Chapitre 4

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  Fin septembre, Tristan passait plus de temps en salle des professeurs. Comme s’il lui avait laissé un peu de répit pour digérer sa présence, avant de prendre tranquillement ses marques.

  Il était toujours souriant, souvent accompagné d’une femme. Alice ne s’était pas trompée : il était apprécié de tous, et cela ne la surprenait pas le moins du monde. Ça avait toujours été ainsi. Depuis que Louise le connaissait, il y avait cette aura autour de lui. Un mélange de mystère et de charisme qui plaisait beaucoup aux femmes… et pas seulement. Tristan avait toujours eu ce côté nonchalant, sûr de lui. Parfois un peu mystérieux, il donnait envie de tout quitter. Mais si beau soit le rêve sur le moment, il peut vite tourner au cauchemar.


  Alors que Louise rangeait des livres dans les rayons, elle entendit la porte de la salle des professeurs s’ouvrir. Le CDI était grand, lumineux et doté de deux portes : un accès direct à la salle des personnels sur la droite - réservée aux adultes - et une entrée principale pour les élèves. Passant la tête entre deux rayons pour voir qui entre, Louise esquissa un sourire en reconnaissant Damien, professeur de mathématiques, devant la porte entrouverte, une tasse à la main.

  • Louise ? appela-t-il sans la voir.
  • Je suis là, je range des livres, attends ! répondit-elle en posant sa pile avant de sortir des rayonnages.
  • On peut venir bosser ici ? Il y a trop de bruit en salle des profs, lui demanda-t-il, tout sourire.

Comment dire non à ce sourire ? pensa-t-elle en répondant illico :

  • Oui pas de souci ! Fais comme chez toi !

Puis, elle réalisa.
Il avait dit “on”.

  • Qui ça, “on” ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Trop tard. Elle avait déjà dit oui.

  • Tristan et moi, répondit-il en s'asseyant à sa table habituelle, Tristan sur les talons, un sourire déjà accroché aux lèvres :
  • Salut !
  • Salut… répondit-elle, sans le regarder.

Son pouls s’accéléra pourtant en l'entendant. Ils ne s’étaient pas adressé la parole depuis la rentrée. Il y avait quelque chose d’étrange à l’entendre, quelque chose qui sonnait faux dans cet échange.

  Ils s’installèrent l’un en face de l’autre et sortirent leurs affaires en silence. Louise se dirigea vers la porte de la salle des profs pour la refermer derrière eux. Effectivement, c’était bruyant. Elle ne pouvait donc pas revenir en arrière et leur dire non. Quelque part, la présence de Damien la rassura, au moins Tristan n’essaiera pas de lui parler ou d’évoquer leur passé. Il lui suffisait de garder son calme, d’ignorer sa présence, et tout se passerait bien, non ?

  A cette heure-ci, il n’y avait aucun élève. Tous les professeurs étaient présents, il n’y avait donc aucune raison de les garder en permanence. C’était parfait pour elle. En temps normal, ça lui laissait du temps pour s’occuper du rangement et du catalogage sans être interrompu.

  Elle retourna à son bureau pour prendre une nouvelle pile de livres à ranger. Mais au moment où elle s’apprêtait à se retourner, elle se retrouva nez à nez avec Tristan. Il était soudain très proche. Trop proche. Son cœur s’emballa. Son regard fila vers Damien, profondément concentré sur la lecture d’un document. Inconscient de la scène qui se déroulait devant lui. Louise baissa la tête, elle ne pouvait pas reculer non plus, elle était bien trop près du bureau. Prise au piège, l’air lui manqua. Le sang battait nerveusement contre ses tempes. Elle releva son visage et son regard plongea dans le sien. Cela faisait si longtemps. Cela faisait si mal. Ils se jaugèrent en silence, comme deux lions prêts à se battre pour la domination. Elle tendit un bras, pour le repousser… sans le toucher. Surtout, surtout, ne pas le toucher, se répétait-elle en boucle. Puis alors qu’il se reculait légèrement, elle put reprendre son souffle et lui demanda, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu :

  • Qu’est-ce que tu veux ?

Il sourit de plus belle, tellement sûr de lui, comme s’il avait obtenu exactement ce qu’il voulait : la déstabiliser. Elle sentit ses joues en feu, ce qui la mit immédiatement hors d’elle.

  • Aurais-tu une gomme à me prêter ? demanda-t-il

Louise leva les yeux sans masquer son agacement.

  • Non. Demande à ton voisin.
  • Il n’en a pas.
  • Moi non plus.
  • Je peux prendre celle qui est sur ton bureau ? dit-il, un sourire en coin en désignant de la tête la gomme posée près du clavier.
  • Fais ce que tu veux, fit-elle en lui lançant le regard le plus froid dont elle était capable.

Sans attendre qu’elle parte, il se pencha en avant pour attraper la gomme. Son corps la frôla. Son odeur la frappa de plein fouet. Une odeur qu’elle n’avait toujours pas oubliée. Son ventre se contracta, les poils de ses bras se hérissèrent et au plus profond d'elle-même, Louise le maudissait. Il le faisait exprès, pensa-t-elle. Lorsqu’il se fut redressé, elle le repoussa plus franchement cette fois, essayant de cacher le tremblement de sa main. D’un pas maladroit mais bien décidé, elle s'éloigna vers les rayons.

  • Merci, l’entendit-elle chantonner, fier de lui.
  • Garde-la. Je n’en veux plus.

Il gaussa un sourcil, incrédule devant tant de gaminerie. Louise jetta à nouveau un coup d'œil vers Damien, espérant qu’il n’ait pas suivi son numéro pathétique, mais il était toujours plongé dans ses corrections. Il leva à peine la tête lorsque Tristan se rassit en face de lui.

Louise termina de ranger chaque pile de livres, en jetant parfois un regard dans leur direction. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Ils étaient sages, concentrés, travaillant sans un mot pendant plusieurs minutes. Elle se surprit à les trouver mignons, tous les deux. Ils semblaient bien s’entendre alors même qu’ils n’enseignaient pas les mêmes disciplines et n'avaient pas grand chose en commun en dehors de l'enseignement. Damien était un beau brun aux yeux verts, toujours habillé avec élégance, les yeux pétillants de malice et tout aussi charmeur que Tristan. Mais Damien, à la différence de Tristan, dégageait quelque chose de plus sensible, de beaucoup plus humain.

Son travail de rangement terminé, elle retourna derrière son bureau. Elle devait préparer son prochain cours d’éducation aux médias et à l’information, mais rien n’y faisait, elle était incapable de se concentrer. Heureusement, Tristan était dos à elle, et ne semblait pas vouloir la torturer plus que ça, en se retournant. Elle se surprit à le détailler à son insu, notant mentalement les différences entre l’homme d’aujourd’hui et celui qu’elle avait aimé, il y a dix ans. Damien la vit, une fois ou deux, et lui sourit. Gênée qu’il puisse penser que ses regards lui étaient destinés, elle détourna les yeux et essaya de se concentrer.

Alors qu’il ne restait plus que dix minutes avant la sonnerie, Damien souffla et s’affala sur son siège.

  • Roh c’est pas vrai, râla-t-il.

Penché sur sa feuille, Tristan relèva la tête vers son ami et lui demanda :

  • Que se passe-t-il ?

Louise aussi s’était rapprochée, curieuse.

  • Sonia m’a envoyé un message. Une élève de la classe dont je suis le professeur principal, décroche complètement depuis deux semaines…
  • Ça peut arriver, non ? demanda Tristan
  • Il n’y a pas que ça. A priori, alors que la gamine est super calme d’habitude, ce matin, elle a complètement craqué et s'est mise à pleurer. Sonia l’a envoyée à l’infirmerie.

Il se tut un instant, relisant le message sur son téléphone. Puis, il releva la tête et demanda :

  • Mais tu as les 3B, toi aussi Tristan ! Comment trouves-tu Kayliah en ce moment ?

Louise leva la tête et regarda Tristan à son tour. Il se raidit et dit d’une voix mal assuré :

  • Bah ça avait l’air d’aller. Un peu fatiguée mais rien de bien méchant.
  • Et ses notes ? insista Damien

Tristan hésita une fraction de seconde, comme s’il cherchait à se rappeler les résultats de l’élève au dernier contrôle, puis finit par dire :

  • Je n’ai pas fait de contrôle depuis un moment, donc je ne saurais pas te dire, désolée.

Damien secoua la tête d’un air désespéré, puis regarda Louise :

  • Elle vient souvent au CDI, non ?
  • Oui, dès qu’il est ouvert, elle est là, confirma-t-elle, soucieuse.

Son regard allait de Damien à Tristan. Ses yeux s’arrêta sur ce dernier, un instant. Sa jambe tressautait et il ne cessait d’appuyer sur son stylo dans un “clic” “clac” insupportable.

  • Est-ce que tu pourrais ouvrir l'œil et… éventuellement, essayer d’en savoir plus ? demanda Damien à Louise, sérieux.

Elle entendit Tristan déglutir.

  • Oui, pas de souci. Si je remarque quelque chose, je te dirai. Mais j’espère que c’est rien !

Tristan la regarda, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Mais il n’eut pas le temps que la sonnerie retentit. Damien se leva d’un bond et rangea ses affaires une à une. Tristan quant à lui, restait assis. Perdu dans ses pensées.

  • Tu viens, mec ? On va à la boulangerie s’acheter un truc ? lui demanda Damien.

Tristan hésita à nouveau, mais ne bougea pas. Il lui répondit d’un air blasé :

  • Il faut que j’aille à la direction, déposer l’autorisation de sortie des 4eE. Tu peux me prendre un sandwich, s’il te plait ?
  • Oui, pas de souci ! Celui au poulet, comme d’hab ?
  • Ce serait parfait ! Je te revaudrais ça, mec !

  Le départ de Damien fit retentir une sonnette d’alarme en Louise. Mais sa curiosité prit le dessus. Pourquoi Tristan avait-il cet air préoccupé, tout à coup ? Elle resta là, à l’observer, essayant de trouver les réponses à ces questions.

  • Je sais que je suis beau, mais fais attention. Si tu continues à me fixer comme ça, je vais commencer à me poser des questions, dit-il en retrouvant son sourire narquois.

Elle l’aurait giflé.

  • Pff, arrête ça… Je me demandai…

Il mit debout, me faisant face. Grand, beau, intimidant.

  • Tu te demandais ?
  • Pourquoi as-tu menti ? balança Louise.
  • Comment ça ? répondit-il trop vite.

Louise se redressa, elle aussi.

  • Tu as l’air de mieux connaître Kayliah que ce que tu laisses croire…. dit-elle pleine de sous-entendus

Il la fixa droit dans les yeux, et lui rétorqua, glacial :

  • Ça ne te regarde pas.

Quelque chose en elle se contracta. Toute la chaleur avait disparu de son corps. Son coeur, cet idiot, semblait s’être brisé à nouveau. Ce regard froid, si froid et ce ton horrible… Il les avait utilisés quand ils s’étaient quittés. Elle ne voulait plus jamais voir ce regard et entendre ce ton là. Elle fit un pas dans une autre direction, et dit :

  • Très bien. Et au fait, je ne veux plus te voir ici.

Il haussa les sourcils.

  • Tu ne m’aurais jamais envoyé balader avant, dit-il en retrouvant son masque de charmeur.

Et pourtant, quelque chose s’était brisé aussi dans ce masque.

  • Et puis, c’était l’idée de Louis, pas la mienne, ajouta-t-il plus simplement en haussant les épaules.

Louise secoua la tête et s’éloigna. Il ne lui laissa pas le temps de partir et lui attrapa le bras. Elle se dégagea vivement, comme si elle venait de recevoir une décharge électrique. Louise le fusilla du regard.

  • Louise… dit-il doucement.
  • Ne me touche plus jamais ! cria-t-elle.

Son bras retomba pour retrouver sa place, le long de son corps. Choqué. Un silence pesant se glissa entre eux. Louise eut du mal à reconnaître l’expression qui passa dans le regard de Tristan. Il baissa la tête et se retourna pour ranger ses affaires comme un petit garçon honteux. Elle resta là, immobile. Vide.

Lorsqu’il eut terminé, il se rendit compte qu’elle n’avait pas bougé. Il prit son air hautain et lui dit :

  • Pour ta gouverne, cette pièce n’est pas exclusivement à toi. Je reviendrai autant de fois que je le voudrai.

Louise lui fit face.

  • Tu n’es qu’un pauvre con. Tu le sais, ça ?
  • Oui. Tu me l’as déjà dit… acquiesça-t-il en se forçant à sourire, puis il attrapa son sac à dos et sortit par la salle des profs.

Louise s’assit seule à une table. Elle sentait ses yeux s’embuer. Elle serra sa main contre sa poitrine. Pourquoi cela faisait-il aussi mal ? Son regard se posa sur la table où il se trouvait à l’instant. La gomme était restée là. Seule trace de son passage.

Quelques secondes plus tard, Alice entra dans le CDI. Sans un mot, elle la prit dans ses bras.

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