Chapitre 7

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Jour 2 / Deuxième jour sans Kayliah (choix à faire)

   Louise s’était réveillée sur son canapé la tête prise dans un étau, une photo collée sur la joue. Elle avait pleuré. Encore. D’un geste sec, elle la décolla. Son souffle se coupa en la reconnaissant.
  Tristan, Max et elle, le sourire aux lèvres, allongés sur son lit d’étudiante. Ils avaient à peine vingt ans, elle était entourée des deux garçons. A sa gauche, Max n’était pas encore malade, ses beaux cheveux bruns aux reflets roux lui entouraient le visage. Ses yeux clairs accrochaient la lumière qui venait de la fenêtre attenante. Il avait cette beauté discrète, presque fragile qui contrastait avec le T-shirt noir de Metallica qu’il portait sans cesse et cette grosse chaine à son cou. Elle caressa le bout de papier, comme pour retrouver la sensation de sa présence, la chaleur de son corps, là, collé au sien. Elle se focalisa ensuite sur Tristan, à sa droite, qui avait déjà cette manière de la contempler, avec cette tendresse qu’elle n’oublierait jamais. Il souriait largement, d’un sourire franc, lumineux, presque contagieux creusant légèrement ses joues et donnant à toute sa silhouette une énergie chaleureuse. Sa veste rouge éclatante tranchait avec le bleu pâle de la parure du lit. Il avait l’air de quelqu’un qui profite du moment sans chercher à le retenir. Elle ferma les paupières pour refouler les larmes. La gorge sèche, elle remit la photo à l’intérieur de l’album qui avait glissé au pied du canapé et le posa sur la table basse.

   Elle se leva, étira ses membres douloureux avant de chercher un médicament dans la salle de bain. Ses pieds l’y menèrent mécaniquement. Elle plissa les yeux lorsqu’elle alluma, la lumière blanche de l’ampoule se reflétait sur les carreaux et les murs blancs de la pièce. Le miroir au-dessus du lavabo lui confirma qu’elle avait les yeux gonflés, la peau marquée. Un doliprane ne suffirait pas à atténuer tout ça. De retour au salon, elle se traina jusqu'à la cuisine pour se préparer un café. Elle força la dose avant de lancer la machine. En attendant qu’il soit prêt, elle revint dans la salle de bain pour se glisser sous la douche. L’eau chaude coula sur sa peau sans réussir à délier les traits tirés de son visage. Il ne fallait pas qu’elle se laisse aller comme ça, mais sa discussion avec Tristan, la promiscuité de son corps, sa main sur sa joue, tout lui rappelait ces moments merveilleux qu’ils avaient vécus et qu’ils avaient perdus. Elle s'accroupit, prenant ses jambes dans ses bras, le jet martelant sa tête. Ce qu’elle avait perdu. C’était beaucoup trop d’un coup. C'était beaucoup trop pour une seule âme. Sa respiration s’emballa, son thorax se comprima et un sanglot lui échappa, brutal, incontrôlable. La tempête terminée, tout lui sembla brumeux, lointain. Sans prêter attention à ce qu’elle faisait, elle prépara ses affaires, avant de fermer la porte de l’appartement derrière elle. Elle prit le chemin de l’école. Elle pensait à Max, aux derniers moments. Puis à Tristan. La solitude qui lui pesait toujours. Et enfin Kayliah. Une ado perdue, seule, quelque part. Et ça la déchirait. 

   Au collège, personne ne lui posa de questions, mais elle voyait bien, au silence prudent de ses collègues, qu’ils avaient remarqué son état. Les élèves ne furent pas aussi diplomates et elle eut droit à une ou deux remarques sur son humeur exécrable. Ils essayaient pourtant de faire un effort et de ne pas l’énerver plus que nécessaire.

  À 10h30, juste après la récréation, alors que Louise allait prendre sa pause, Damien et Tristan entrèrent dans le CDI. Ils semblaient en désaccord, ce qui, jusqu’à maintenant, était plutôt rare. Alice les suivit de près, les doigts crispés autour de son gobelet de café, elle referma précipitamment la porte derrière elle. Louise fronça les sourcils devant ce cortège. Quelque chose venait de se passer. On entendait encore le bruit des élèves dans les couloirs qu’Alice s’exclama :

  • Louise… les gendarmes sont là. Ils ne l’ont toujours pas retrouvé… ça fait cinq jours !
  • Ils font sans doute tout ce qu’ils peuvent Alice, tenta de la rassurer Damien d'un air détaché.

Pourtant il frottait nerveusement son pouce contre sa manche.

  • Pourquoi sont-ils là ? demanda Louise préoccupée.
  • Ils veulent interroger le personnel… Ils prennent ça très au sérieux.
  • Ouais, mais ils auraient pu nous convoquer au commissariat au lieu de venir ici et créer un climat de suspicion, ajouta Tristan peu serein.

Tristan était debout, près de la fenêtre et du vieux radiateur, il jetait des regards en biais à la salle des profs visible depuis le CDI. Louise se rapprocha d’eux et s’assit sur le bord de la table près de laquelle ils s’étaient arrêtés.

  • Quels sont les professeurs concernés ?
  • Philippe, Sandra... tous ses professeurs en fait. Dont Tristan et moi, lui répondit Damien.

Elle accusa le coup, ça faisait beaucoup de monde, et sans doute la liste n’était pas exhaustive. Anxieuse, elle voulut en savoir plus :

  • Comptent-ils interroger les élèves aussi ?
  • Pour l’instant, non. Ils n’en ont pas parlé en tout cas. Et de toute façon, je ne pense pas qu’ils en aient le droit. Il faudrait l’autorisation des parents… et ça prendrait un temps fou.

Alice hocha la tête et Damien croisa les bras avant de s’asseoir lentement sur une chaise qui grinça. Il ajouta le ton posé :

  • Mais peut-être qu’ils espèrent glaner davantage d’infos en restant dans l’établissement, y compris auprès des élèves.

Tristan pivota enfin vers elle, les épaules tendues, il plia en deux sa veste et la déposa sur la table.

  • Prépare-toi à ce qu’ils viennent t’interroger aussi, murmura-t-il. Elle venait souvent ici, non ?

La façon qu’il avait de la fixer, la mit aussitôt mal à l’aise. Depuis quand se souciait-il d’elle ? Elle détourna les yeux vers les étagères du CDI, se concentrant sur sa respiration qui s'était soudain accélérée. Elle s’écarta légèrement pour se rapprocher d’Alice et l’interrogea à nouveau :

  • Qu’est-ce qu’on sait exactement, pour l’instant ?
  • Nous ? Pas grand chose. Elle n’est pas rentrée chez elle vendredi soir. Ses parents pensaient à une crise d’ado et qu’elle finirait par rentrer...

Tristan laissa échapper un rire bref, ironique, que Louise tenta d’ignorer. Damien s’était pris la tête dans les mains tandis qu’Alice, toujours soucieuse, continua :

  • Sauf qu’elle n’est toujours pas rentrée et les gendarmes ont ouvert une enquête. Oh Louise… elle n’a que quinze ans.

Sa voix se brisa sur ces derniers mots. Louise voulut tendre le bras pour la rassurer, mais ses propres mains tremblaient. Elle le laissa retomber le long de son corps. Les néons au dessus d’eux clignotèrent quand Damien releva la tête pour demander :

  • Elle ne répond pas au téléphone ?
  • À priori non, répondit Tristan un peu trop vite.

Louise le détailla, son attitude la dérangeait. Tout chez lui criait qu’il en savait davantage. Il s’était redressé, bien trop droit, son visage s’était fermé, plus dur que d’habitude. Le garçon de la photo avait disparu. Devant elle se tenait un homme, qu’elle croyait connaître, mais qui était désormais si différent. Il fit craquer lentement ses phalanges, une à une, nerveusement. Elle grimaça, elle n’avait jamais aimé ce tic. Il releva brusquement la tête vers elle et s’immobilisa aussitôt. Un sourire narquois étira ses lèvres. Louise s’attarda dessus, sentant l’attaque venir. Il lâcha, trop fort dans le silence de la pièce :

  • Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle secoua la tête, tirant forfait. Le doute restait accroché à elle, mais elle ne voulait pas de dispute, pas maintenant. Il ne semblait pas de son avis, il banlança :

  • Tu me regardes comme si tu m’en voulais encore pour je ne sais quoi !

La tension revint d’un coup, les joues rougies par la colère, elle ne put s’empêcher de rétorquer :

  • Peut-être parce que tu as quelque chose à te reprocher, non ?
  • Et qu’est-ce que j’ai encore fait ?

Personne ne parla pendant quelques secondes. Louise n’osait pas répondre, sachant pertinemment que la réponse ne lui plairait pas. La tension restait suspendue entre eux quand Alice posa doucement sa main sur son bras, comme pour l’empêcher de craquer. Damien vint à sa rescousse :

  • Ce n’est pas le moment de vous disputer.
  • Ouais… lâcha-t-il, c’est toujours de ma faute de toute façon, ça le sera toujours hein ! Je l’ai bien mérité après tout…

Son ton ne faisait aucun doute sur la rancœur qui lui pesait. Il reprit sa veste et partit en claquant la porte. Damien s’excusa et le suivit d’un pas nonchalant.

  • Mais qu'est-ce qui lui prend ? souffla Alice quand elles furent seules.
  • J’ai arrêté de me poser des questions. Il a toujours été ainsi…

Pourtant, ses mains tremblaient de rage, elle serra les poings. Comment a-t-il pu oser lui parler ainsi devant ses collègues ? Une soudaine envie de fumer la traversa. ça ne lui était arrivé que trois fois dans sa vie… et les trois fois, c’était à cause de lui. La dernière cigarette était pour l’enterrement. Celui de Max. Seule sous le Tilleul. Sans Tristan.

  • Il est à cran lui aussi… cette histoire nous bouffe tous, tenta de le défendre Alice.

Louise acquiesça pour clore cette discussion qui lui paraissait stérile, lorsqu’un surveillant fit irruption dans la pièce.

  • Mme Bonchamp ?

Louise se tourna vers lui en levant la main. Un sourire lui échappa en entendant “Mme Bonchamp”. Mohammed était nouveau, il n’osait pas encore l’appeler Louise.

  • Vous êtes attendue en salle des conseils.

Mais ce bref sourire s’effaça lorsqu’elle réalisa ce qu'impliquait cette convocation. Elle allait être interrogée, là, maintenant. Alice lui adressa un signe de tête encourageant avant de retourner en salle des profs.

Louise suivit le surveillant sans un mot, éteignit les lumières puis ferma la porte du CDI à clé. Elle ne savait pas ce qu’elle pouvait dire… ni ce qu’elle devait taire. Pourtant, une chose s’imposa immédiatement à elle : elle ne parlerait pas de Tristan.

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