu’il t’a fait ? demanda Alice, plus bas.
- Souffrir.
Elle marqua une pause.
- Il m’a fait souffrir... C’est déjà une raison suffisante de le fuir, non ?
Alice se leva et la prit dans ses bras. Louise se laissa aller et ses barrières mentales cédèrent. Puis elle s’éloigna, gênée à l'idée de saccager le haut de son amie, et attrapa maladroitement la boîte de mouchoirs posée sur la table.
- Il y a peut-être une autre solution. Ce n'est pas à toi de partir.
- C’est compliqué, répliqua Louise en baissant les yeux.
- Tu veux que j’aille voir la direction pour leur expliquer ?
Louise pinça les lèvres, frustrée. La rancœur remontait. Par vagues.
- Et devoir me justifier devant tout le monde ? Non merci ! Tu l’as dit toi-même, il est drôlement apprécié en salle des profs. Ça ne sera pas différent à la direction !
- Mais... tenta Alice.
- Il n’y a pas de solution.
Un silence lourd retomba sur elles.
- Il faut que tu reviennes. Les élèves t'attendent, et ils demandent tous les jours quand est-ce que tu ouvriras le CDI. Il y a même une jeune fille, une de tes habituées, qui campe devant ta porte à toutes les heures quasiment !
Louise releva la tête, attentive.
- Tu sais comment elle s’appelle ?
- Quelque chose comme Kaynaya ?
- Kayliah ?
- Oui, je crois que c’est ça ! Les cheveux souvent tressés et des lunettes noires. C’est bien elle ?
- J’ai l'impression, oui. Tu sais ce qu’elle veut ?
- Non, pas du tout ! J’ai essayé à plusieurs reprises de lui parler et je l’ai renvoyée plusieurs fois en cours. M’enfin, de toute façon, il y a toujours plein d’élèves qui traînent devant le CDI ! C’est leur refuge, n’oublie pas.
Louise sentit son cœur se serrer. Comme pour ses élèves, le CDI représentait pour elle ce lieu calme où l’on pouvait s’évader.
- Alors... tu reviens lundi ?
- Je suis bien obligée… Le médecin n’est pas enclin à prolonger mon arrêt de toute façon…
Un sourire soulagée se dessina sur le visage de son amie.
- Tu restes dîner ? demanda Louise.
Alice fit la moue :
- Non, je ne peux pas. Nathan m’attend à la maison et il a prévu de m'emmener voir un spectacle. Mais vient nous voir demain !
- D’accord, d’accord, plia Louise, déçue.
Elles passèrent encore du temps ensemble, à discuter du collège, de ce que Louise avait raté pendant cette petite semaine d’absence.
Lorsque Alice partit, Louise se leva, marcha jusqu'à la platine et la mit en route.
Supertramp - Breakfast in America.
Le rythme prit toute la place dans la pièce. En elle.
Ses épaules bougèrent d'abord, presque malgré elle. Puis vint le reste.
Elle se retourna. Ramassa la bouteille de vin. Les mouchoirs.
Un geste après l'autre.
Elle descendit les poubelles.
Elle allait revenir. Pas parce qu’elle était prête. Mais parce qu’elle n’avait plus le choix.
Cette fois, il n'aurait plus prise sur elle.

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