Chapitre 6

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Jour 1

  Lundi matin, quelque chose n’allait pas. C’était comme si le collège entier retenait son souffle. Lorsque Louise entra en salle des professeurs, les murmures cessèrent net. Quelqu’un se leva pour fermer la porte derrière elle. Les conversations reprirent, plus basses. Elle n’eut pas le temps de poser de questions : le principal, M. Le Blanc, entra. Un silence lourd s’imposa.

  • Bonjour à celles et à ceux que je n’ai pas encore vus ce matin.

Quelques collègues hochèrent la tête. Louise se glissa à côté d’Alice.

De taille moyenne, Monsieur Le Blanc portait toujours des costumes, dans lesquels il semblait nager. Aujourd’hui, il avait opté pour un costume gris avec une chemise rose pastel et une cravate rouge. Louise doutait de l’alliance des couleurs, mais ce qui la frappa le plus, ce fut son visage marqué par la fatigue. Il semblait tout droit sorti du lit. Ses cheveux, habituellement soigneusement coiffés pour cacher sa calvitie, rebiquaient dans tous les sens. De profondes cernes creusaient ses yeux. Il avait l’air épuisé. Complètement démuni.

  • Comme vous le savez peut-être, nous avons reçu un appel des parents d’une élève, très tôt ce matin. Elle n’est pas rentrée chez elle vendredi soir après les cours… et ses parents sont sans depuis tout le week-end.

Le silence devint encore plus oppressant. Jordan, professeur de technologie, grimaça, puis demanda :

  • On peut savoir de quel élève il s’agit ?

Le principal ôta le bout de ses lunettes de sa bouche.

  • Il s’agit de Kayliah Mbamba, en 3eB.

Louise déglutit. Elle chercha Tristan des yeux. Leurs regards se croisèrent un instant, puis il reporta son attention sur le principal.

  • Comme ça fait plus de quarante-huit heures, les gendarmes ont pris le dossier en charge. Ils viendront dans la journée vérifier si cela n’a pas un lien avec le collège. Ils pensent à du harcèlement et à une fugue.

Il marqua une pause, puis reprit :

  • Je vous demande, si vous savez quoi que ce soit qui pourrait aider à la retrouver, de venir m’en parler directement.

Plusieurs collègues se remirent à chuchoter, mais la salle était surtout traversée par l’incompréhension. C’était la première fois que cela arrivait et personne n’y était préparé. Nicolas, professeur d’EPS, se leva et, interrompant les discussions, interpella le principal :

  • Excusez-moi, Monsieur, mais pour les élèves… est-ce qu’on leur dit quelque chose ?
  • Pour le moment, ne dites rien. Dites qu’elle est malade… ou absente pour des raisons familiales. Je ne voudrais pas que tout le monde s’affole.
  • Mais ils vont bien remarquer la présence des gendarmes, non ?
  • Oui… pour la préparation d’un exercice d’intrusion, peut-être… Nous n’en savons pas plus. Il faut éviter tout mouvement de panique qui compliquerait l’enquête. Je suis désolé pour cette situation.

Monsieur Le Blanc improvisait, cela se voyait. Et comment le blâmer ? Les conversations reprirent de plus belle. Certains collègues allèrent le voir pour obtenir davantage de précisions. Alice se tourna vers Louise.

  • Mon Dieu, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé ! C’est la petite qui venait toujours au CDI, non ?
  • Oui…
  • Ce n’est pas vrai… Ça doit te faire un choc…

Elle posa sa main sur son bras. Louise avait du mal à intégrer l'information. Kayliah avait disparu. Perdue dans ses pensées, elle revint à elle lorsque Damien les rejoignit.

  • Tu avais pu discuter avec elle ? lui demanda-t-il avec un sourire triste.
  • Non, je n’ai pas pu…

Son cœur se serra davantage lorsque Tristan passa devant eux et sortit sans un mot ni un regard. Tout le monde commença à se lever, prendre ses affaires et à à faire de même. La sonnerie venait sûrement de retentir. Elle le suivit sans hésiter et l’appela dans le couloir. Il accélérait. Il ne se retourna même pas. Les élèves envahirent les couloirs et les siens l’encerclèrent aussitôt. Se forçant à faire bonne figure, elle fit demi-tour et reprit le cours de sa journée.

  Elle avait beau essayer de penser à autre chose, rien n’y faisait. Un malaise persistait, impossible à nommer. La matinée passa relativement vite, portée par les nombreuses sollicitations des élèves. La pause approchait à grands pas. Exceptionnellement, elle n’ouvrit pas le CDI pendant la récréation et se précipita presque en salle des professeurs. Tristan n’était nulle part. Les visages étaient sombres. La joie d’avoir gagné le championnat de ping-pong la vieille avait été complètement éclipsée par la nouvelle du matin. La récréation se termina sans la moindre information - ni de l’enquête, ni de Tristan. Louise reprit sa place au CDI, frustrée de ne pas avoir pu lui parler. L’élève qu’elle avait en tutorat attendait devant la porte. Elle lui ouvrit et enchaîna les deux heures suivantes, la boule au ventre.

  Alors que Louise se levait pour retrouver le calme du CDI après la pause déjeuner, Tristan réapparut enfin dans son champ de vision. Le visage fermé, les sourcils froncés, il la cherchait dans la salle. Il hésitait à venir vers elle, puis se ravisa lorsque Guillaume l’interpella pour lui demander - évidemment - si elle n’avait pas une agrafeuse au CDI. C’était sans doute le seul à ignorer que l'agrafeuse était en libre service dans le premier tiroir de son bureau. Elle ne put s’empêcher de jeter un œil vers Tristan : il ne tenait pas en place, se balançant d’une jambe sur l’autre. Mais Guillaume, lui, restait planté là, sans oser fouiller. Plus vite elle réglerait le cas Guillaume et plus vite elle pourrait voir ce que veut Tristan. Mais à son retour, Tristan n’était plus là. Et bien sûr, tout en elle lui criait de ne pas laisser passer ça.

  Elle le retrouva une heure plus tard dans le hall, en face du CDI. Il marchait vite. Trop vite. Son regard balayait le couloir, les doigts crispés sur son téléphone, comme s’il tenait une grenade prête à exploser.

  • Louise... il faut qu’on parle.

Sa voix… Ce ton-là, elle ne l’avait pas entendu depuis des années. Ses jambes ralentirent avant même qu’elle ne comprenne pourquoi.

  • Ce n’est pas le moment…

Elle accéléra. Il la suivit. Sa main frôla son bras, puis retomba.

  • Juste deux minutes. S’il te plait.

Elle ferma les yeux une fraction de seconde. Deux minutes. C’est peu… et déjà trop.

  • Qu’est-ce qui se passe, Tristan ?

Il s’arrêta net. Le dos voûté, les doigts accrochés nerveusement à la couture de sa veste.

  • Rien… souffla-t-il.

Il avait pourtant l’air coupable d’un gamin pris dans le pot de confiture. Sauf qu’ici, il n’y avait pas de confiture. Seulement un passé qui sent la poudre, et une urgence qu’elle ne comprenait pas encore… mais qu’elle ressentait malgré elle. Elle devait descendre, récupérer les élèves en permanence. Mais quelque chose en elle lui hurlait de l’écouter, pour une fois. Alors, elle lâcha, plus sèchement que prévu :

  • Tu as cours, là ?
  • Non…
  • On va au CDI, dit-elle en faisant demi-tour.

Il hésita, resta figé quelques secondes, puis la suivit sans un mot. Elle verrouilla la porte derrière eux, puis alla fermer celle de la salle des professeurs. En passant, elle lui indiqua le coin lecture.

  • Assieds-toi, là-bas.

Elle revint vers lui, le visage fermé.

  • Explique-moi.

Le visage de Tristan se décomposa aussitôt. Il la regarda droit dans les yeux.

  • Kayliah a de gros ennuis. Elle avait peur… vraiment peur.

Louise fronça les sourcils.

  • Comment sais-tu ça ? Alors que tu m’as demandé de ne pas m’en mêler.
  • Elle est venue me voir, à la fin d’un cours. On a discuté.
  • Pourquoi serait-elle venue te voir, toi ? demanda-t-elle, sur ses gardes.
  • S’il te plait, Louise ! Ce n’est pas parce que tu m’en veux que tout le monde me prend pour un salaud !
  • C’est sûr… Avec ton charme, tu pourrais faire n’importe quoi sans que personne n’ose vraiment te remettre en question.

Mais sa pique fit mouche. Il encaissa. Son dos se voûta un peu plus, ses poings se crispèrent. Son cœur s’emballa. Elle regretta immédiatement ses paroles. Furieux, il se leva d’un bond :

  • Tu me prends vraiment pour un monstre ?! Tu crois vraiment que j’ai quelque chose à voir avec ça ?
  • J’aurais jamais dû croire que tu puisses m’aider. Laisse tomber, ajouta-t-il en se dirigeant vers la salle des profs.
  • Tristan ! Attends ! tenta-t-elle de le retenir.
  • Attendre quoi ? J’ai d’autres problèmes que ces conneries ! lança-t-il en se retournant, frappant le mur à côté de lui.

Le bruit résonna dans la pièce et un nœud se forma dans le ventre de Louise. Il la planta là. Seule. En train de ruminer. Elle n’aurait jamais dû lui parler comme ça… Mais elle ne pouvait pas s’en empêcher. Il méritait sa colère. Il méritait sa haine. Mais pas Kayliah.

Toute l’après-midi, il l’évita soigneusement. Un malaise grandissant s’installait en elle. Il s’éclipsait dès qu’elle approchait. C’en devenait presque insultant. La mauvaise humeur et l’inquiétude de Tristan commençaient à se voir en salle des professeurs. Damien fut le premier à remarquer que quelque chose n’allait pas.

  • Qu’est-ce qui lui arrive ? lui demanda-t-il, intrigué.
  • Je ne sais pas vraiment. Comme tu peux le voir, il m’ignore complètement, répondit-elle les lèvres pincées.
  • Ouais, je vois ça. Ce qui m’étonne d’autant plus…
  • Comment ça ?
  • Il me parle souvent de toi. Je pensais qu’il voulait se rapprocher, pas te fuir.

Louise haussa les sourcils, véritablement surprise qu’il ait parlé d’elle à Damien.

  • Que t’a-t-il dit ?
  • Rien de spécial. Il évoque parfois certains de vos souvenirs. Comme si c’était hier. Je ne suis pas sûr qu’il s’en rende bien compte. Mais il tient à toi… ça se voit.

Le visage de Louise s’assombrit. S’il tenait vraiment à elle, il ne l’aurait pas laissée seule. Il l'aurait soutenue. Il aurait été à ses côtés pendant l’enterrement. Il lui aurait pris la main lorsqu’elle avait dû dire quelques mots. Elle se reprit, força un sourire.

  • C’est du passé, Damien.
  • Je n’insisterai pas, mais vous ne pourrez pas continuer comme ça bien longtemps.

Elle hocha la tête et s’éloigna d’un signe de main. En entrant au CDI, elle le vit, assis, un livre à la main. Tristan.

  • Comment es-tu entré ?
  • Par la porte, comme toi.

Il souriait légèrement. Comment pouvait-il sourire alors qu’il l’évitait depuis le début de la journée ? Elle se posta non loin de lui, les bras croisés, et planta son regard dans le sien.

  • Tu vas enfin me dire ce qu’il se passe, ou je dois continuer à jouer aux devinettes ?

Il soupira, évita à nouveau son regard, puis posa son livre sur le fauteuil à côté de lui.

  • Ce n’est pas… aussi simple...
  • Arrête un peu avec ça. Rien n’a jamais été simple avec toi. T’es incapable d’être clair…

Il leva ses yeux vers elle, le regard dur.

  • Et toi, t’es incapable de me faire confiance.

Elle ricana, amère :

  • Parce que tu m’as donné une bonne raison de le faire, peut-être ?

Un silence lourd s’installa. Tristan ouvrit la bouche pour parler mais elle le devança. Elle s’éloigna, le cœur battant trop vite, les mains tremblantes, submergée par la culpabilité.
Elle l’entendit se lever derrière elle. Un pas. Puis un autre. Elle aurait pu s’éloigner. Ouvrir la porte. Mettre fin à ça. Mais elle ne bougea pas.

Sa main effleura la sienne. A peine. Comme une hésitation. Louise se figea. Il aurait pu s’arrêter là. Il aurait dû. Mais ses doigts se refermèrent doucement sur les siens. Un geste fragile. Presque incertain. Son souffle se rapprocha. Elle le sentit avant même qu’il ne la touche vraiment. Lorsqu’il passa ses bras autour d’elle, ce ne fut pas une étreinte. Pas tout de suite. Juste une présence. Une chaleur contre son dos. Comme s’il lui demandait la permission. Ses yeux se refermèrent malgré elle. C’était trop familier. Trop dangereux.

  • Pardonne moi, Louise… souffla-t-il contre son oreille.

Sa voix tremblait. Et ça, c’était pire que tout. Elle inspira, profondément, comme pour reprendre le contrôle.

  • Pourquoi es-tu parti Tristan ?

Il ne répondit pas tout de suite. Ses bras se resserrèrent légèrement.

  • Je ne pouvais pas…

Un souffle brisé.

  • Je ne pouvais pas le voir comme ça…

Elle rouvrit les yeux. La colère revint. Brutale. Max sur le lit d'hopital, le teint cireux, des cernes immenses sous les yeux. Le crâne à blanc. Et les bruits des machines autour de lui. Les fleurs près de la fenêtre, quelques cartes aussi. Elle avait perdu plus qu'un ami. Un frère. Son frère. 

  • Moi si.

Le silence retomba.

  • J’ai dû tout gérer. Seule.

Ses doigts se crispèrent dans les siens.

  • Je sais…

Lentement, elle se dégagea. Pas brusquement, mais avec effort. Comme si chaque centimètre arrachait quelque chose. Elle se retourna. Il évita son regard. Elle posa ses mains sur son visage. Il n’eut pas le réflexe de reculer. Son cœur s’emballa. Il était là. Et il était trop tard.

  • Et aujourd’hui ? demanda-t-elle, plus bas.

Il releva les yeux vers elle. Puis, sans répondre, il la serra contre lui. Cette fois, sans retenue. Une étreinte désespérée. Comme s’il s’accrochait. Comme s’il disait adieu. Lorsqu’il déposa un baiser sur son front, elle comprit. Il n’y aurait pas de retour en arrière. Une larme glissa sur sa joue. Il l’essuya du bout des doigts.

  • Je vais m’en sortir.

Il mentait. Et elle le savait.

Il partit. Sans se retourner.

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