Nightmare_origine
Ce qui revient de la mort
Le monde avait oublié son nom.
C'était voulu. Ceux qui l'avaient exilé avaient tout effacé : les archives, les témoignages, les visages qui auraient pu se souvenir. Ils avaient été méthodiques. Propres. Comme on efface une erreur qu'on ne veut plus voir. Ils avaient envoyé quelque chose d'ancien et de dangereux dans le Royaume des Morts, et ils avaient tiré un trait.
Ils n'avaient pas prévu qu'il en revienne.
Personne ne revenait jamais du royaume des morts.
Personne, sauf lui.
La forêt de Valdris s'étendait à perte de vue sous un ciel sans étoiles, noire et silencieuse comme une tombe ouverte. Les arbres se dressaient, tordus, leurs branches noueuses entrelacées comme des doigts crispés vers un ciel qui ne répondait plus. Pas un souffle de vent. Pas un insecte. Pas un oiseau. Juste ce silence épais, absolu, qui précède les choses que le monde préférerait ne pas voir arriver.
Et au bout de la forêt, immobile entre deux arbres morts — une silhouette.
Grande. Impressionnante d'obscurité et de silence.
Un manteau sombre tombait jusqu'au sol, capuche relevée, avalant ce qui aurait dû être un visage. Mais là où un visage aurait dû se trouver, il y avait un masque. Noir mat, aux reflets rouge sang qui semblaient pulser faiblement dans l'obscurité. Un museau allongé d'Anubis. Des oreilles pointues de kitsune. Sur le front, une croix Ânkh dorée qui captait le peu de lumière de lune filtrant à travers les nuages — seule touche d'or dans tout ce noir, comme une flamme qui refuse de s'éteindre. Deux boucles d'or aux oreilles tintèrent imperceptiblement quand la silhouette inclina la tête vers les lumières lointaines de Valdris-Prime.
Il était là.
Après tout ce temps.
Nightmare.
Il ne bougeait pas. Il regardait. Les yeux derrière le masque — des yeux que personne n'avait jamais vus, que personne ne pouvait voir — balayaient lentement les remparts illuminés de la ville. Les tours de garde. Les feux des sentinelles. Les bannières dorées du Grand Conseil qui flottaient au sommet des murailles, visibles même de loin, même dans le noir.
Cette bannière.
Quelque chose se contracta derrière le masque quand il la vit. Pas de la colère. Pas de la douleur. Quelque chose de plus froid, de plus profond, de plus dangereux que les deux réunies. Une certitude. La certitude de celui qui a traversé la mort, qui a marché dans les cendres du monde oublié, qui a appris des choses que même les dieux refusent de regarder en face — et qui sait exactement pourquoi il est revenu.
Il leva la main droite.
Doucement. Comme une sentence.
Des volutes d'ombre noire naquirent entre ses doigts, affamées, tournoyant en spirales silencieuses. La croix Ânkh sur son front s'illumina d'un bref éclat rouge sang. Tout autour de lui, les ombres de la forêt se tendirent dans sa direction, comme des créatures reconnaissant leur maître après une longue absence.
Pas de la magie ordinaire. Pas de la magie apprise dans les livres ou transmise par des maîtres. Quelque chose d'autre. Quelque chose d'antérieur. Une magie née avant les dieux, avant les royaumes, avant les noms des choses — une magie que le monde avait enfouie dans ses profondeurs parce qu'il en avait peur.
Et lui seul pouvait la toucher.
Il ferma la main. Les ombres disparurent.
Il fit un pas en avant.
Puis un autre.
Sa lance — longue, noire, couverte d'inscriptions runiques qui semblaient bouger quand on ne les regardait pas directement — apparut dans sa main droite comme si elle avait toujours été là. Comme si elle l'avait attendu.
Il marchait vers Valdris-Prime sans se presser. Sans se cacher. La nuit s'ouvrait devant lui comme une chose vivante qui reconnaissait son droit de passage. Les ombres s'écartaient et se refermaient derrière lui, effaçant ses traces, avalant le souvenir de son passage.
Il ne savait pas encore qui l'avait trahi.
Ce visage — ce nom — avait été arraché quelque part entre l'exil et le royaume des morts, comme une page brûlée dans un livre. Il ne restait que le vide à la place, et ce vide avait une forme, une texture, un goût de trahison froide qu'il reconnaîtrait entre mille.
Il trouverait.
Il avait traversé la mort pour ça.
À Valdris-Prime, cette nuit-là, un garde sur le rempart nord s'arrêta brusquement au milieu de sa ronde. Il scruta l'obscurité de la forêt, les sourcils froncés, la main sur son arme sans savoir pourquoi.
Il ne vit rien.
Mais quelque chose, au fond de lui, dans cet endroit primitif où la raison n'a pas accès, lui dit une chose très simple :
Cours !
Il n'écouta pas. Il avait tort.

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