Chapitre 4

6 minutes de lecture

Le matin suivant, à la pause de 10 h 30, je m’étais assis sur ce banc en bois qui était toujours pris par un groupe ou un autre. Pour une fois, j’étais le premier arrivé.

Il faisait très froid ce matin-là, c’est sûrement pour ça que je n’ai pas remarqué que le bois était mouillé.

Mon pantalon était désormais trempé, j’en avais la certitude.

Ce n’est pas pour autant que j’allais laisser ma place.

Après réflexion, le banc était probablement libre à cause de ça, finalement.

Dans tous les cas, c’était fait, j’allais fumer rapidement ma clope et trouver un radiateur de libre dans le couloir pour réchauffer mon cul gelé.

Je tenais ma cigarette entre le pouce et l’index, un peu comme dans les films de cow-boys. Je ne cherchais pas à me donner un style, mais seulement à réchauffer mes doigts grâce au bout de la cigarette.

Les gens sortaient du portail par groupes et restaient assez proches de la grille. Groupe après groupe, ça faisait un embouteillage à l’entrée.

L’entrée du lycée était pourtant grande. Une cour séparait le portail d’entrée du portail extérieur. Il y avait largement la place pour que tout le monde puisse respirer. Peut-être que ces idiots pensaient qu’en se regroupant ils allaient se réchauffer.

Mon banc, lui, était un peu excentré de l’entrée et me permettait de voir cette scène ridicule.

Au milieu du troupeau, je l’ai reconnue.

Cette fille blonde. Aujourd’hui, elle avait remplacé son espèce de poncho par une doudoune noire avec une moumoute synthétique autour. Venait-elle souvent devant ? Je ne me souvenais pas de l’avoir déjà vue avant les événements d’hier.

Je ne pouvais pas savoir de quoi ils parlaient, mais dès qu’elle ouvrait la bouche, les regards de tout son groupe se posaient sur elle.

Ma cigarette se consumait un peu plus à chaque bouffée. Je continuais à la regarder. Il y avait quelque chose de presque attirant chez elle, mais je n’arrivais pas à mettre la main dessus.

Un gars à côté d’elle tirait sur une cigarette électronique énorme. Le truc avait la taille d’un pavé. À chaque bouffée, il recrachait un nuage digne d’un train à vapeur.

Il n’était pas le seul. Dans le troupeau, des colonnes de fumée montaient un peu partout.

L’un d’eux a soufflé un mur de brume entre elle et moi. Pendant quelques secondes, je ne la voyais plus.

J’ai sorti mon téléphone pour regarder l’heure. Il me restait huit minutes avant le prochain cours. Donc trois pour terminer ma cigarette et je chercherais un radiateur le temps restant.

Lorsque j’ai relevé les yeux vers le troupeau, elle était à mi-chemin entre lui et moi.

J’ai ressenti un petit pincement au cœur, sûrement à cause de la surprise.

Lorsque nos regards se sont croisés, je me suis directement demandé pourquoi elle viendrait par ici… Quand je me suis posé cette question, la seule réponse qui m’est venue à l’esprit était qu’elle voulait sûrement le banc pour elle et ses amis. Pour les quelques minutes restantes, je lui laisserais.

— La place est libre ? me demanda-t-elle en désignant le banc.

— Oui, j’allais partir dans tous les cas.

Je tirai une dernière taffe sur la cigarette avant de la jeter. Elle n’était pas finie, mais pas grave.

Elle avait les mains dans les poches et le nez un peu rouge à cause du froid.

— Tu sais que tu fais triste sur ton banc tout seul.

J’ai ressenti une part de pitié dans sa voix. Ça m’a fait mal. Je savais l’image que je donnais aux gens. C’était facile de comprendre les regards de travers, ou même de se faire ignorer, car ma présence les gênait d’une quelconque manière. Mais ces mots ont été tranchants à ce moment.

Elle s’est assise à côté de moi sur le banc, un peu de côté pour me regarder.

— Ça ne me dérange pas, rétorquai-je en restant stoïque.

J’allais jeter ma cigarette d’une pichenette lorsqu’elle posa sa main sur mon poignet.

— Je m’appelle Clara, au fait, je n… Elle s’est interrompue au milieu de sa phrase.

Clara s’est levée d’un coup du banc, comme si quelque chose l’avait piquée.

— Il est mouillé, le banc ! J’ai les fesses mouillées maintenant, super ! lança-t-elle, agacée, en frottant son jean de la paume de ses mains.

J’ai éclaté de rire.

— Pardon, je ne me moque pas de toi, promis.

— Pourquoi restes-tu là alors ? Tu dois être congelé toi aussi.

J’avais du mal à la prendre au sérieux. Elle espérait qu’en frottant fort ses mains sur son jean, ça le sécherait.

— Ce n’est pas en frottant comme ça que mon pantalon séchera, donc autant rester assis, non ?

Clara ne semblait pas du même avis apparemment puisqu’elle continua ensuite.

— Mince, exclama-t-elle. Je dois y aller, j’ai cours au bâtiment 4.

Comme hier, elle avait déjà tourné les talons et marchait vers la grille.

Je l’ai regardée s’éloigner de moi quand elle s’est arrêtée et a tourné la tête vers moi.

— C’est quoi ton nom ?

— Alex.

— Alex… murmura-t-elle. Alors à plus tard, Alex !

Lorsque Clara est partie, un petit rire m’a échappé quand j’ai vu la tache sur ses fesses.

J’ai regardé mon téléphone.

« Merde, je vais être en retard en cours aussi. »

En me levant, je me suis fait la remarque que j’avais sûrement la même tache sur le pantalon.

Les semaines qui ont suivi notre rencontre sur le banc ont filé à une vitesse folle. Clara sortait devant le lycée de temps en temps, au début. Lorsque nos regards se croisaient, elle venait discuter avec moi. Nous parlions de tout et de rien, les quelques minutes entre deux sonneries de cours. Avec le temps, ces rencontres hasardeuses ont laissé place à des rencontres quotidiennes. Nous ne nous cherchions plus parmi tous les élèves. Elle savait où me trouver. J’attendais toujours au même endroit. Je regardais chaque élève sortir par le portillon en attendant son arrivée. Cette pause clope du matin, qui était assez fade jusqu’à présent, est petit à petit devenue le moment que j’attendais le plus de la journée.

Un matin, à l’endroit habituel, Clara n’est finalement jamais venue. Malgré une petite déception, ce n’était pas grave. Sauf que le lendemain, elle n’était pas là non plus. Peut-être s’était-elle lassée de venir me voir ou tout simplement que j’appréciais plus nos rendez-vous qu’elle.

Alors, un peu par orgueil et un peu par peur, le jour suivant, c’est moi qui ne suis pas venu, ni les jours suivants d’ailleurs.

Un soir, devant le lycée, Clara scrutait chaque personne qui sortait par le portillon. Lorsque son regard a croisé le mien, elle est venue à ma rencontre.

Face à face, aucun mot ne sortait. Nous détournions notre regard vers nos pieds, cherchant une phrase pour engager la conversation. Comme rien ne sortait de ma bouche, Clara se lança.

— Alex… Je suis désolée, avoua-t-elle, toujours tête baissée. J’ai été malade toute la semaine. Je n’ai pas pu venir au lycée. Tu as dû m’attendre…

La raison de son absence était simple. Elle était malade. Un pic de culpabilité habitait ma poitrine.

— C’est moi, je suis désolé… J’ai cru que tu ne venais plus parce que tu avais autre chose à faire…

— Idiot… murmura-t-elle si doucement que je l’ai lu sur ses lèvres plutôt qu’entendu. Pourrais-tu me donner ton numéro ? poursuivit Clara.

La fille débordant d’assurance à notre rencontre avait disparu. Devant moi se trouvait une jeune fille timide, aux joues roses et au regard hésitant. Voir cette nouvelle facette de Clara n’était pas déplaisant.

C’est ainsi que nous avons échangé nos numéros de téléphone. Nos premiers messages étaient surtout pour avertir l’autre en cas d’imprévu.

Un soir, j’ai reçu un message de Clara.

Elle m’a proposé d’aller voir un film ensemble samedi soir.

J’ai relu au moins vingt fois le message avant d’oser lui répondre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Wewill76 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0