I
14 février 2012
Pour la énième fois, je vérifie que tout va bien sur la table.
Bougies : OK.
Couverts : OK. Notre service de mariage est tout à fait de circonstance. La jolie nappe que j’ai brodée cet été convient parfaitement.
Fleurs… Il doit les emmener. Et je lui laisse le choix libre. En tout cas, le vase est prêt à les réceptionner. Un joli vase en verre soufflé acheté lors de notre voyage à Venise, peu après notre mariage. Un beau souvenir.
Dans le four, le rôti de veau diffuse déjà ses bonnes odeurs dans la cuisine.
Je nous ai concocté un repas spécial ! La sortie cinéma de cette après-midi était vraiment tombée à pic, car dès lors pas de cahier à corriger et j’ai pu cuisiner tranquille.
Je regarde l’heure.
Mathias ne devrait plus tarder. Il est prévu qu’il dépose petit Paul chez mes parents, avant d’aller acheter des fleurs et de me rejoindre, après être passé à la pâtisserie où j’avais commandé un gâteau.
Il est vrai qu’aujourd’hui c’est spécial : sept ans de vie commune, cinq ans de mariage et bien sûr la Saint Valentin.
Je me suis pomponnée pour l’occasion : j’ai pris un bain parfumé, je me suis maquillée juste ce qu’il faut, j’ai coiffé mes longs cheveux châtains en chignon flou, comme il aime, et j’ai passé ma plus belle robe, celle qu’il préfère, la noire avec le liséré bleu marine sur le décolleté. Et je ne parle pas de ce qu’il y a dessous…
Je finalise la table et je m’assois sur le canapé pour l’attendre. Poupette y est déjà présente, couchée en rond sur son coussin, et je la caresse machinalement. Son ronronnement apaise ma fébrilité. Cette tigresse d’aspect est une chatte adorable, même si elle a son petit caractère. Et Paul l’adore. Ils passent de longs moments à jouer ensemble, et avec lui, elle sait se faire pattes de velours.
Le temps s’écoule. J’ai depuis longtemps éteint le four afin que le rôti ne s’assèche pas trop.
Je trouve quand même qu’il est en retard. Il est toujours si ponctuel !
Un sombre pressentiment m’assaille soudainement.
La sonnerie du téléphone fixe retentit alors dans la pièce.
Je reste un moment interrogative.
Pour quelle raison n’appelle-t-il pas sur mon portable ?
Je me lève et décroche le combiné.
Et mon cerveau n’arrive pas à saisir ce que l’on me dit.
La voix est grave et derrière il y a des cris…
Il y a des sirènes.
Lorsque je prends enfin conscience de ce que l’on me dit, tout s’écroule autour de moi.
Mes deux amours…
Quand je raccroche, je suis ailleurs. Et je demeure quelques instants dans une sorte de torpeur, assommée. Finalement, je me reprends, autant que faire se peut.
Il faut que j’aille les rejoindre.
Je ne peux pas me rendre aux urgences seule. C’est impossible. Je m’en sens incapable. Et prendre le volant dans l’état où je suis, ce serait imprudent. Il y a déjà assez de…
Je secoue la tête, je me lève du canapé sur lequel je suis restée prostrée un certain temps et j’appelle ma sœur.
Au moment où j’entends sa voix, je ne sais que lui dire. Elle doit comprendre que ce qui vient de se produire est grave. Mathias et Paul sont les uniques mots cohérents qui sortent de ma bouche. Elle me dit qu’elle arrive, mais c’est comme dans un brouillard. Un brouillard qui me cerne de plus en plus. Et je me rassois, face au malaise qui me gagne. J’en sors à peine quand j’entends que l’on frappe à la porte.
Comme la porte n’est pas close, elle entre malgré mon absence de réponse. À me voir immobile sur le canapé, le téléphone dans ma main, elle comprend que la situation est probablement beaucoup plus dramatique qu’elle ne le pensait.
Je lève les yeux vers elle, les pleurs sur mes joues dévalent, mais j’arrive à articuler cette phrase lapidaire :
― Amène-moi aux urgences.
― Quoi ?
― Ils ont eu un accident.
Elle se fige et rétorque :
― Allons-y.
Elle comprend que je ne peux pas en dire plus. Je ne peux pas dire ce que je comprends à peine moi-même. Paul. Mon petit monstre si plein de vie…
Nous montons dans la voiture, je serre mon sac contre moi, l’angoisse au ventre face à ce qui m’attend là-bas. Je ne vois rien du paysage, je ne parle pas.
Aux urgences, c’est ma sœur qui doit passer outre son inquiétude pour poser les questions afin de savoir où l’on doit se rendre. Mais quand il faut être confronté à la réalité qui explose à ma figure face aux paroles du docteur, je lui affirme que je veux le faire seule. Instinctivement, je ne veux pas qu’elle voit cela.
Lorsque je pénètre dans la chambre, je ne regrette pas mon souhait.
Ces yeux fermés dans ce visage que j’ai tant de mal à reconnaître. Tout cet appareillage…
Je prends sa main. Sa blancheur sur la blancheur. J’attends un son, un soupir, un mouvement, un battement de cil…
Un nouveau pressentiment m’envahit. Encore plus puissant que celui de tout à l’heure.
Et cette certitude, inexplicable, irrévocable.
C’est la dernière fois que je saisis cette main dans la mienne.
Je me mets debout et me penche pour poser un baiser sur ses lèvres, gardant sa main dans la mienne.
Le médecin a été clair.
En ce qui concerne Paul, je sais que je n’irai pas le voir. Pas le courage… pas la force.
Je veux garder de lui dans ma mémoire ce visage rieur de ce matin, celui qu’il avait lorsqu’il est parti à l’école. Celui-ci. Et aucun autre. Si son père est dans un état où le pronostic vital est engagé, je sais que pour lui, même cela lui a été refusé. Il est parti dans un monde où les petits garçons restent des petits garçons espiègles et joyeux pour toujours.
Mon ange a rejoint les anges. Je n’ai pas la force de serrer dans mes bras son petit corps privé définitivement de chaleur, de son sourire taquin, de son regard coquin.
Je ne sais combien de temps je conserve cette main dans la mienne, avec dans ma tête ses images qui défilent, ce passé commun, la première rencontre. Le temps passe.
C’est un son aigu qui me sort de là, et l’arrivée de l’infirmière et du médecin.
Ils œuvrent en vain.
Et je comprends que tout s’achève.
Je suis comme ailleurs, loin de tout.
Je suis comme hors de moi.
Je dois sortir et avancer.
D’ores et déjà seule.

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