Prologue

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Je marche sans savoir où je vais. Je longe l’eau, le regard perdu dans le vide, ignorant les gens et leurs regards inquisiteurs. Que fait une jeune fille habillée en tenue de soirée le long de l’eau à vingt heures ? Moi-même je n’ai pas la réponse. Il fallait que je prenne l’air et que je m’échappe de cette ambiance digne d’un cimetière envahi par les démons un jour de Sabbat. Il fallait que je m’échappe de cette fête où je n’étais clairement pas à ma place. Pourquoi mes parents m’obligent-ils à faire ça ? Pour l’argent ? Non, on en a plus qu’assez. Pour la popularité et la célébrité ? Peut-être. Après tout, mon père cherche à devenir le prochain président de l’association des PDG du continent et veut s’assurer des voix supplémentaires. Pour assurer l’avenir de l’entreprise familiale ? Pas besoin, ils m’y préparent depuis ma naissance et celle de mon frère ne change rien. Je suis la fille et la grande sœur du prochain PDG d’une des plus grandes sociétés du pays, voire du continent et de la troisième famille la plus puissante du royaume. Je ne comprends pas pourquoi ils veulent m’imposer ce mariage qui ne sera bénéfique que pour les prochaines élections.

Secrètement, j’espère me perdre dans les rues de cette grande ville que je ne connais qu’à peu près. Je ne veux pas retourner dans cette salle bondée où mon futur fiancé pourra m’exhiber comme si j’étais un des bijoux de la Reine d’Angleterre ou une médaille. Je le déteste, il le sait et il en profite pour faire passer mes amis pour de mauvaises personnes qui essayent de me détourner de la voie toute tracée que la haute société a faite pour moi. Non. Ça ne se passera pas comme ça. Je m’y opposerai et rien ne me fera pas changer d’avis. Jean-Alexandre est un connard fini qui change de copine aussi souvent que de slip et il est hors de question pour moi que je devienne une potiche qui se voile la face avec l’infidélité de son mari et qui n’attend que la prochaine soirée mondaine pour sortie et être montrée comme un trophée.

Rageant contre ce destin pourri, je shoote dans un caillou. La douleur de mes orteils me ramène sur Terre et me sort de mes sombres pensées. Je me suis perdue. Je ne suis plus le long du fleuve. Le quartier est sombre, mal éclairé et incroyablement sale. Où suis-je ? Je devrais paniquer mais non. Je suis juste curieuse de voir comment les gens des classes plus pauvres vivent. C’est plus fort que moi. Je sais que la curiosité est un vilain défaut mais je ne peux m’empêcher d’observer ce qui m’entoure. Je suis habituée aux grandes villas modernes entourées de grands jardins fleuris et entretenus par les jardiniers mais pas à cet environnement glauque. Les maisons sont toutes collées les unes aux autres, noircies par la saleté et en grande parties délabrées. Très loin de la soie et des draps blancs, les quelques miséreux qui m’observent sont habillés de vieux vêtements noirs devenus ridicules à force d’être raccommodés. Quelques enfants s’approchent de moi, curieux.

« - Tu es une princesse ?, me demande le plus proche.

- Non.

- Pourquoi êtes-vous ici ?, me demande une voix grave derrière moi. Vous êtes venue vous moquer des gens qui souffrent à cause de votre société de merde ? »

Cette voix n’est pas celle d’un enfant. Je me retourne et vois un homme qui sort de la pénombre d’une maison. Il est grand. Très grand, trop pour moi et il est dégoutant de saletés qui se sont tellement accumulées sur sa peau qu’elles forment des croutes qui se décrochent quand il ouvre la bouche et ses yeux noirs qui me fusillent.

« - Quoi ? Non ! Absolument pas ! Je me suis juste perdue en m’échappant. Rien de plus.

- Mon cul ! T’es la salope qui doit épouser notre bâtard de Prince. Qui voudrait s’échapper d’une aussi belle occasion de monter dans la société ? Tu mens comme tu respires ! Mais ça sera la dernière fois pour toi, poupée. Personne de ta classe n’entre ici et en ressort vivant. »

La peur me glace le sang. Je devrais courir, tenter de m’enfuir, essayer de sauver ma vie si ouvertement mise en danger. Je ne regrette pas d’être partie de la soirée mais bien de ne pas avoir regardé où mes pas me dirigeaient. Je vais mourir ici, dans un quartier insalubre, où la police n’ose sans doute pas venir très souvent, violée et la gorge tranchée. L’idée ne me plait pas mais mes jambes refusent de bouger et d’écouter mon cerveau qui panique totalement. Mon cœur accélère sous le coup de l’adrénaline, je sens mon sang cogner à mes oreilles et mon visage se vider de toute couleur. L’homme s’approche comme un prédateur qui joue un peu avec sa proie avant de fondre dessus. Malheureusement pour moi, il n’est pas seul. Je sens plus que je ne vois d’autres individus arriver. En les regardant du coin de l’œil, je comprends qu’aucun d’eux ne va me venir en aider mais qu’ils vont plutôt aider le malabar à m’achever. Lentement, ils m’encerclent. Les enfants se sont enfuis depuis longtemps, lançant des cris pour annoncer la mise à mort d’une chienne de la haute société, attirant de plus en plus de personnes. Je sais que je ne serais pas à la hauteur. Mes cours d’auto-défense, de krav-maga et de taekwondo ne m’aideront pas… Je tente de calmer ma respiration. Peine perdue. La bouche à peine ouverte, une femme se rue vers moi avec une barre de métal. Passant en mode automatique, je l’arrête d’une main, lui donnant un coup de pied dans les côtes en même temps. Elle crie puis s’effondre. D’autres cris résonnent et un groupe m’attaque. Ils sont trop nombreux, remarquablement bien organisés entre eux et bien plus forts que moi. Je me défends comme je peux, donnant des coups de poings et de pieds dans tous les sens, utilisant les techniques que j’ai apprises mais l’école de la rue, imprévisible et violente, commence à me submerger.

Puis une douleur au ventre me force à me plier en deux, les larmes aux yeux. L’homme qui m’a mis son énorme pied dans l’abdomen rit, visiblement très content de lui. Rendue vulnérable, des mains s’emparent de moi et commencent à déchirer ma robe de cocktail. Je crie, me débats, les menace de lourdes représailles de la part de ma famille et de la famille royale mais ils rient encore plus fort, m’assurent que personne ne viendra me sauver et m’arrachent mes vêtements. J’entends une voix aiguë et désagréable me hurler dans les oreilles qu’une fois qu’ils en auront fini avec moi, même ma mère ne me reconnaitra plus. Pas très difficile, ma mère me connait à peine vu qu’elle m’a confiée à une nurse juste après ma naissance. Tout le monde autour de moi hurle de rire et harangue ceux qui me déshabillent d’accélérer.

L’homme qui m’avait d’abord menacée s’avance, un sourire s’épanouit sur son visage crasseux et sa main se pose sur son pantalon au niveau de son sexe afin de le faire sortir tout en me regardant droit dans mes yeux ouverts de frayeur. Il va vraiment me violer ? Devant tout ce monde ? Au milieu de la rue ? Non ! Pitié ! Dites-moi que ce n’est qu’un cauchemar ! Des larmes se mettent à couler sur mes joues. Je suis perdue. Déjà, il a sorti son engin érigé, ridiculement petit pour un colosse aussi gros, et pose ses mains noires sur ma poitrine blanche. Prise de panique, je hurle, me débats encore plus fort, donnant un coup de coude dans un ventre. J’entends un cri. Puis un autre. Encore un autre. J’ai arrêté de frapper mais les cris continuent. Que se passe-t-il ? Mon agresseur est soudain tiré en arrière et les mains qui me tenaient me lâchent. Je tombe, me cognant la tête contre le sol. Tout tourne. J’essaye de me relever mais sans grand succès. La deuxième fois est la bonne : mes bras acceptent de me soutenir et me poussent jusqu’à ce que je sois à genoux. Mes assaillants s’enfuient, je les entends s’appeler à la retraite. Quel soulagement ! Mais jusqu’à quand ? Qui les a attaqués ? Mon défenseur est-il venu me sauver la vie ou les a-t-il éloignés afin de me faire subir lui-même les sévices qu’ils me préparaient ?

Enfin, mon sauveur apparait devant moi. Il s’agenouille, enlève sa veste et la pose sur mes épaules. À travers la pénombre et le brouillard qui obstruent ma vue, j’aperçois deux yeux verts et brillants, un visage propre où commence à fleurir un hématome et une bouche si belle et si bien dessinée. Je crois entendre un « Tout va bien. Vous ne risquez plus rien. » d’une voix douce, un peu rauque et indubitablement virile mais mon corps devient mou et ma vue s’obscurcit.

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