Chapitre 10
(Mai 2019)
Les feuilles mortes de l'automne et la neige d'hiver avaient balayé la soirée chez Emma et son copain. Nous n'avions pas réabordé ce qu'il s'était passé depuis ce moment-là.
Le beau temps revenait et la fin d'année approchait de plus en plus. Tout le monde commençait à réviser pour le bac. Pour le moment, je me concentrais davantage sur l'anniversaire de Clara que sur les révisions. Son dix-huitième anniversaire était dans une semaine.
Cette fois-ci, je voulais marquer le coup. J'ai toujours été nul pour les cadeaux et les surprises. Je passais mon temps à réfléchir à quoi faire ou quoi offrir, mais à chaque fois ce n'était pas réalisable, ou je me disais que finalement ça ne plairait pas. Alors, pour une fois, je voulais me donner à fond, pour elle. Je rattraperais un peu le Noël que nous n'avions pas pu passer ensemble.
Quelques mois plus tôt, lorsque les vacances d'hiver étaient arrivées, Clara était partie deux semaines dans le sud voir de la famille pour Noël. Lorsqu'elle me l'avait annoncé, j'avais intériorisé du mieux possible ma déception. J'espérais secrètement pouvoir passer Noël avec elle. Ou bien était-ce le fait qu'elle passe un Noël en famille ?
Quand Clara m'avait demandé ce que j'allais faire pour Noël, je lui avais répondu que je le passerais avec mon père à la maison.
C'était faux. J'allais passer le même réveillon que l'année précédente et celui d'avant. Je regarderais probablement une série ou je finirais par gratter les cordes de ma guitare.
Ma mère est décédée lorsque j'avais six ans. Je garde assez peu de souvenirs d'elle et de ce moment. Je me souviens surtout de l'odeur de la salle d'attente, celle-là même qui me donne toujours un frisson lorsque j'entre dans une clinique ou un hôpital. Je me rappelle avoir balancé mes jambes dans le vide depuis ce siège en plastique bleu qui craquait à chacun de mes balancements.
Cette nuit-là, mon père m'avait réveillé pour me dire que maman avait eu un accident sur la route et qu'elle allait bien, mais qu'il fallait qu'on aille à l'hôpital.
Quelques minutes seulement après mon réveil, je me suis retrouvé dans la voiture en pyjama, ma doudoune sur les épaules. Mon père, au volant, était au téléphone avec ma grand-mère. Je ne comprenais pas ce qu'ils se disaient, mais j'avais peur car il avait la voix tremblante.
Sur le siège bleu de l'hôpital, je regardais un livre en bois, l'un de ceux qui contenait des pièces à incruster pour former des phrases. C'était l'infirmière de l'accueil qui me l'avait donné. Elle passait me voir entre chaque appel pour me demander si tout allait bien. Elle m'avait même acheté un paquet de bonbons lorsque je lui avais dit que j'avais faim.
Au bout d'un moment, alors qu'elle était accroupie à ma droite, je lui avais demandé où était maman. En me caressant le dos, elle m'avait répondu que mon père était avec elle et qu'il allait revenir bientôt.
Plus tard cette nuit-là, j'avais fini par m'endormir sur les sièges de la salle d'attente. En ouvrant les yeux, j'avais le bout des doigts et des orteils gelés. Nous étions dehors et j'étais dans les bras de mon père. Encore à moitié endormi, je me suis plaint d'avoir froid. Il a marmonné quelque chose que je n'ai pas compris.
Puis il m'a déposé sur le siège arrière de la voiture, a attaché ma ceinture et s'est installé au volant.
— On rentre enfin à la maison ?
Mon père m'a répondu que nous rentions et m'a demandé de me rendormir.
Sur le trajet de retour, la radio était éteinte. Sur le siège en face, j'entendais mon père renifler. Sa respiration était courte et saccadée. Le bruit du moteur couvrait en partie ces bruits qu'il essayait probablement de couvrir lui aussi. Sur mon siège, je faisais rouler entre mes doigts un bonbon que j'avais gardé dans la poche de ma doudoune. Mes lèvres tremblaient et mes dents claquaient, mais cette fois-ci je n'avais pas froid. Dans ma poitrine, j'avais mal, sans savoir pourquoi. Une douleur vive et aiguë qui refusait de partir. Maman n'était pas dans la voiture.
— Où est maman ? ai-je fini par lui demander.
À cette question, la voiture a ralenti. Mon père ne répondait pas, il ne reniflait même plus. Nous étions pratiquement à l'arrêt sur la route lorsque la voiture derrière nous nous a klaxonnés, me faisant sursauter. Mon père a repris la route en silence, tandis que la voiture derrière nous nous doublait en faisant rugir son moteur.
Il ne m'avait pas répondu.
— Maman nous rejoindra pour ouvrir les cadeaux sous le sapin demain ?
***
Ce jour-là, le soleil à la fenêtre commençait à me chauffer la nuque. J'étais assis sur mon tabouret, la guitare entre les mains. Depuis quelques jours, je tentais d'apprendre le solo d'un morceau. Mes mains devenaient plus moites à chaque essai. Je ne sais pas si c'est de la patience ou un tic, mais je pouvais rester là, assis des heures à rejouer le même passage des centaines de fois jusqu'à ce qu'il soit parfait. Une insulte envers moi-même partait dans le vent de temps en temps, mais je finissais par me ressaisir et continuer. Alors que j'approchais de mon but, mon téléphone a sonné, brisant ma concentration. En me penchant vers mon bureau, j'ai regardé la notification : « Emma ».
J'ai débranché le jack de la guitare, puis l'ai déposée sur son trépied avant de m'empresser d'ouvrir le message.
« Coucou ! C'est bon, au Bella demain à 10h00. »
J'ai reposé le téléphone sur le bureau et je me suis laissé tomber sur le lit, les bras écartés, soufflant de soulagement. En m'étirant, je me rappelais qu'il fallait que je me bouge maintenant.
Première étape : répondre à Emma. Un jour, Clara avait discuté de platines vinyles avec elle et avait fini par lui donner mon numéro pour que je la conseille. À part de quelques disques et deux ou trois GIFs, nous n'avions jamais vraiment discuté jusqu'à récemment. Pour l'anniversaire de Clara, je m'étais lancé et lui avais envoyé un message pour demander son aide. Avec une rapidité déconcertante, elle m'avait répondu avec enthousiasme. Après lui avoir expliqué ce que je prévoyais et quel était son rôle, elle m'avait rassuré en disant que c'était du gâteau. Je la croyais sans problème, mais je n'avais pas pu m'empêcher de lui renvoyer un message aujourd'hui pour être sûr que Clara serait bien au Bella demain.
En me brossant les dents, j'ai répondu à Emma en la remerciant une dernière fois. Une fois prêt, je suis descendu dans le salon prendre mon sac à dos, que j'avais déjà vidé plus tôt dans la matinée. Dans le salon, mon père s'endormait à moitié sur le canapé. Comme tous les samedis, il regardait les compétitions de pétanque à la télé. J'avais souvent essayé de comprendre ce qui le captivait là-dedans, sans succès. Plusieurs fois j'avais essayé de changer de chaîne alors qu'il s'était assoupi, il finissait toujours par se réveiller à ce moment-là, la bave au coin de la bouche, en affirmant qu'il était en train de regarder.
À l'entrée, j'enfilais mes chaussures quand il a dû remarquer ma présence.
— Alex… Tu sors ? dit-il d'une voix rauque.
— Ouais, je vais à Crétay faire deux-trois courses pour demain.
— Ah… Ouais, OK, a-t-il murmuré en se redressant péniblement.
Je passais ma veste sur les épaules et ramassais mon sac en ouvrant la porte d'entrée.
— Attends. Prends un truc à bouffer pour ce soir, s'il te plaît.
En refermant la poignée, je me suis avancé vers le salon.
— Non, j'ai juste assez pour Clara.
D'un claquement de langue, mon père a fouillé dans sa poche pour en sortir un billet de dix euros froissé qu'il m'a tendu avec regret. Il allait probablement l'utiliser au bar dans la semaine, sans scrupule, je me suis saisi du billet entre ses doigts.
— Et redonne-moi la monnaie, s'il te plaît, me dit-il alors que je refermais la porte derrière moi.
Mon père et moi habitions dans un endroit complètement paumé. Ce n'était même pas un village, juste un hameau d'à peine huit maisons. Nos seuls voisins étaient les champs et les bosquets qui nous entouraient. Pour nous, comme pour tous les gens du coin, le seul point de chute était Crétay. Les magasins, les restaurants, les bars, tout se passait là-bas.
Le bus ne passait pas par le hameau. Il fallait prendre celui qui s'arrêtait sur la nationale, à deux bons kilomètres de là. Pour rejoindre l'arrêt, j'ai coupé à travers un chemin de terre qui divisait deux champs, ce qui m'a fait gagner dix minutes de marche.
Une fois assis dans le bus, la tête contre la vitre, je me suis fait la réflexion que depuis que j'avais Clara dans ma vie, beaucoup de choses avaient changé. Dès que nous le pouvions, nous étions ensemble, et lorsque ce n'était pas possible, on discutait par messages et finissions nos journées au téléphone. Elle était présente dans chacun de mes choix et chacune de mes pensées. Pendant le collège et le début du lycée, j'enviais un peu les autres d'avoir ce que je n'avais pas. Il devenait d'autant plus important désormais que tout soit parfait et que je prenne les devants, pour une fois.
En descendant du bus à Crétay, je tentais de me repérer. J'avais toujours habité dans le coin et pourtant, contrairement à mes camarades, je ne connaissais pas tant la ville. Eux, depuis le collège, sortaient le week-end ou après les cours avec leurs amis, moi, je rentrais chez moi. Au début je les enviais de leurs virées, et avec le temps j'espérais plutôt qu'on ne me le propose jamais, car ça aurait été trop gênant. Les années passant, mon souhait avait été respecté, au prix de la solitude qui l'accompagnait. Rejetant ces pensées, j'ai sorti mon téléphone pour renseigner l'adresse sur Maps.
J'arpentais la rue principale en obéissant au GPS. Sur ma droite, je suis passé devant le magasin de musique rétro que je connaissais. Quelques semaines plus tôt, j'avais décidé d'y revendre une partie de ma collection de vinyles pour financer le cadeau de Clara. À ma grande surprise, j'en avais obtenu près de deux cent cinquante euros.
D'une vibration, le GPS m'annonçait que j'étais arrivé. Sur ma gauche, au coin d'une ruelle entre deux immeubles rapprochés, se trouvait une devanture bordeaux et or, celle qui m'intéressait.
La porte vitrée a fait tinter un carillon en s'ouvrant. À l'intérieur, un présentoir couvrant toute la longueur du mur de droite s'étendait face à moi. Le sol était en moquette rouge, ressemblant à ceux des hôtels de luxe. Au centre, en forme d'îlot, se trouvaient d'autres présentoirs, tous éclairés par une vive lumière blanche mettant les produits en valeur.
— Bonjour jeune homme, s'annonça une femme.
Elle se tenait derrière le comptoir et s'avançait vers moi. Elle portait un blazer gris uni avec une jupe qui cintrait sa taille fine.
J'ai hoché la tête en signe de bonjour, attendant son arrivée à l'entrée.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Je cherche des boucles d'oreilles pour ma copine.
J'étais venu en me disant que je saurais ce que je voulais sur place. Ce qui ne semblait pas vraiment aider la vendeuse à me guider. Elle m'a proposé de nombreuses boucles d'oreilles de métaux et de formes différentes. Après un énième refus de ma part, elle soupira, en faisant passer ça pour une simple respiration.
— Quand tu penses à ta copine, qu'est-ce qui te vient en premier à l'esprit ?
Je me tenais debout devant elle, les mains dans les poches, à jouer avec la pierre de mon briquet, le regard perdu dans mes pensées. Les secondes de silence semblaient de plus en plus irritantes. Voyant que je n'arrivais pas à trouver, elle précisa :
— Un animal, un objet, une plante, une fleur…
C'est à ce moment que j'ai repensé au parfum de Clara, celui qu'elle portait tout le temps.
— Une fleur de cerisier !
Une fossette est apparue sur sa joue avant que nous relâchions tous deux nos épaules.
— Parfait, j'arrive tout de suite.
Elle est revenue quelques minutes plus tard avec une boîte rouge qu'elle ouvrit sous une des lumières blanches. À l'intérieur, sur un socle en mousse noire, ornaient deux petites boucles d'oreilles en argent en forme de fleur de sakura, avec un cristal rose en leur centre. De petits boutons d'or embellissaient le tout. À la seconde où mon regard s'est posé dessus, mon choix était fait, elles étaient parfaites pour Clara. Je suis ressorti de la bijouterie le sourire aux lèvres, avec une seule envie : aller chez elle et les lui offrir tout de suite.
J'ai délicatement posé la boîte tout au fond de mon sac avant de me diriger vers le supermarché pour quelques courses, de quoi faire un pique-nique pour demain et de quoi manger ce soir.
En ressortant du magasin, le temps avait déjà fraîchi. Le soleil avait laissé place à une légère brise. Je me suis arrêté sur le côté pour ranger mes achats et compter ce qu'il me restait. Une quinzaine d'euros environ. Ça faisait mal, mais je ne regrettais rien. Il me restait assez pour deux paquet de cigarettes.
Je cherchais l'adresse d'un tabac à proximité sur mon téléphone lorsqu'un peu plus loin, j'ai aperçu une femme assise par terre, adossée contre le mur d'un bâtiment. Devant elle, un carton et une tasse rouge étaient posés. Elle mendiait les passants, mais personne ne daignait baisser les yeux pour croiser les siens. Sauf une femme promenant une poussette, qui l'avait regardée avant de s'éloigner d'un pas sur le côté pour l'esquiver.
J'ai changé l'adresse pour mettre celle de la gare routière, puis je suis allé voir la femme au coin du bâtiment et lui ai donné ce qu'il me restait.
De retour à la maison, les chaussures de mon père n'étaient pas à l'entrée. Vu l'heure, il ne m'en fallait pas plus pour comprendre qu'il rentrerait tard ce soir. En posant mes affaires, j'ai réalisé que j'avais aussi donné la monnaie du billet de mon père à la mendiante. J'ai retourné les coussins du canapé pour gratter quelques centimes, assez pour ne pas me faire traiter de voleur ou pire à son retour.
Une fois les sandwichs du pique-nique préparés pour le lendemain et la boîte soigneusement cachée tout au fond de mon sac, je suis remonté dans ma chambre.
Sur mon lit, le regard fixé sur une tache noire au plafond blanc, j'imaginais la journée du lendemain. Le moment où j'arriverais devant Clara alors qu'elle s'attendait à voir Emma. Je voyais déjà son sourire et son rictus d'incompréhension. J'ai vérifié une dernière fois que j'avais bien les billets de bus.
Tout était fin prêt.

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