Chapitre 10
Comment reprendre le travail après ça ? Tout autour de Louise continuait de bouger, de parler, de respirer. Pas elle. Elle se tourna vers ses collègues qui se dirigeaient un à un dans la salle des profs. Quand elle entra à son tour, elle eut l'impression d'assister à n’importe quelle pause café. Chacun reprenait ses habitudes. Au bout de la pièce, Sophiane tirait tranquillement sur sa cigarette électronique, recrachant la fumée à travers la fenêtre ouverte. Les groupes habituels disséquaient déjà les événements de la matinée comme s’il s’agissait du dernier potin :
- Moi déjà, sa manière de regarder certaines élèves…
- Ouais, il était quand même bizarre parfois…
- Vous vous souvenez quand il s’est énervé contre Nathan ?
- Franchement, ça ne me surprend même pas… on vit dans un monde de fou… ajouta Raphaëlle.
Quelque chose se fissura brutalement en Louise qui découvrait ses collègues sous un jour nouveau. Elle était là, plantée à l’entrée de la salle, à les regarder agir comme si de rien n’était. Les conversations se chevauchaient jusqu’à devenir un bourdonnement indistinct. Louise ne les reconnaissait plus. Ces même collègues, avec qui elle parlait pédagogie il y a encore quelques heures, reconstruisaient les souvenirs jusqu’à rendre Tristan coupable. Un fait divers, rien de plus. Le dégoût lui retourna violemment l’estomac. Elle courut aux toilettes, recrachant son petit déjeuner. Elle s’assit près de la cuvette, fermant les yeux. Le carrelage glacé calma un peu les tremblements de ses jambes. Le silence l’enveloppa et elle souffla lentement, inspira à nouveau avant d’expirer. Le nœud dans son estomac ne parvenait pas à se défaire, mais au moins, la nausée était passée. Elle se redressa lentement puis marcha vers l’évier. Son reflet avait le teint gris des lendemains de fièvre. Elle se passa de l’eau sur le visage, s’essuya et respira profondément.
Dans sa poche, son téléphone vibra. Elle consulta l’écran. Ils venaient de recevoir une notification sur Pronote, le logiciel de gestion des élèves. Le principal leur demandait de reprendre le travail pour soulager les surveillants : les élèves les attendaient dans la cour. Compte tenu des événements, il annonçait l’annulation des deux derniers cours de la journée. Les libérant à 15h. Louise grimaça, mais elle n’avait pas le choix.
En sortant des toilettes, elle croisa Raphaëlle, qui lui jeta un regard surpris en s’exclamant :
- Ça va Louise ?
Elle ne répondit pas et suivit le flot des collègues vers la cour. Aucun d’eux ne semblait envisager qu’ils puissent se tromper ou même tenter de comprendre.
La nuque raidie par les spasmes du vomissement, Louise ne parvenait pas à réfléchir, tournant en boucle ces questions dans sa tête : Qu’est-ce qu’on avait bien pu louper ? Qu’est-ce qui avait bien pu se passer sous nos propres yeux ? Tristan avait forcément joué un rôle dans cette histoire, sinon les gendarmes ne seraient pas remontés jusqu’à lui. Mais à quel point était-il impliqué ? Et surtout, pourquoi ?
Le vacarme lui sauta au visage avant même qu’elle atteigne la cour. Il contrastait tant avec le calme des couloirs et les murmures des professeurs qui descendaient les marches. Les élèves étaient surexcités : la rumeur de l’arrestation avait déjà fait le tour de l’établissement prévenant celles et ceux qui avaient manqué le spectacle. Certains élèves en avaient été les premiers témoins, voyant leur professeur traverser la cour, tête baissée, les menottes aux mains. Louise s’arrêta net lorsqu’elle reconnut deux élèves de 6ème rejouer la scène en riant aux éclats sous les encouragements excités des autres élèves. Elle se dirigea droit vers la permanence, sans un mot. Plusieurs élèves se regroupèrent autour de Louise et la mitraillèrent de questions:
- Madame, c’est vrai que Monsieur Roncière, il s’est fait arrêter par la police ?
- Il paraît qu’il a violé une élève, c’est vrai ?
- Mais non il ferait jamais ça !
- Non, il l’a tué !! ricane un autre.
- C’est à cause de Kayliah, pas vrai ?
Et si tout le monde avait raison ?
- Il était gentil, c’est n'importe quoi ! La police, elle fait vraiment n’importe quoi !
- Quand est-ce qu’il va revenir ?
- Ma soeur dit qu’ils ont trouvé un corps !
- C’est faux ! Elle en sait rien ta sœur !
Non, c’est impossible. Elle repoussa aussitôt cette pensée, écoeurée d’avoir seulement pu l’envisager.
- Ma mère a dit que les profs sont tous bizarres de toute façon…
- C’est vrai qu’on finit à 15h aujourd’hui ?
- Trop cool, faudrait que les profs se fassent arrêter plus souvent !!
Les questions continuaient de pleuvoir, les voix se superposaient, les mots cognaient contre ses tempes - Violé. Mort. Police. Kayliah. Menottes. Un malaise la prit, violent, glacial. Elle ferma les yeux mais les cris et les rires ne disparurent pas autour d’elle. Tout allait beaucoup trop vite. Elle aurait dû y penser. Elle eut soudain l’impression absurde que le sol se dérobait sous ses pieds et fit un pas en arrière, quand elle se raccrocha à une voix familière :
- Madame, vous allez bien ?
Alexandra, une de ses élèves de quatrième lui tenait le bras. Le silence se fit un peu autour d’elle. Un instant de flottement avant que Louise retrouve ses esprits. Elle se força à sourire et acquiesça. La main qui la retenait se retira doucement. Redressant les épaules, Louise reprit le contrôle en regardant les élèves autour d’elle :
- Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Je ne veux plus entendre des choses pareilles ! Allez vous ranger devant la permanence. Rangez-vous ! Dépêchez-vous sinon je ne prends personne !
Cette fois-ci, le silence fut total. Une fois rangés, elle en sélectionna une vingtaine et leur fit signe de monter. Ils s’arrêtèrent machinalement devant le CDI. Elle ne prit même pas la peine de leur rappeler les règles, ouvrit la porte sans rien dire et les laissa passer. Même les plus agités cessèrent de parler en entrant, comme s’ils sentaient la tension dans l’air. Lorsqu’ils eurent posé leurs affaires, Louise prit la parole calmement :
- Ecoutez-moi bien. Tous. Un à un, les regards finirent par converger vers elle. N’écoutez pas les rumeurs que vous entendrez au sujet de Monsieur Roncière. Elle marqua une pause. Il a été arrêté par la police et mis en examen, car il possède des informations qu’il ne souhaitait pas partager. Cela ne veut en aucun cas dire qu’il a fait quelque chose de mal. L’enquête policière sera la seule à pouvoir établir ce qui s’est réellement passé. Elle inspira profondément. Maintenant, installez-vous en silence, comme d’habitude. Si vous avez des questions, je suis à mon bureau.
Quelques élèves hochèrent la tête, d’autres allèrent s'installer dans le coin lecture, et le silence s’imposa comme une évidence. Mais ce calme là ressemblait moins à une habitude qu’à une retenue collective. Certains élèves lui demandèrent la permission d’utiliser les ordinateurs pour travailler. Elle acquiesça d’un simple geste. Elle s’assit à son bureau et laissa tomber son front entre ses mains. Qu’est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui se passe, bordel ?!
Une élève s’approcha d’elle et prit place sur le fauteuil à côté du sien, derrière le bureau. C’était devenu leur place refuge, celle où ils venaient parler quand ça n’allait pas.
- Vous allez bien Madame ? lui demanda-t-elle doucement.
Eve était l’une de ses petites assistantes du CDI, Louise releva la tête, Eve fronça immédiatement les sourcils en la voyant ainsi.
- Pourquoi tu me demandes ça ? J’ai l’air si mal que ça ? répondit-elle en traçant le contour de son visage du bout des doigts pour la faire sourire.
- Vous êtes vraiment silencieuse, vous n’avez même pas souri depuis tout à l’heure ! expliqua-t-elle, un peu gênée.
- Je m’inquiète pour Monsieur Roncière…
La jeune fille hocha la tête et se redressa pleine d’énergie, comme si cette inquiétude était infondée, elle ajouta :
- Vous savez, on dit que Kayliah voulait fuguer ! Je pense que c’est ce qu’elle a fait et que le prof n’y est pour rien ! Alors vous en faites pas !
- Comment ça, elle voulait fuguer ?
Louise cligna plusieurs fois des yeux.
- Oui, j’ai entendu ça à la cantine, une fois !
- Tu peux me raconter ?
- Bah, on était à table avec les filles, tu vois… dit-elle un grand sourire aux lèvres, ravie d’être écouté.
- Vous voyez ? reprit Louise concentrée.
- Oui, vous voyez, Rebecca nous a raconté qu’elle était in love avec Vitalie mais j’en avais un peu marre d’écouter ça…. Rebecca ne fait que parler de lui ! On se voit pratiquement plus depuis qu’elle est avec lui !!!
- Et donc ? fit Louise en levant les yeux au ciel.
- Bah, j’ai fait comme si je n’écoutais pas, et j’ai entendu Kayliah dire ça à une autre fille… Voilà !
- Tu te souviens de quand ça c’est passé ?
Elle réfléchit quelques secondes, puis me répondit :
- Il y a environ deux semaines ! Je me souviens que c’était le jour où on a mangé chinois à la cantine… C’était trop bon !
Ça colle avec sa disparition oui !
- Et elle parlait avec qui ?
- Oulà Madame, tu m’en demandes trop là ! Hum, laisse-moi réfléchir….
- Vous, Eve, vous m’en demandez trop…
Elle plissa les yeux avec un sérieux presque comique avant de reprendre :
- Avec Cynthia, je crois ! Oui c’est ça ! Elle est dans sa classe, il me semble... Elles ne sont pas super proches, vous voyez, mais elles mangeaient ensemble de temps en temps. Vous devriez aller lui parler ! Elle me sourit plein d’entrain en ajoutant cette dernière phrase.
Bizarrement, là, il n’y avait plus de problème avec le vouvoiement !
- Merci, Eve ! Tu n’en as parlé à personne jusqu’à maintenant ? Pourtant, on avait demandé à ce que vous nous disiez tout ce que vous saviez.
Louise était étonnée qu’elle ne l’ait pas fait. Eve était une vraie pipelette et elle avait le cœur sur la main, elle aiderait sans aucun doute si elle le pouvait. Comment avons-nous pu passer à côté de son témoignage ?
- Si, je l’ai dit à Madame Gélin, la professeure d’histoire- géographie, mais elle a dit que ce n’était que des rumeurs et qu’il fallait de vraies informations… Elle m’a envoyée balader comme d’habitude, soi-disant parce que je parle trop, tout le temps !
Louise la remercia en se forçant à sourire, dépitée par la réaction de sa collègue. C’était vrai, Eve était bavarde, pleine d'énergie, parfois fatigante mais elle était aussi une élève très intéressante si on prenait le temps d’écouter ce qu’elle avait à dire. La laissant à ses réflexions, Eve attrapa un manga sur l’étagère derrière le bureau et se mit à le lire en silence.
À la sonnerie, Louise s’assura que tous les élèves aient quitté le CDI, y compris Eve, qui avait toujours du mal à partir d’ici. Elle regarda avec hâte l’emploi du temps de la fameuse Cynthia dont Eve venait de lui parler, ainsi que le cours qu’elle était censée avoir actuellement. Cynthia serait justement dans la salle informatique voisine à cette heure-là. Louise attrapa ses clés. Cette fois, elle allait obtenir des réponses.

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