Chapitre 2 — Les Terres qui Tremblent

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Valdris-Prime s'endormait rarement d'un sommeil tranquille.
Même aux heures les plus creuses de la nuit, quand les lanternes à huile commençaient à faiblir et que les derniers ivrognes titubaient vers leurs paillasses, la ville gardait ce bourdonnement sourd et constant qui caractérisait les grandes cités — ce bruit de fond fait de mille petits sons ordinaires, de volets qui grincent, de chiens qui aboient au loin, de gardes qui échangent des mots las au coin des rues pavées. Valdris-Prime vivait, respirait, grondait. C'était une ville qui avait oublié ce qu'était le silence véritable.
Cette nuit, elle allait se souvenir.
Nightmare entra dans la ville par le quartier bas, là où les murailles étaient les plus anciennes et les plus négligées, là où les pierres disjointes offraient des prises suffisantes pour qui savait grimper sans faire de bruit. Il n'avait pas eu besoin de grimper. Les ombres l'avaient simplement… avalé d'un côté du mur et recraché de l'autre, comme si la frontière entre dehors et dedans n'avait jamais existé pour lui.
Il se déplaçait le long des ruelles étroites du quartier bas sans un son.
Pas de pas. Pas de froissement de tissu. Rien.
Sa silhouette — un mètre quatre-vingt-sept de présence absolue enveloppée dans un long manteau anthracite — glissait entre les bâtisses délabrées comme une pensée mauvaise qu'on ne peut pas chasser. Le masque Kitsune-Anubis absorbait la faible lueur des lanternes mourantes, la croix Ânkh dorée sur son front captant par intermittence un reflet cuivré quand il passait sous l'une d'elles. Les deux boucles d'or à ses oreilles tintaient à peine, un son si discret qu'il se fondait dans le silence ambiant comme une note dans une mélodie.
Il ne cherchait pas à se cacher.
Il ne cherchait simplement pas à être vu. Ce n'est pas la même chose.
Le quartier bas de Valdris-Prime était le territoire des oubliés — ceux que la ville tolérait sans les accueillir vraiment. Des marchands ruinés qui dormaient sous leurs anciens étals, des enfants des rues qui se serraient les uns contre les autres dans les encoignures de portes, des vieillards que personne n'attendait plus nulle part. Des gens habitués à regarder le sol, à ne pas poser de questions, à survivre dans les marges du monde des autres.
Ce fut l'un d'eux qui le vit en premier.
Un homme d'une cinquantaine d'années, adossé contre un mur de briques usées, une bouteille vide entre les doigts. Ses yeux mi-clos s'ouvrirent lentement quand la silhouette passa devant lui. Il cligna des paupières. Regarda. Cligne encore. Le masque. La croix. La stature immobile et certaine de quelque chose qui n'appartient pas tout à fait au monde des vivants.
L'homme ne cria pas.
Il ferma simplement les yeux très fort, serra sa bouteille vide contre sa poitrine comme un talisman, et murmura quelque chose qui ressemblait à une prière dans une langue que personne ne parlait plus depuis des générations.
Nightmare passa sans s'arrêter.
Il avait un objectif cette nuit. Un seul. Les archives souterraines du Conseil des Arcanes se trouvaient sous le quartier administratif, à l'opposé de la ville — mais avant d'y arriver, avant de commencer à chercher des réponses sur sa trahison et sur les fragments d'Omvra dispersés aux quatre coins du monde, il avait besoin de quelque chose de plus immédiat.
Il avait besoin de savoir ce que le monde savait de lui.
Ce que les gens racontaient. Ce que le Conseil avait dit, officiellement, pour expliquer sa disparition. Les mensonges qu'ils avaient construits sur ses ruines.
La meilleure façon de le savoir était d'écouter.
Et la meilleure tenue d'écouter, dans une ville comme Valdris-Prime, était de trouver une taverne.
La taverne du Pont Cassé se trouvait à la frontière entre le quartier bas et le quartier des artisans - un bâtiment trapu aux murs de pierre grise, dont l'enseigne en bois peint représentait un pont brisé en deux au-dessus d'un gouffre sans fond. Une métaphore que Nightmare aurait trouvée intéressante s'il avait encore ce genre de pensées.
Il s'installa dans l'ombre d'une ruelle en face, adossé au mur, et attendit.
À l'intérieur, on entendait le brouhaha habituel des fins de soirée — des voix qui montaient, des rires gras, le choc sourd des chopes qu'on repose trop fort sur les tables. Des sons ordinaires. Des sons de gens qui ne savaient pas encore.
Il n'attendit pas longtemps.
La porte de la taverne s'ouvrit brutalement et deux hommes sortirent en titubant, s'appuyant l'un sur l'autre avec cette fraternité forcée que l'alcool fabrique entre des inconnus. Ils s'arrêtèrent à quelques pas de la porte, respirant l'air nocturne avec des soupirs de contentement.
— Tu as entendu ce qu'ils disaient à l'intérieur ? dit le premier, un homme trapu à la barbe rousse, en baissant la voix comme si les murs pouvaient l'entendre.
— À propos de quoi ? grogna le second, plus grand, avec une cicatrice qui lui barrait le menton.
— Le garde du rempart nord. Celui qui a fait son rapport ce matin.
Un silence. L'homme à la cicatrice se redressa légèrement, soudain moins ivre qu'il ne le paraissait.
— Qu'a-t-il déclaré ?
— Il a dit qu'il avait vu quelque chose dans la forêt. Une silhouette. Et qu'il avait senti… Il a dit qu'il avait senti quelque chose qu'il n'arrivait pas à décrire. Comme si l'air autour de lui était devenu trop lourd à respirer. Comme si quelque chose l'observait depuis un endroit qui n'existe pas.
Nouveau silence.
— Le Conseil a dit quoi ?
— Le Conseil a dit que c'était la fatigue. Qu'il avait trop bu. Qu'il reprendrait du service après deux jours de repos.
L'homme à la barbe rousse baissa encore la voix. Si bas que Nightmare, depuis sa ruelle à une dizaine de mètres, dut concentrer quelque chose derrière son masque pour l'entendre clairement.
— Mais d'autres gardes ont parlé. Pas officiellement. Entre eux. Ils disent que trois autres ont ressenti la même chose cette nuit. Ce poids dans l'air. Ce regard venu de nulle part.
— Tu crois que c'est...
— Je ne crois rien. Je répète ce que j'ai entendu.
Les deux hommes se turent un long moment. Puis l'homme à la cicatrice dit quelque chose d'une voix tellement basse que même Nightmare ne l'entendit pas clairement. Mais il entendit le mot qui termina la phrase.
Nightmare.
Les deux hommes rentrèrent dans la taverne précipitamment, comme si prononcer ce mot à voix haute dans la rue était suffisant pour attirer quelque chose qu'on ne voulait pas attirer.
Ils avaient raison.
Dans la ruelle en face, la silhouette au masque Kitsune-Anubis resta immobile encore quelques secondes. La croix Ânkh sur son front luisit faiblement dans l'obscurité. Puis Nightmare se détourna et s'enfonça plus profondément dans les ruelles du quartier bas, en direction du quartier administratif.
Ils savaient qu'il était là.
Pas officiellement. Pas encore. Mais la rumeur courait déjà, souterraine et terrifiée, comme une fissure dans la glace qui s'étend avant que la surface ne cède.
Bien.
La peur était un outil. Et Nightmare savait s'en servir.
Les archives souterraines du Conseil des Arcanes n'étaient pas censées être accessibles.
Trois portes de fer forgé. Deux gardes en permanence devant chacune. Des sceaux runiques gravés dans les murs qui auraient dû détecter toute utilisation de magie à moins de vingt mètres. Un couloir piégé dont seuls les membres du Conseil connaissaient le chemin sûr.
Nightmare traversa tout cela en quatre minutes.
Non pas parce que ces défenses étaient faibles — elles ne l'étaient pas. Mais puisqu'elles avaient été conçues pour arrêter des êtres qui appartenaient encore entièrement au monde des vivants. Des êtres dont la magie fonctionnait selon les règles connues, cataloguées, anticipées par ceux qui avaient construit ces protections.
La Magie des Ténèbres Divines ne fonctionnait pas selon ces règles.
Elle ne fonctionnait selon aucune règle.
Il se déplaçait dans les couloirs souterrains du Conseil comme une ombre parmi les ombres, les torches murales vacillant sur son passage sans raison apparente, les flammes se penchant vers lui comme attirées par quelque chose qu'elles ne comprenaient pas. Les gardes qu'il croisait ne le voyaient pas. Pas parce qu'il était invisible — mais puisque quelque chose dans leur cerveau refusait de traiter ce que leurs yeux enregistraient. Un mécanisme de protection instinctif. Le même qui pousse un animal à regarder ailleurs quand un prédateur trop grand passe à côté de lui. Les archives étaient une salle vaste et voûtée, ses murs couverts d'étagères qui montaient jusqu'au plafond, chargées de milliers de rouleaux de parchemin et de livres reliés en cuir épais. L'odeur était celle de la poussière ancienne et de l'encre séchée — l'odeur des secrets qu'on a pris soin d'écrire pour ne pas les oublier, et de cacher pour que personne d'autre ne les lise.
Nightmare s'arrêta au centre de la salle.
Il n'avait pas besoin de chercher. Pas besoin de parcourir les étagères une par une. Il ferma les yeux derrière son masque et tendit quelque chose — pas une main, pas un sens ordinaire, mais quelque chose d'autre, quelque chose qui n'avait pas de nom dans les langues des vivants — vers l'obscurité de la salle.
Et l'obscurité lui répondit.
Les ombres entre les étagères frémirent, se tendirent, glissèrent le long des rangées comme des doigts qui tâtonnent. Trois secondes. Cinq. Puis une ombre revenue vers lui porta quelque chose — un rouleau de parchemin ancien, à la couverture de cuir ébène frappée d'un sceau qu'il reconnut immédiatement.
Le sceau du Grand Conseil. Daté de la nuit de sa trahison.
Il l'ouvrit.
Il lut.
Et pour la première fois depuis son retour, quelque chose changea derrière le masque Kitsune-Anubis. Pas de la colère. Pas de surprise. Quelque chose de plus complexe, de plus douloureux, de plus difficile à nommer.
Le document ne parlait pas de trahison. Il ne parlait pas d'exil.
Il parlait d'une exécution.
Selon les archives officielles du Grand Conseil des Arcanes, Nightmare n'avait pas été exilé.
Il avait été tué.
Dehors, à Valdris-Prime, la nuit continuait son cours ordinaire. Les gardes patrouillaient. Les lanternes mouraient une à une. Les gens dormaient de ce sommeil lourd et sans rêves des gens qui ne savent pas encore.
Mais dans les archives souterraines du Conseil, un homme qui n'aurait pas dû exister tenait entre ses mains la preuve que le monde entier croyait qu'il était mort.
Et quelque part dans ces lignes d'encre froide et officielle, entre les mots soigneusement choisis de ceux qui l'avaient condamné, se cachait peut-être la première pièce du puzzle.
Le nom de celui qui avait signé l'ordre.
Nightmare retourna le parchemin.
Il y avait cinq signatures.
Cinq noms.
Et il n'en reconnut aucun.

Qui sont ces cinq signataires ? Pourquoi sa mémoire refuse-t-elle de les reconnaître ? Et si le monde croit qu'il est mort… que se passe-t-il quand il prouvera le contraire ?

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