Chapitre 5

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  Le souvenir de la veille lui collait à la peau. Sa conversation avec Tristan tournait en boucle. Tant pis… Aujourd’hui, Louise avait décidé d’aller bien.

  • Bonjour Binta, lança-t-elle en passant devant la loge.

Binta leva la main pour lui faire signe, déjà au téléphone. Louise entra en salle des personnels, fila jusqu’à son casier. Rien de nouveau.

  • Salut Damien ! fit-elle en le voyant se servir du café.

Il pivota vers elle, rayonnant, comme d’habitude :

  • Ça va, Louise ?
  • Ça va et toi ?
  • Tranquille, répondit-il en lui faisant un clin d'œil.

Il quitta la salle pour rejoindre son cours, la deuxième sonnerie venait de retentir. Mais avant de sortir, il s’arrêta un instant :

  • Au fait, tu as du monde devant le CDI !
  • Ouais, je sais. Merci !

Louise ouvrit la porte du CDI, côté salle des profs, alluma les lumières et fila à son bureau. Sac posé. Ordinateur lancé. Manteau retiré. À peine le temps de souffler. On frappa.
Évidemment… pensa-t-elle. Sans attendre, elle ouvrit et sourit en découvrant le petit groupe de jeunes filles.

  • Bonjour Madame, lança Rebecca avant de se glisser dans la salle et de déposer ses affaires sans laisser le temps à Louise d'accepter.

Elle céda. Ces trois filles ne respectaient jamais les règles et au fond, ça l’amusait. Elle ouvrit grand la porte pour laisser entrer les deux autres, qui passèrent en la remerciant d’un grand sourire. Elles savaient y faire !

  • Merci, Madame, fit Leela en riant.
  • Installez-vous mais je vous préviens, dans trois minutes - le temps de me faire un café - on descends chercher les autres !
  • Oui, Madame, répondirent-elles en chœur.

Louise retourna en salle des professeurs, fouilla son casier, attrapa une tasse et une capsule. La routine s’enclancha d'elle-même. La machine traînait à chauffer. Son regard glissa vers le jardin attenant au bâtiment. Le bouton rouge clignotait. Des collègues défilaient. Quand Charlotte débarqua et marcha jusqu’à elle à pas feutré.

  • Louise ! Il faut qu’on se voit pour parler du cadeau d’Alice !

Amusée par ce chuchotement inutile, elle sourit. Alice devait être en cours et il n’y avait aucun risque qu’elle les surprenne. Elle répondit à voix basse :

  • Charlotte ! Tout va bien se passer.

Reprenant la méthode bien huilé de Damien, elle lui fit un clin d'œil. Charlotte éclata d’un rire sonore avant d’ouvrir grand les yeux et de se reprendre.

  • Tu as raison ! Mais est-ce qu’une place de festival, ça va le faire ? demanda-t-elle, hésitante.
  • Ce sera parfait, assura Louise. Il faut que j’y aille, j’ai des élèves.
  • Ça marche, bon courage et à tout à l’heure !

En deux enjambées, elle rejoignit le CDI. Rebecca s’était installée sur un PC, absorbée par son écran. Maryam dessinait sur le tableau blanc. Seule Leela l’attendait, un manga entre les mains.

  • Allez les filles, on y va !

Leela se leva illico pour houspiller Rebecca qui tardait à s’extraire des tréfonds de Youtube, tandis que Maryam la suivit dehors.

  • Dépêche-toi Rebecca ! indiqua Louise
  • Je ne peux pas rester ici, Madame ?
  • Non, toujours pas ! Je ne peux pas laisser d'élève seul. Tu le sais bien.
  • Mais l’année prochaine, je serai au lycée !
  • Ça n'a rien à voir ! répondit-elle avec un sourire.

Puis, en fermant la porte à double tour :

  • S’il t’arrive le moindre problème alors que tu es seule au CDI : déjà, ça peut être grave ; mais je risque, moi aussi d’avoir des problèmes !

La jeune fille ne céda pas :

  • Mais il ne va rien m’arriver !
  • On ne sait jamais, Rebecca, et si tu t’évanouissais ? Tu crois qu’on pourrait te sauver si tu es toute seule ? Et puis, tu vas te cogner la tête en tombant et tu seras peut-être morte le temps qu’on arrive ! rétorqua Leela soudain très sérieuse.

Rebecca leva les yeux au ciel et enchaîna avec d’autres protestations. Louise les laissa se chamailler, un sourire retenu aux lèvres.

La salle de permanence était à deux pas. Le rez-de-chaussée contenait trois salles de travail, les bureaux des CPE, la vie scolaire et les vestiaires d’EPS. Les élèves étaient déjà assis dans la première salle. Par la porte ouverte, des regards se tournèrent vers elle, des mains se levèrent en la reconnaissant et s’agitèrent pour attirer son attention. Elle sourit. Ils l’attendaient, impatients. En entrant, elle salua le surveillant :

  • Bonjour Fred, comment vas-tu ?
  • Ah salut, Louise, ça va et toi ?

Il releva à peine le nez de son cahier d’appel. Elle hocha simplement la tête puis fit face aux élèves qui avaient cessé de parler, la main toujours levée. Ceux qu’elle venait de désigner se levèrent précipitamment. Le bruit reprit, si bien qu’elle fronça les sourcils mécaniquement avant de dire :

  • On se calme, on se calme. N’oubliez pas de prendre votre carnet avant de monter.

Elle sortit et se posta devant la permanence pour les faire se ranger. Elle jeta un œil à sa montre. À ce rythme-là, elle n’allait pas beaucoup avancer sur son travail aujourd’hui. Après avoir répété une dizaine de fois “rangez-vous”, elle s’immobilisa devant le rang et expliqua sans hausser la voix, mais d’un ton ferme :

  • On va monter dans le calme et le silence. Vous allez au CDI pour lire ou pour travailler, et pas pour papoter ! Est-ce clair pour tout le monde ?

Elle s’assura que tous l’ait bien entendu, hoché la tête ou répondu avant d’ajouter :

  • Bien, on y va !

Ils se mirent en marche tranquillement et aussi calmement que des collégiens peuvent l’être dans les couloirs de leur établissement…

Arrivés à l’étage au-dessus, les élèves, habitués, se rangèrent en silence devant le CDI. Kayliah était là, un sac de sport à la main, attendant devant la porte. Louise l’ignora le temps de faire son petit speech avant de tous les laisser rentrer, abandonnant ses clefs à Leela qui souhaitait ouvrir la porte.

  • En entrant, n’oubliez pas de laisser vos carnets sur mon bureau et les sacs à l’entrée. Attention, vous devez lire, travailler ou du moins rester silencieux ! Pas de bavardage !

Ils entrèrent.

  • Kayliah, tu n’as pas cours ? demanda-t-elle, une fois à la hauteur de la jeune fille.

Elle secoua la tête puis passa la porte sans un mot. Louise plissa les lèvres.

  L’heure défila sans qu’elle ne la voie. Les grandes avaient monopolisé les ordinateurs pour faire leur recherche de stage. Elles étaient stressées et Louise avait dû les aider à rédiger leurs CV et lettres de motivation. Assis sur les poufs, les plus jeunes s’étaient contentés de lire ou de parler discrètement entre amis. Louise n’avait pas trouvé le temps de s’occuper de Kayliah. Les quelques regards qu’elle lui lança ne lui apprirent rien. La jeune fille s’était posée sur un fauteuil pour lire un roman.

Lorsque la sonnerie retentit, les élèves se levèrent pour ranger leurs affaires et sortir. Leela s’occupa de Rebecca en éteignant le PC de cette dernière et en partant en courant. Malgré quelques jurons, cette technique fut très efficace et Rebecca se hâta de la poursuivre en râlant.

  • Kayliah, tu as une petite minute ? demanda Louise en voyant la jeune fille s'apprêter à sortir.
  • Oui, Madame ?
  • Je voulais discuter un peu avec toi, tu veux bien t'asseoir ?

Kayliah regarda la porte. Puis le fauteuil. Puis la porte à nouveau. Ses doigts se crispèrent sur la sangle de son sac.

  • Je vais être en retard.

Louise força un sourire.

  • Je te ferai un mot. Tu as cours avec qui ?

Elle regarda son emploi du temps sur le PC devant elle.

Anglais.

Le cœur de Louise rata un battement.

  • Monsieur Roncière, souffla Kayliah.

Tristant.

La jeune fille n’avait pas bougé. Pas d’un centimètre.

Son regard fuyait.

Louise le sentit immédiatement. Il ne fallait pas qu'elle insiste.

  • Il faut que j’y aille…

Et elle partit.

Louise resta immobile.

Elle passa une main sur son visage, inspira trop vite.

Elle l’avait laissée filer.

*

  À la pause déjeuner, Louise rejoignit la salle des professeurs. Impossible d’éviter cette salle : c’était le seul endroit où elle pouvait discuter projet avec ses collègues. Son panier repas dans une main, sa gourde dans l’autre, elle laissa tomber ses affaires à table. Heureusement, seuls Laure et Jean-Pierre étaient là. Un soupir lui échappa. Enfin vendredi. Elle jeta un œil à l’horloge. Encore quelques heures avant le week-end. Elle en avait besoin.
Elle glissa sa boite dans le micro-ondes et en profita pour faire un petit tour aux toilettes, la vessie prête à exploser. À son retour, elle s’installa aux côtés de Laure, qui lui demanda :

  • Que prévois-tu ce weekend ?

Elle hésita un instant avant de répondre en souriant :

  • Samedi, il y a l’anniversaire d’une copine, mais je pense que dimanche ce sera Netflix et M&M's ! Et toi ?
  • Il y a une nouvelle exposition au musée Pompidou, je vais aller la voir !
  • Trop bien ! C’est sur quoi ?
  • Les Damnés. C’est assez original.

Louise haussa les sourcils, surprise par cette thématique. Alors qu’elle s’apprêtait à lui poser une autre question… Tristan entra dans la salle et s’assit juste à côté d’elle. Avachi sur la chaise, tourné vers elle, l’une de ses longues jambes l’effleurait.

  • Salut ! dit-il en la regardant droit dans les yeux.

Les mains moites, elle déglutit. Fais chier, pensa-t-elle. Elle se recroquevilla sur sa chaise. Laure était en pleine discussion avec Jean-Pierre, qui lui posait des tas de questions sur l’exposition. Personne ne viendrait la tirer de là. Et Tristan était bien décidé à ne pas la lâcher.

  • Détends-toi, soupira-t-il.
  • Ce serait plus facile si je ne t’avais pas à côté de moi, dit-elle en refermant son plat, l’appétit coupé.
  • Tu m’en veux toujours, hein ?

Il la fixa, se redressant légèrement.

  • Tu veux un prix pour ton sens de l’observation ? rétorqua-t-elle avec un sourire froid.

Il pencha légèrement la tête en jouant distraitement avec son trousseau de clé. Puis son regard remonta pour se braquer à nouveau sur elle. Sa jambe tressautait légèrement.

  • Non. J’aimerais juste qu’on puisse parler normalement. Après tout ce temps… murmura-t-il.

Ses yeux se brouillèrent. Des souvenirs d’eux trois sur la plage, mains dans la mains, remontèrent. Leurs sourires et leurs regards rieurs. Les deux hommes de sa vie. Elle refoula aussitôt ces images. Elle ravala tout. Brutalement.

  • Normalement ? Tu te fous de moi ?

Il ne répondit pas. Leurs regards s’accrochèrent. Trop longtemps. Elle avait un peu trop levé la voix. Quelques visages s’étaient tournés vers eux. La salle s’était peu à peu remplie sans qu’ils ne s’en soient rendu compte.

Louise se leva, attrapa sa tasse et fila vers la machine. Elle sentit sa main l’effleurer mais l’esquiva sans un regard, lui tournant le dos. Une collègue la rejoignit pour parler du voyage scolaire. Sa présence le tint à distance. Mais elle le sentait derrière elle. Quand la collègue s’éloigna, il se rapprocha aussitôt. Trop près.

  • Louise.

Il se pencha. Son souffle effleura son cou.

  • Laisse Kayliah tranquille.

Une onde glacée lui traversa l’échine. Ses yeux s’agrandirent. Elle n’eut pas le temps de répondre que déjà, il s’éloignait.

Ce n’était pas une demande.

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