Chapitre 3

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   Deux semaines. Deux semaines à l’éviter. Pourtant, il arrivait parfois à Louise d'oublier qu’il travaillait ici tant ses amies n’évoquaient pas son nom en sa présence. Le visage de Louise reprenait des couleurs, petit à petit, mais il y avait quelque chose, dans la solitide de Kayliah qui l'inquiétait.

La jeune fille passait son temps à attendre devant le CDI. A croire qu’elle n’avait jamais cours. Elle était discrète. On aurait dit un chat sauvage qu’il fallait apprivoiser avec patience. Elle était arrivée en toute fin d’année dernière, au mois de juin. Elles avaient fait connaissance lorsque Kayliah l’avait aidée pour l’inventaire. Dès qu'elle pouvait, la jeune fille venait, seule, s'installer dans un coin pour lire un roman. Kayliah la gratifiait habituellement d'un hochement de tête en guise de salutation, mais commençait depuis peu à l'appeler "Madame". Ces quelques mots attendrissaient Louise.

Ce matin, la jeune fille entra au CDI en plein milieu d’une heure de cours, le regard fuyant vers la porte d'entrée.

  • Bonjour madame... Je peux... rester, s’il vous plaît ?
  • Bonjour Kayliah. Que fais-tu là ? lui demanda Louise en reposant le livre qu'elle avait dans les mains.

Elle hésita un instant… puis finit par se décider :

  • J’étais en cours....
  • Avec qui ?

Louise remarqua le regard de Kayliah vers la porte.

  • Monsieur Roncière... Je ne pouvais pas rester après… ça.... je suis partie...
  • Que s'est-il passé ? Tu as été exclue ?
  • Non, je crois pas, ajouta-t-elle en regardant ses mains.

Et après un silence, elle reprit :

  • Je me suis disputée avec Tr… le prof, et j’ai préféré partir avant que ça ne dégénère.

Louise déglutit.

La jeune fille s'approcha du bureau. Louise ne pouvait pas la garder, mais elle sentit son besoin de parler. Elle ferait une exception.

  • Tu veux rester ici, le temps de te calmer ?

Kayliah hocha la tête et s'assit naturellement sur le fauteuil à côté de Louise. Elle remontait sans cesse ses manches pour cacher ses mains, les agrippant par le bout des doigts. Louise prévint la vie scolaire par message avant de se tourner vers elle :

  • Tu veux parler de ta dispute avec Monsieur Roncière ?

La jeune fille ne répondit pas tout de suite, le regard fixé sur la pile de livres à recouvrir. Elle en prit un avec précaution, faisant apparaître ses ongles rongés et répondit :

  • Non, ce n’est pas important... c’était même ridicule... Je suis juste à fleur de peau en ce moment. Je ne comprends pas ce qui m’arrive...
  • Trop fatiguée ?
  • Oui, parfois... d'un coup...
  • Tu es allée voir l’infirmière pour vérifier que tout va bien ?
  • Non, mais ne vous en faites pas ! Ça va.

Louise marqua un temps avant d'insister :

  • Et pour Monsieur Roncière ?
  • Mh...

Kayliah commença à marmoner puis lança :

  • Je ne sais pas...

Louise s'immobilisa, le regard fixé sur la jeune fille devant elle.

  • Qu’est-ce qui te préoccupe ?
  • J'ai peur de l'avoir blessé...
  • Qui ça ?
  • Monsieur Roncière.

Louise fronça les sourcils, ses doigts attrapèrent le stylo sur son bureau en un mouvement sec.

  • Que lui as-tu dit ?

La jeune fille secoua la tête, une ombre passa dans son regard. Louise tenta un sourire :

  • Ça arrive de dire des choses qui dépassent notre pensée. Le plus important, c’est de s'excuser. Mais ne t'inquiète pas, je ne pense pas que tu l'aies blessé. Il s’en remettra, va !

Elle hocha la tête, hésita, puis lui demanda :

  • Vous le connaissez bien, vous, Monsieur Roncière ?

Louise se redressa sur son siège. Elle le connaissait… mais était-ce toujours le cas ?

  • Nous étions amis autrefois. Mais ça faisait longtemps que nous ne nous étions pas revus.

Louise se perdit. Les cris. Les larmes. Les bris de verre sur le sol et le chant des mouettes dans le lointain. Ses yeux s'embuèrent, elle se força à sourire.

  • Pourquoi tu me demandes ça ?

Les joues de la jeune fille rougirent.

  • Toutes les filles de ma classe sont à fond sur lui. Faut dire qu’il a un de ces sourires !

Elle réfléchit un instant avant d'ajouter :

  • Moi, c’est son regard que je préfère !

Louise se mit à rire, franchement ! Il ne manquait plus que ça : il avait les jeunes filles dans la poche ! Kayliah la dévisagea.

  • Excuse-moi, je ne me moque pas de toi ! Je ne savais pas qu’il plaisait autant !

Elle esquissa un sourire sans la regarder.

  • Vous le trouvez beau vous aussi, c’est pour ça que je vous fais rire !
  • Qu’est-ce qui te fait dire ça ? demanda Louise.
  • Une fois, vous êtes passée dans le couloir et vous l’avez regardé de loin, avec un regard plein de tendresse.

Son sourire se figea d’un seul coup.

  • C’est plus compliqué que ça en a l’air.

La sonnerie retentit. Kayliah se leva lentement de sa chaise et lui chuchota à l'oreille :

  • Il vous a regardée aussi ce jour-là, vous savez ? Avec cette même tendresse… avec tristesse.

Sans attendre de réponse, elle prit son cartable et s’en alla. Louise suffoqua.

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