Chapitre 8

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   Les couloirs du hall, peints d’un blanc terne, semblaient vidés de toute vie. Aucune affiche n'égayait les murs. Même le ciel pesait sur le bâtiment ce matin-là. Le sol gris anthracite absorbait le peu de luminosité qui filtrait à travers les baies vitrées. Le moindre bruit de pas résonnait dans cet espace démesuré. Avec quelques plantes et un peu de couleur, l’endroit aurait peut-être paru moins austère.

   Louise suivait Mohammed en silence. Il avançait si vite qu’elle peinait à suivre le rythme. Et chaque pas de Mohammed la rapprochait des questions qu’elle redoutait. Le lambris gris des couloirs céda vite la place à celui de l’administration, plus coloré, traversé de formes géométriques. Les murs paraissaient soudain moins froids. En passant devant la pièce des archives, ils entendirent la photocopieuse fonctionner à plein régime. Quelqu’un agrafait les pages à la chaîne. Une banderole rouge barrant l’accès aux bureaux, maintenant les curieux à distance, les arrêtèrent. Mohammed, sûr de lui, décrocha l’un des côtés pour la laisser passer et le remit derrière elle. Comme elle restait immobile, il se tourna vers elle. Il lui adressa un sourire rassurant avant de frapper brièvement à la porte et d’entrer. Louise le suivit dans la salle des conseils, une vaste pièce carrée accolée au bureau du principal. Des bureaux, arrangés en forme de U, occupaient tout l’espace. Elle n’y venait que rarement. Les trois hommes étaient installés du même côté du U.
   M. Le Blanc se leva dès qu’il l’aperçut. Les deux gendarmes qui se trouvaient face à lui tournèrent aussitôt la tête vers elle. Louise se crispa. Mohammed se retira discrètement, refermant la porte derrière lui. D’un geste, M. Le Blanc l’invita à approcher. Même dans un moment pareil, Louise ne put s’empêcher de trouver sa chemise jaune affreuse sous cette veste grise.

  • Mme Bonchamps, notre chère professeure-documentaliste, venez nous rejoindre.

Il marqua une pause.

  • Je vous présente le major Sanchez et le sergent Belvaux. Ils souhaiteraient vous poser quelques questions concernant Kayliah. Asseyez-vous ici.

Louise les salua brièvement avant de prendre place à côté du principal, face aux deux gendarmes. Incapable de leur faire face, elle fixa l’armoire vitrée derrière eux. Quelques tasses traînaient à l’intérieur, à côté de boîtes entassées à la hâte. La cafetière encore tiède, sur la table d’à côté, diffusait une légère odeur de café. Le major prit finalement la parole :

  • Mme Bonchamps, lors de nos derniers entretiens, nous avons appris que Kayliah passait beaucoup de temps au CDI. Pouvez-vous nous le confirmer ?

Le major avait cette présence qui remplissait immédiatement une pièce. Carrure droite, cheveux coupés courts, regard attentif. Il ressemblait à l’idée même qu’elle se faisait des militaires. Sous les néons froids de la pièce, ses yeux qui tiraient vers un bleu acier, s'étaient fixés sur elle. Une brève tension lui traversa le ventre. Sa gorge se serra avant de répondre :

  • Oui. Elle fait partie des élèves qui viennent tous les jours. Il lui arrivait même d’attendre devant le CDI avant mon arrivée.
  • Elle n’avait pas d’amis avec qui jouer à la récréation ?

Un pli discret étira la bouche de Louise. À quinze ans, les élèves ne jouaient plus vraiment dans la cour. À la rigueur, ils traînaient, papotaient, parlaient de leurs crushs ou des derniers potins.

  • Je suppose qu’elle se sent plus à l’aise ici, au calme. Elle est arrivée en fin d’année dernière. Elle n’a
    jamais vraiment trouvé sa place. Et en troisième, les groupes sont déjà formés depuis longtemps. À cet âge-là, s’intégrer n’est pas toujours simple.

Seul le major Sanchez lui posait des questions. Le second gendarme avait les épaules tassées et un carnet déjà noirci de notes entre les doigts. Contrairement à son supérieur, il ne quittait presque jamais sa page des yeux. Le chef d'établissement quant à lui observait sans intervenir. Louise relâcha un peu ses épaules. Ses doigts trouvèrent instinctivement son bracelet. Le major attendit que son collègue termine d’écrire avant de reprendre :

  • Comment se comportait-elle avec vous ? Parlait-elle à certains élèves en particulier parmi vos habitués ?

Elle chercha ses mots.

  • Kayliah parlait très peu. Nous n'avons eu qu’une seule vraie conversation depuis qu’elle est arrivée. Au début, elle hochait simplement la tête. On a souvent des élèves discrets, parfois même peu à l’aise avec le français.

Il fronça les sourcils.

  • Mais elle n’est pas allophone, n’est-ce pas ?

Le major se tourna vers le principal. Celui-ci acquiesça.

  • Non. Et c’est pourquoi j’ai été plus attentive à son comportement ces dernières semaines. Malheureusement, elle n’avait pas d’amis proches ici. Elle parlait à peine aux autres.
  • J’ai vu que vous aviez fait un signalement auprès de l’assistante sociale du collège. C’est bien ça ?
  • Oui… je lui ai demandé de la recevoir. Ce n’est pas vraiment un signalement.

Le major s’enfonça sur sa chaise en croisant les bras.

  • Pourquoi l’avez-vous fait ?

Louise fit tourner son bracelet autour de son poignet.

  • Kayliah parlait très peu et paraissait s’enfoncer dans la solitude, ça commençait à m’inquiéter. Je ne sais pas si Mme Robert a eu le temps de la voir avant.
  • Non, malheureusement, elle n’a pas pu la voir.

Sa voix s’adoucit. Les doigts de Louise se crispèrent.

  • Que faisait-elle quand elle venait au CDI ?
  • Elle lisait. Elle s'asseyait sur un fauteuil et restait plongée dans un roman ou un documentaire. Parfois, elle allait sur l’ordinateur, mais elle n’y restait jamais très longtemps.
  • Elle empruntait quel type de livre ?
  • Kayliah n’a jamais emprunté de livre. Elle venait les lire sur place. Je lui avais laissé un marque page pour qu’elle se souvienne où elle en était, elle laissait le livre sur mon bureau.

Il releva un sourcil.

  • Pourquoi ne les emportait-elle pas chez elle ?
  • Beaucoup de nos élèves ont peur de perdre les livres ou de les abîmer chez eux, avec leurs petits frères et sœurs. D’autres n’ont tout simplement pas de logement stable.

En l’entendant, il relâcha sa posture une seconde, pourtant c’était le quotidien de beaucoup d’élèves ici. Puis il poursuivit, après avoir laissé un silence volontaire :

  • Dernière question. Savez-vous si elle s’était disputée avec quelqu’un ? Un élève… un professeur ?

Le cœur de Louise s’arrêta un instant. L’image de Tristan s’imposa à elle. Son unique échange avec Kayliah lui revint brutalement. Le major perçut son hésitation. Elle secoua la tête. C’était la seule réponse possible.

  • Elle m’a semblé épuisée, voire malade, la dernière fois que je l'ai vue. Je l’ai envoyée voir l’infirmière.

Le sergent nota l’information avant de relever la tête vers son major. Ce dernier resta silencieux, et n’insista pas.

  • Merci, Mme Bonchamps. Vous pouvez y aller. Nous reviendrons vers vous si besoin.

Louise recula sa chaise un peu trop brusquement avant de la remettre à sa place. Le major se leva à son tour, lui adressa un sourire et la raccompagna jusqu’à la porte. Son sourire discret la troubla. Il avait une manière particulière de la fixer. Il ouvrit la porte mais resta appuyé contre le battant. Louise hésita à passer. Il entrouvrit les lèvres, puis se ravisa. Elle resta immobile un instant. Ses jambes, toutes molles, peinaient à la soutenir. Puis, voyant qu’il ne disait rien, elle fila sans se retourner. Elle entendit la gestionnaire parler dans le couloir mais ne s’arrêta pas.

   La salle des professeurs était vide. Le silence du couloir lui fit réaliser que les cours avaient repris depuis longtemps. Elle s’appuya sur une chaise avant de s’y laisser tomber. Elle se recroquevilla, la tête dans les mains. Les paupières closes, elle avait l’impression d’avoir couru un marathon. Son ventre se noua à l’idée qu’il soit arrivé quelque chose à Kayliah. Les larmes brouillèrent sa vue.
   Tristan entra sans un mot, sans un regard alors qu’elle s’était redressée. Il se dirigea vers l’évier, remplit un verre, puis le lui tendit. Ses doigts se refermèrent autour du verre. Elle sentit la main de Tristan sur son épaule. Sa voix était basse, presque tendre :

  • Tu t’es très bien débrouillée.

Elle n’avait même pas la force de réagir. Qu’est-ce qu’il en savait ?

  • Je ne vais pas supporter longtemps tes sautes d’humeur Tristan, murmura-t-elle.

Il retira sa main, souffla bruyamment et resta planté là.

  • Quand passes-tu, toi ? demanda-t-elle.

Ils échangèrent un regard, puis son visage se referma aussitôt.

  • Ça ne devrait plus tarder. Rentre et repose toi, on se voit demain.

   Il sortit de la pièce et la sonnerie retentit au même moment. La pause déjeuner. Louise n'eut pas le temps de bouger que les collègues arrivèrent un à un, envahissant la petite salle. D’un geste, elle chassa ses larmes et se leva. Le midi, c’était la course pour avoir une place au micro-ondes et autour de la table centrale. La salle des profs se transforma vite en fourmillière, le concerto familier des chaises qu’on tirait, des ding des micro-ondes, de la bouilloire qui chauffait et des conversations qui se croisaient. Chacune d’elles tournait autour des gendarmes, des élèves inquiets et de Kayliah, bien sûr. Certains parlaient de mettre en place une cellule d’écoute pour les élèves les plus fragiles. D’autres étaient juste épuisés, vidés.
   Louise récupéra sa veste et son sac au CDI, referma la porte derrière elle, puis sortit. Dehors, l’air frais lui fit du bien. Des élèves traversaient encore la cour par petits groupes, une queue s’organisait pour la demi-pension, quand elle sentit un regard se poser sur elle. Elle leva la tête et croisa celui du major Sanchez à travers la vitre du premier étage. Il ne la quittait pas des yeux, suivant son départ. Elle accéléra le pas vers la sortie.

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