L'Entretien
Assis dans le fauteuil en cuir noir que m’a désigné Cristina, je regarde autour de moi. Le sol, les murs, le plafond, tout est blanc et en nuances de gris. Sauf les plantes. Sur la table basse, les revues sont trop bien alignées pour que j’y touche et Cristina me dévisage depuis son bureau qui semble faire office d’accueil. Je reste immobile, les mains sur les genoux, mon sac à dos entre les jambes.
La cravate était-elle un bon choix ?
Cristina ne correspond pas à sa voix. C’est une petite femme sèche, très brune et très bronzée. Beaucoup de colliers, trop de bracelets, des lunettes immenses et des tongs. Italienne.
Elle me propose un café que j’accepte, avec un verre d’eau. Merci. Elle me regarde le boire, je détourne la tête. Par une grande fenêtre, je vois le ciel bleu et la branche d’un palmier. Au loin, j’entends des roulements de chaises, des cliquetis de clavier, des clics de souris, aucune voix ; l’open-space que je devine à travers les rayonnages d’une bibliothèque.
Il fait bien plus chaud qu’à Paris, je transpire. Ma veste m’encombre. Ou est-ce le stress ?
Ce foutu stress est monté d’un coup. Dans le TGV quelque part entre Valence et Avignon. Une sueur froide remontée de mes orteils jusqu’à mon crâne au moment où je me suis demandé ce que je faisais. Rappeler pour avoir des précisions sur un poste c’est une chose. Poser une journée de congés pour descendre passer un entretien sur la côte d’Azur en est une autre.
Et s’ils me disaient oui ?
Je n’en avais parlé à personne, pas à mes parents, pas à ma sœur, surtout pas à des collègues. Et pas même à Étienne, mon meilleur ami, qui savait tout, parfois avant moi.
Pourvu qu’ils me disent non.
Dans le TGV, j’avais consulté des annonces immobilières, comme ça, simple curiosité. Une terrasse était envisageable. Je serais bien en centre ville… Et puis, je trouverais sans problème un locataire pour mon appartement à Paris.
Et s’ils me disaient non ?
Arrivée à Nice à l’heure prévue. Le soleil était radieux, une légère brise, mon parapluie inutile, les palmiers dans les jardins, le chant des mouettes, la mer en bas de l’avenue.
Pourvu qu’ils me disent oui.
Aurais-je le temps de me baigner après l’entretien ? La plage est à dix minutes. Je n’ai pas de maillot… Je pourrais me baigner tous les jours après le travail ? Et déjeuner sur les galets ?
Je fixe les quelques grains de café au fond de mon gobelet vide. Certains y lisent leur destin, j’y vois ma confusion.
Bruit de tongs sur le terrazzo et odeur de lavande, je relève la tête. « Herman vous attend dans son bureau ».
Que dire de ces quarante-cinq minutes ? Déjà, il ne m’a pas lâché des yeux de tout l’entretien. N’avait-il jamais vu un parisien ? Et son rire franc après m’avoir expliqué que « on » avait dit beaucoup de bien de moi. Le salaire ? Plus élevé qu’à Paris, nettement. Les projets ? Un portefeuille plus que séduisant et une large autonomie promise pour les mener.
« Évidemment Jean, c’est un CDI, directement. Je ne vais pas vous demander de venir ici pour un CDD ».
Mon stock de questions épuisé, je remets mon cahier dans ma sacoche. Il m’achève. « Pour moi, c’est tout bon, le plus tôt serait le mieux ».
Devant son bureau, je le remercie, il me remercie, Cristina me remercie aussi et me regarde encore.

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