Chapitre 2 : Alex
Avec le recul, je crois que c’est vers ce moment que tout a commencé à partir en couille.
J’étais un jeune homme en décalage avec son temps.
Je n’ai pas attendu longtemps pour comprendre que je n’étais pas né à la bonne époque.
J’avais souvent l’impression d’observer le monde à travers les parois d’un aquarium.
La vraie question était simple :
est-ce que j’étais à l’intérieur…
ou à l’extérieur.
Mon pouvoir était ma capacité à cerner assez vite les gens. Savoir qui était un peu intéressant et qui ne l’était pas.
Les différences entre eux et moi ne me dérangeaient pas. Les gens avaient le droit d’aimer ce qu’ils voulaient.
Je n’ai jamais compris comment autant de personnes pouvaient se ressembler.
La plupart des gens suivaient les tendances.
Comment certains pouvaient fermer les yeux sur des absurdités telles que des chaussures ressemblant à des chaussettes.
Sérieusement.
Ce qui me dérangeait le plus dans ce monde, c’était l’hypocrisie.
Certaines personnes donnaient l’impression de vraiment s’intéresser à toi.
Comme si elles pouvaient voir quelque chose derrière les apparences.
Pendant un moment, tu avais presque l’impression d’être compris.
Et puis un jour elles disparaissaient.
Comme si tout ce que tu avais donné n’avait jamais compté.
***
La porte arrière de la maison menait sur la terrasse et le jardin.
Un sentier battu traversait le jardin jusqu’au portillon extérieur.
Derrière lui se tenait le chemin que j’empruntais tout le temps depuis le collège.
C’était un chemin de terre de deux kilomètres qui divisait deux champs.
Je vivais dans un endroit paumé.
Ce n’était même pas un village, c’était le hameau d’un village.
Et pas le plus grand qui plus est.
Tout était si calme.
Devant la maison de mes voisins, aucune lumière n'était jamais allumée. Pourtant leurs voitures étaient bien présentes.
Ils étaient déjà venus frapper une fois ou deux pour demander un service à mon père, mais je préférais rester dans ma chambre.
Ce matin, il faisait très froid. Le givre recouvrait l’herbe.
Elle craquait sous le poids de mes chaussures.
Seul le bruit des voitures sur la nationale résonnait à travers les champs.
La terre était nue, solidifiée par le gel du matin.
Seuls quelques brins d’herbe jaune persistaient.
Le bus que je devais prendre était celui de 08 h 20, direction Crétay.
Crétay était la ville du coin.
Le point de repère pour toute la campagne environnante.
Les écoles, les magasins, le cinéma, le parc, tout était à Crétay.
Les gens finissaient toujours par se retrouver ici.
Un peu comme dans un PMU avec ses piliers de bar.
J’ai replacé mon sac sur mon épaule quand un bus est passé sur la nationale.
Après un regard sur mon téléphone.
08 h 12.
Trop tôt.
Ça ne pouvait pas être mon bus.
Mon arrêt de bus se situait de l’autre côté de la nationale.
Chaque matin je devais la traverser pour y arriver.
Ce matin le trafic était dense.
Je devais choisir le bon moment.
C’était toujours mieux que le soir. La nuit, traverser cette route pouvait faire sacrément peur.
Finalement mon bus est arrivé 15 minutes en retard.
J’aurais pu dormir plus.
Mes parents me demandaient sans cesse ce que j’allais faire l’année prochaine.
Honnêtement je n’en avais aucune idée. Je pouvais m’inscrire dans un BTS ou aller travailler.
Aucun de ces deux choix ne semblait me convenir.
Finalement, j’habitais toujours chez mes parents.
Mon moi adolescent me frapperait s’il le pouvait.
Je repensais assez régulièrement aux disputes que j’avais avec mon père. Les raisons n'étaient jamais vraiment importantes, son entêtement l’était.
Il s'énervait de plus en plus jusqu’à en bégayer.
Souvent à cause de l’alcool.
Mais il était inimaginable que je lui fasse remarquer. Ça se finissait toujours par l’un de nous deux qui partait de la maison (lui) en me bafouillant qu’il me mettrait à la porte dès demain.
Pourtant le lendemain, il me parlait comme si les événements de la veille ne s’étaient jamais produits.
Je détestais ça.
Alors je me suis promis qu’une fois mes 18 ans atteints je déménagerais de cette maison.
***
En arrivant dans le jardin, le sentier battu qui menait à la maison disparaissait presque dans l’obscurité.
L’heure d’hiver me faisait souvent rentrer tard.
Ce soir-là, la maison était entièrement plongée dans le noir.
Aucune lumière ne passait à travers les volets fermés.
En entrant dans la maison, les chaussures de mon père n'étaient pas dans l’entrée.
Ce petit élément voulait tout dire. Il allait rentrer tard…
Et bourré probablement.
Il ne valait mieux pas le croiser ce soir.
J’ai envisagé de me faire à manger, mais l’idée s’est transformée en deux tranches de pain de mie avec un morceau de jambon dedans.
Mon repas à la main, je suis monté dans ma chambre.
J'aimais vraiment cette pièce.
Elle devait faire à peine 6 m² mais c’était un peu mon havre de paix.
En passant la porte, le changement de température était un peu brutal.
J’avais oublié de fermer la fenêtre en sortant ce matin.
Malgré le froid qui s’était installé dans la pièce, elle avait quelque chose de réconfortant.
J’ai posé l'assiette sur mon bureau.
Ma guitare était sur son trépied à côté.
C’était une Fender Stratocaster, elle était magnifique.
J’ai réussi à l’obtenir auprès d’un petit magasin d'occasions miteux de Crétay.
Le vendeur était un petit papy à la moustache blanche.
Il avait un petit air de Colonel Sanders.
J’avais fait mon choix au moment où mon regard est tombé dessus.
Elle avait cette couleur beige vieillie qui contrastait parfaitement avec les stries au niveau des micros.
Les nombreuses années passées sur cette guitare l'avaient couverte d’éraflures.
Ça faisait plusieurs années que je voulais me racheter une guitare.
Celle que j’avais était sympa.
Je tenais à elle mais je devais avouer que son son n’était pas terrible.
Et puis depuis toujours j’avais cette envie d’acheter une Fender.
Mon regard était absorbé par cette Fender depuis cinq bonnes minutes.
— Elle vous plaît jeune homme ?
C’était le vieil homme du magasin de guitare.
Il se tenait droit, les mains dans le dos. Je sentais une esquisse de sourire derrière son épaisse moustache.
— Elle est magnifique, murmurai-je.
— Essayez-la, dit-il en glissant un petit tabouret sur roulettes jusqu’à moi.
Elle avait un son parfait. Il était plus clair et cristallin que ma guitare. Elle permettait d’atteindre une saturation qui épaississait le son.
— C’est un petit bijou n’est-ce pas ? demanda le vieil homme.
Bijou. Cette description lui convenait parfaitement. En tout cas à nos yeux.
— Combien la vendez-vous ? ai-je osé demander.
— 850.
C’était au-dessus de mon budget.
Mon sourire s’était perdu.
J’ai rendu la guitare au vendeur.
— Vous jouez sur quoi ? demanda le vendeur.
— Une Yamaha Pacifica 012.
— Ok alors faisons ça. Je prends ton ancienne guitare en complément. Reviens demain, je te la mets de côté.
C’est comme ça que le lendemain j’avais échangé ma première guitare contre ce bijou.
Je grattais les cordes depuis une bonne heure quand le téléphone posé sur le bureau s’est mis à vibrer.
J’avais reposé la guitare sur son trépied avant de saisir mon téléphone et de le regarder.
Clara.
C’était ma copine depuis presque deux ans.
Je l’aimais.
Cette femme était différente des autres filles.
Elle arrivait à voir clairement en moi.
Elle me comprenait réellement.
— Coucou, dit-elle d’un ton fatigué.
Elle avait encore fini le travail tard aujourd’hui.
— Salut toi, ça a été ta journée ?
Les quelques minutes qui ont suivi, elle racontait sa journée.
Je pouvais l’écouter des heures me raconter tout et n’importe quoi.
Elle avait cette capacité à pouvoir faire plusieurs choses à la fois.
C’était peut-être quelque chose d'inné chez les femmes.
Je pouvais l’imaginer se démaquiller devant le miroir de la salle de bain.
— Tu m’écoutes ? demanda-t-elle.
— Oui je suis là, il faut vraiment que tu cherches un autre boulot, il ne te plaît plus ça se voit.
— C’est temporaire, tu le sais bien. Nous avons besoin d’argent. Et sinon tu étais en train de faire quoi ?
— J’étais en train de travailler mes gammes, je n’ai pas vu l’heure passer.
— Ouai… Comme d’hab hein.
— Oui comme d’hab. Tu as du temps ? On passe en visio ?
Comme elle, j'ai changé de sujet.
— Cinq minutes alors. Je dois aller prendre ma douche.
À ce moment-là, je pensais que rien ne pourrait vraiment changer.

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