Chapitre 9

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   Peu d’élèves avaient demandé à venir au CDI ce jour-là. Trois d’entre eux s’étaient réfugiés dans le coin lecture. Aaron avait glissé son pouf jaune sous le bac à BD, se fabriquant une cachette. Noah et Zélie étouffaient leurs rires derrière un Mortèle Adèle, affalées sur les fauteuils rouges. Au fond de la salle, deux troisièmes occupaient les ordinateurs. Casques vissés sur la tête, elles regardaient une adaptation des Misérables. Damien corrigeait encore ses copies à la même table que d’habitude, près des fenêtres, tandis que Louise cataloguait de nouveaux livres. Le silence était si épais que la porte claqua trop fort lorsqu’Alice entra en trombe, s’arrêtant net en voyant les élèves. Son souffle était court, elle avait blêmi. Damien abandonna aussitôt son stylo. Alice traversa le CDI à grandes enjambées. Damien se leva pour la suivre. Arrivée devant Louise, Alice tenta de baisser la voix. Impossible.

  • Il faut que vous veniez ! Les gendarmes sont là, ils embarquent Tristan !

Le sol sembla se dérober sous les pieds de Louise. Sa chaise racla brutalement le sol, elle se rua vers la porte.

Le hall débordait de professeurs et du personnel. Des murmures nerveux couraient d’un groupe à l’autre : “Tu y crois, toi ?”, “Ce n’est pas possible !”, “On ne connaît jamais vraiment les gens”. Au centre du couloir, le major Sanchez refermait une paire de menottes autour des poignets de Tristan.

  • Tristan…

Il leva la tête vers elle, ferma les yeux, la mâchoire serrée. Lorsqu’il les rouvrit, elle y lut quelque chose qu’elle ne lui connaissait pas : de la honte. Mais pourquoi ? Une douleur sourde lui écrasa la poitrine.

  • Ce n’est pas ce que tu crois… sa voix se brisa lorsqu’un gendarme le tira brusquement en arrière.

Les murs gris semblaient aspirer toute couleur hors de son visage. Elle avait la nausée. Comment était-ce possible ? Comment en était-on arrivé à cette conclusion ?
   Il se laissa faire. Son chignon s’était défait, dissimulant en partie son visage. Il avait l’air vidé, presque absent. Louise peinait à respirer. Elle tendit instinctivement la main vers lui… Un bras barra brusquement son passage. Elle reconnut la silhouette qui lui barrait la route. Le major.

  • Restez là, Mme Bonchamp.

Son regard était indéchiffrable mais Louise ne s’attarda pas sur lui, obnubilée par l’image de Tristan qui franchissait la porte, encadré par les gendarmes. Le major Sanchez leur emboîta le pas. Louise fit de même, incapable de résister, les mains tremblantes. Ils descendirent les escaliers qui menaient à la cour. Tristan peinait à marcher, les mains entravées dans le dos. Il trébucha contre une marche. Il gardait la tête baissée. Quelques élèves s'étaient attroupés, étonnamment silencieux devant cette scène absurde. Louise voulut continuer, leur crier qu’ils faisaient erreur, mais cette fois c’est Alice qui la retint par le bras. Les gendarmes le guidèrent jusqu’au portail, que l’un des surveillants ouvrit. Le portail se referma lentement. Tristan disparut à l’arrière de la voiture garée devant l’établissement. Le major s’arrêta un instant et se tourna vers Louise une dernière fois, comme s’il cherchait encore ce qui lui échappait, avant de monter à son tour aux côtés de Tristan. La voiture tourna au bout de la rue. Tristan avait disparu.

   Louise fit face à Alice qui resta muette. Les poings crispés, elle se dirigea vers l’entrée, où se trouvaient encore plusieurs de ses collègues. Le chef d’établissement était toujours là, lui aussi, complètement dépité par la scène qui venait de se jouer devant lui. Il n’était pas prêt pour ça. Personne ne l’était. Elle se rapprocha, essaya de parler mais aucun son ne sortit. Sa gorge était trop sèche. Elle la racla, puis parvint enfin à lui demander d’un ton sec :

  • Que se passe-t-il ?

Le dos voûté, il paraissait avoir pris dix ans, il hésita puis se résolut à annoncer :

  • Monsieur Roncière doit être entendu dans le cadre de l’enquête sur la disparition de Kayliah. Vous connaissez tous l’affaire… Il aurait dissimulé des éléments importants pour la retrouver. Les gendarmes le soupçonnent.

Louise écarquilla les yeux. Ses joues étaient en feu.

  • Ils le soupçonnent de quoi, exactement ? siffla-t-elle.
  • D’avoir aidé Kayliah à fuir… ou de l’avoir enlevée…

Un silence de plomb s’installa.

Non. Ils ne pouvaient pas croire une chose pareille.

  • C’est impossible !
  • Qu’en savez-vous ? On ne connaît pas toujours ses proches… encore moins ses collègues, répondit-il d’un ton las.
  • Je connais Tristan, et je vous dis que c’est impossible ! répéta-t-elle, la voix tremblante, mais sûre d’elle. Hors d’elle.
  • Les gendarmes vont mener leur enquête, Mme Bonchamps. Et j’espère sincèrement qu’ils vous donneront raison, répliqua-t-il en faisant lentement demi-tour pour rejoindre son bureau.

Louise suffoqua. Une vieille douleur venait de se rouvrir en elle. On lui prenait encore quelqu’un qu’elle aimait.

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