Chapitre 5
J’ai allumé une cigarette.
Des couples d’une vingtaine d’années entraient dans le cinéma pendant que des enfants couraient en poussant les portes de sortie. Ils étaient probablement encore immergés dans le film qu’ils venaient de voir. J’ai été étonné du nombre de personnes qui côtoyaient ce cinéma. Ce n’était clairement pas un cinéma appartenant à un grand groupe. Clara avait dit que c’était un cinéma d’auteur. Il était à Crétay, un peu éloigné du centre de la ville, dans un renfoncement entre deux avenues. Je suis passé de nombreuses fois dans le coin et pourtant, je ne l’avais jamais vu. Un long néon rouge entourait le nom du cinéma sur la façade. La devanture du cinéma me rappelait les théâtres des années 80. Il ne manquait plus que le tapis rouge à l’entrée.
La nuit commençait à tomber.
Il a fait chaud aujourd’hui, l’air était encore lourd. Un orage allait probablement éclater cette nuit.
En éteignant ma cigarette dans un grand pot rempli de sable à l’entrée, j’ai regardé mon paquet. J’en avais déjà fumé deux depuis mon arrivée. J’ai soufflé dans le creux de ma main afin de sentir mon haleine. Sans surprise, j’empestais le tabac. Mais lorsque j’ai acheté mon paquet de clopes au tabac, j’ai aussi pensé à prendre un paquet de chewing-gums à la menthe forte. J’avais la certitude qu’aucune odeur de tabac ne subsisterait. J’en avais les yeux humides.
Mon regard traversait la rue d’un bout à l’autre en attendant Clara. Elle m’avait prévenu qu’elle arriverait légèrement en retard.
Quelques jours avant, Clara m’avait parlé d’un film qui repassait au cinéma. Il parlait d’un homme qui abandonne sa vie et sa famille pour vivre un road trip à travers le continent. C’était un classique selon elle. Comment elle l’a vendu, je ne pouvais qu’avoir envie de le voir aussi.
En y repensant, peut-être souhaitait-elle que je l’invite à voir ce film à ce moment ?
Je dois avouer que je n’ai jamais été très doué pour comprendre les sous-entendus.
En relevant la tête de mes chaussures, Clara arrivait.
Elle portait une robe légèrement verte à fleurs blanches avec des chaussures ouvertes. Ses yeux verts étaient mis en avant avec le maquillage qu’elle avait mis aujourd’hui. De jolies boucles d’oreilles pendantes ornaient ses lobes.
« Tu es magnifique… » murmurais-je à moi-même. Mais mes mots ont dépassé ma pensée, car ses yeux se sont agrandis et un grand sourire s’est installé sur son visage.
— Merci, répondit-elle timidement en m’esquivant du regard.
En lui faisant la bise, une somptueuse odeur de fleur de cerisier émoustillait mon nez. À croire que ce parfum a été créé sur mesure pour elle.
Nous sommes restés deux secondes à nous regarder dans les yeux sans rien dire.
— On y va ? ai-je proposé avant que cela ne devienne gênant.
Dans le hall, en direction de la salle, la main de Clara à frollait la mienne, puis ses doigts se sont entrecroisés aux miens. Mon cœur a vacillé une demi-seconde, mais aucun de nous n’a tourné le regard. Nous avons traversé le couloir menant à la salle de projection dans le silence, main dans la main.
Je me suis assis sur le siège du cinéma. À ma gauche, Clara a fait de même. Dans les petits cinémas, il semblait y avoir moins de pub, car la pièce était déjà plongée dans le noir. Le film allait commencer. L’écran était plutôt petit, mais la pièce l’était aussi, donc paradoxalement il m’a semblé plus grand depuis notre place. Il n’y avait que nous et un couple deux rangées devant.
Nous nous partagions l’accoudoir à ma gauche, nos avant-bras se touchaient. Ce n’était pas grand-chose, mais impossible de rester concentré sur le film, la chaleur de sa peau suffisait à faire tambouriner mon cœur dans ma poitrine.
Le pire a été vers le milieu du film. Le couple en face de nous avait commencé à s’embrasser. En temps normal, cette scène m’aurait plutôt agacé, mais là, maintenant, elle était dévastatrice pour mon cœur.
Des images défilaient dans ma tête. Des images de Clara et moi qui imitions le couple en face.
Je pouvais sentir sa joue sur la paume de ma main.
Mon pouce qui lui caressait les lèvres.
La chaleur de mes lèvres embrassant les siennes.
Le goût de son baiser mélangeant l’odeur florale de son parfum et du popcorn sucré du cinéma.
J’ai fermé les yeux.
Après une longue expiration, j’ai réussi à repousser ces images dans mon esprit.
J’ai regardé Clara. Elle ne regardait pas le film, mais le couple. Dès qu’elle a remarqué mon regard, ses yeux se sont plongés dans les miens. Ils étaient magnifiques de près.
Le film avait complètement disparu, Clara n’a jamais été aussi près de moi.
Nous étions inlassablement attirés l’un par l’autre comme des aimants. Elle décrocha son regard pour le poser sur mes lèvres. Mon cœur brûlait d’envie et de peur. Un frisson m’a parcouru tout le corps.
À mon tour, j’ai posé mes yeux sur ses lèvres entrouvertes.
Tous les muscles de mon corps commençaient à se pétrifier.
Je désirais ses lèvres au plus profond de moi.
Mais je n’ai pas réussi à me lancer.
Au lieu de l’embrasser, j’ai détourné le regard.
J’ai rompu ce moment.
J’ai raté ma chance.
Pourquoi avoir réagi comme ça… Je voulais me frapper.
Une main m’a saisi le menton, m’amenant à tourner de force ma tête vers Clara. Elle était à moitié debout, un genou sur le siège. Sa main caressait l’angle de ma mâchoire. Elle était clairement agacée, ses yeux brûlaient.
S’appuyant sur son genou, elle s’est jetée sur moi. Mais s’est arrêtée à quelques centimètres de mes lèvres. Son petit sourire moqueur m’a confirmé qu’elle jouait avec moi. Je pouvais sentir son souffle effleurer mon visage. Elle a refermé ses yeux, nos lèvres ont fini par se joindre avec une douceur hésitante.puis tout a basculé pour laisser place à la passion.
Ce baiser n’était plus une simple caresse, mais s’est embrasé comme un incendie. Je sentais nos respirations s'accélérer tandis que nos langues se sont cherchées, se sont frôlées, puis se sont emmêlées. Chaque mouvement de sa bouche contre la mienne était une décharge d’énergie à travers tout mon corps. Une mèche de cheveux s’était interposée entre nos lèvres, je l’ai reposé en la remplaçant derrière son oreille. nous sommes restés blottis l’un contre l’autre tremblants entre deux baisers.
Le générique du film défilait sur l’écran. Les lumières du cinéma s’étaient déjà allumées. Même le couple devant nous était déjà parti, pourtant on a continué à regarder le générique quelques minutes.
Toujours sans un mot, on s’est levés. Je n’ai jamais été aussi déconnecté du monde qu’à ce moment.
Dans le couloir menant à la sortie, Clara et moi marchions dans l’écho des personnes qui discutaient. Aucun de nous deux ne semblait vouloir parler. Dehors, il faisait sombre, le soleil avait fini par disparaître et, avec lui, l’air lourd qu’il amenait. À la place, un souffle frais balayait les feuilles mortes à l’entrée. Nous avons fait quelques pas sur le côté pour nous éloigner des portes du cinéma. Près du mur, je me suis arrêté et nous nous sommes enfin regardés.
Dès que mon regard est tombé sur elle, un énième pic m’a pris au cœur. Nous nous regardions dans les yeux, mais c’étaient les images de notre baiser qui défilaient devant les miens. Je suspectais la même chose pour elle. Je ne ressentais aucune honte à ça, au contraire, nous avions franchi une ligne sans retour. La pression de tout à l’heure avait pratiquement disparu, alors cette fois-ci, je me suis penché et je l’ai embrassée. Elle passa ses bras autour de mon cou pour m’embrasser en retour. Au fond de moi, j’ai sincèrement pensé avoir vécu jusqu’ici pour ce moment précis.

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