Chapitre 3 — Ce Que le Masque Cache
Il y avait cinq noms.
Nightmare les avait lus une fois. Une seule. Puis il avait roulé le parchemin avec une lenteur délibérée, ses doigts appuyant sur le cuir ébène de la couverture comme s'il voulait s'assurer que le document était réel — qu'il ne s'était pas trompé, qu'il n'avait pas lu ce qu'il voulait lire plutôt que ce qui était réellement écrit. Il l'avait glissé dans les plis intérieurs de son manteau anthracite, contre sa poitrine, et il était reparti dans les couloirs souterrains du Conseil des Arcanes sans un regard en arrière.
Cinq noms.
Cinq signatures tracées à l'encre cramoisie au bas d'un document qui déclarait officiellement sa mort.
Cinq personnes qui avaient regardé en face ce qu'ils faisaient — qui avaient tenu une plume, qui avaient trempé cette plume dans l'encre, qui avaient posé leur nom sur une ligne — et qui avaient décidé que c'était acceptable. Que c'était nécessaire. Que lui, ce qu'il était, ce qu'il représentait, méritait d'être effacé du monde avec la même froideur administrative qu'on efface une dette dans un registre de comptes.
Cinq noms qu'il ne reconnaissait pas.
Ce n'était pas le pire.
Il traversait les couloirs souterrains du Conseil au même rythme régulier et silencieux, le même pas qui ne faisait aucun bruit sur les dalles de pierre froide, les torches murales vacillant à son passage sans qu'il leur prête la moindre attention. Les gardes qu'il croisait continuaient à regarder devant eux, leurs yeux glissant sur lui comme l'eau glisse sur la pierre — cette incapacité profonde et instinctive à enregistrer sa présence qui était moins de l'invisibilité que quelque chose de plus fondamental, quelque chose qui opérait directement sur la façon dont un cerveau vivant traitait les informations que ses yeux lui envoyaient.
Il connaissait ce mécanisme. Il l'avait étudié dans le royaume des morts, appris à le comprendre, appris à le produire volontairement. La conscience humaine avait des limites. Elle ne pouvait pas intégrer certaines choses sans se briser. Alors plutôt que de se briser, elle choisissait de ne pas voir. Un mécanisme de protection élégant, dans sa manière. Presque admirable.
Cependant cette nuit, dans les archives souterraines, quelque chose avait contourné ce mécanisme. Lui-même.
Parce que le pire, ce n'était pas les cinq noms qu'il ne reconnaissait pas. C'était ce qu'il avait remarqué en lisant le document — ce détail infime, enfoui dans la formulation juridique du texte comme une lame dans un gant de velours, une tournure de phrase spécifique que le Grand Conseil utilisait dans ses condamnations les plus graves, celles qui ne touchaient pas seulement au corps ou à la liberté d'un condamné, mais à quelque chose de plus profond.
La mémoire.
Il n'avait pas perdu ses souvenirs dans le royaume des morts. Il ne les avait pas perdus dans le chaos de l'exil, ni dans la douleur de ce qui avait suivi, ni dans les années — combien d'années ? il ne le savait pas exactement, le temps fonctionnait différemment dans le Royaume des Morts — passées à survivre dans un endroit que le monde des vivants avait conçu comme une sentence sans retour.
On les lui avait pris.
Délibérément. Chirurgicalement. Avec la précision de quelqu'un qui connaît les mécanismes de la mémoire suffisamment bien pour ne pas simplement l'effacer en bloc — ce qui aurait laissé des traces, des bords nets, une absence reconnaissable — mais pour l'effriter par couches successives, retirer les fils un par un jusqu'à ce qu'il ne reste que du tissu sans motif, une tapisserie dont on aurait extrait toutes les figures en laissant intact le fond.
Il se souvenait de tout le reste. De sa formation. De ses connaissances. De la géographie du monde de Valdris, de ses lois, de ses structures politiques. Il se souvenait de la magie, de comment l'utiliser, de ce qu'elle pouvait faire. Il se souvenait de concepts abstraits, de faits historiques, de données pratiques.
Mais les visages ? Les noms ? Les relations ? Les moments précis qui auraient pu lui dire qui lui avait souri avant de lui planter un couteau dans le dos ?
Disparus.
Et maintenant il avait cinq noms écrits sur un parchemin, cinq noms qui auraient dû résonner dans sa mémoire comme des coups de cloche, et il les lisait comme on lit une liste d'inconnus.
Valdren Osse. Mira Tahl. Soren Drak. Elyan Voce. Kaïn Mur.
Il les répéta mentalement une fois de plus, dans l'obscurité du couloir souterrain, en cherchant n'importe quoi — une vibration, une résistance, le plus petit frémissement dans les couches profondes de ce qui restait de sa mémoire effacée.
Rien.
Ces noms n'existaient pas pour lui. Ils flottaient dans son esprit sans racines, sans attaches, sans le moindre fil qui les relierait à quoi que ce soit de concret.
Il émergea des souterrains par une bouche d'égout abandonnée dans le quartier des tanneurs — un quartier qui sentait le cuir traité et les produits chimiques âcres même au cœur de la nuit, une odeur assez forte pour couvrir presque tout le reste — et s'arrêta un moment dans l'encadrement étroit de la sortie, immobile, à laisser ses sens s'étendre dans l'obscurité environnante avant de bouger.
Rien de menaçant. Rien qui surveille. Juste la nuit ordinaire de Valdris-Prime, avec ses bruits de fond familiers et sa fausse tranquillité.
Il se fondit dans les ruelles.
Il lui fallut vingt minutes pour traverser la ville du quartier administratif jusqu'au quartier portuaire, en longeant les murs, en coupant par les passages que les habitants ordinaires évitaient — trop étroits, trop sombres, trop chargés de cette atmosphère particulière des endroits que personne ne revendique vraiment. Des passages qui lui allaient parfaitement.
L'odeur du port arriva avant les sons — cette odeur de sel et d'eau stagnante, de bois humide et de marchandises entassées, de vie maritime dans tout ce qu'elle a de moins romantique et de plus concret. Puis les sons : le clapotis de l'eau contre les quais, le grincement des amarres, le craquement périodique des coques qui respirent dans leur sommeil.
Il ne cherchait pas le port lui-même. Il cherchait ce qu'il y avait derrière — les anciens entrepôts qui dataient d'une époque où Valdris-Prime était une ville plus petite, avant que le Conseil des Arcanes ne décide d'étendre les quais vers l'est et de construire de nouveaux bâtiments plus grands, plus modernes, plus conformes à l'image que la ville voulait donner d'elle-même. Les anciens entrepôts avaient été abandonnés depuis des décennies, progressivement vidés puis oubliés, leurs propriétaires morts ou partis, leurs baux expirés sans renouvellement. Personne n'y venait plus. Personne n'en voulait plus.
Ce qui en faisait des endroits parfaits pour quelqu'un qui n'était pas censé exister.
Il trouva ce qu'il cherchait au troisième essai — les deux premiers entrepôts étaient structurellement trop compromis, leurs planchers effondrés dans leurs propres sous-sols, inutilisables même pour quelqu'un dont les standards de confort étaient aussi bas que les siens. Le troisième était différent. Plus grand que les deux autres, construit avec une pierre plus épaisse qui avait mieux résisté au temps, le toit partiellement effondré en son centre mais les murs encore debout dans leur quasi-totalité, solides et épais. L'intérieur était vaste et haut de plafond, encombré de vieux équipements rouillés et de caisses dont le contenu avait depuis longtemps pourri ou été pillé, le sol couvert d'une couche uniforme de poussière et de débris que personne n'avait troublée depuis assez longtemps pour que de la mousse commence à coloniser certains coins.
Les murs étaient couverts de graffitis anciens — des noms, des dates, des dessins maladroits, les témoignages anonymes de gens qui étaient passés par là et avaient voulu laisser une trace de leur passage sur quelque chose qui durerait plus longtemps qu'eux. Une impulsion humaine que Nightmare trouvait à la fois compréhensible et étrange. Ce besoin de laisser une marque. De dire : j'étais là, j'ai existé, quelque chose de moi subsiste dans ce monde après mon passage.
Il s'installa au centre de la salle, dans l'espace dégagé sous le trou dans le toit, et sortit le parchemin.
Le ciel au-dessus de lui était d'un gris profond et uniforme, sans étoiles, sans lune — une obscurité de nuages épais qui avalaient la lumière avant qu'elle puisse atteindre le sol. Il n'en avait pas besoin. La croix Ânkh sur son front diffusait une lueur dorée et régulière, suffisante pour lire, suffisante pour voir sans être vue.
Il déroula le parchemin une seconde fois et le lut dans son intégralité.
Pas seulement les cinq noms cette fois. Tout. Chaque ligne. Chaque mot. Chaque formule juridique et chaque tournure administrative, en cherchant dans les espaces entre les mots autant que dans les mots eux-mêmes. Les documents officiels du Grand Conseil avaient cette particularité qu'ils présumaient toujours plus que ce qu'ils semblaient dire — leurs rédacteurs avaient été formés à une tradition d'écriture codée qui permettait à ceux qui la connaissaient d'y lire des informations que le texte apparent ne contenait pas.
Nightmare connaissait cette tradition.
Il l'avait apprise quelque part, avant. Il ne savait plus où ni comment ni auprès de qui, mais la connaissance était là, intacte dans sa mémoire technique même si tout ce qui aurait pu lui révéler comment il l'avait acquise avait été effacé.
Il lut donc entre les lignes.
Ce qu'il trouva le fit s'arrêter à deux reprises. La première fois sur une mention indirecte de ce qu'on appelait dans le jargon du Conseil un Sceau de Dissolution — une magie rare et extraordinairement complexe, réservée aux condamnations de la plus haute gravité, qui ne se contentait pas d'effacer mais qui dissolvait, qui réorganisait les connexions neuronales d'une façon si profonde et si irréversible que même un guérisseur de premier ordre n'aurait pas pu en réparer les dégâts. Le genre de magie qui nécessitait non seulement une connaissance théorique exceptionnelle, mais aussi un accès à des ressources que seuls les membres les plus haut placés du Conseil pouvaient réunir.
Ce n'était pas une trahison opportuniste.
Ce n'était pas quelqu'un qui avait paniqué, qui avait agi dans la précipitation, qui avait improvisé une solution pour se débarrasser d'un problème embarrassant. C'était une opération planifiée, préparée longtemps à l'avance, exécutée avec des ressources considérables par des gens qui savaient exactement ce qu'ils faisaient et qui avaient pris soin de couvrir chaque angle.
Ça changeait quelque chose dans sa conduite de penser à tout ça.
La deuxième pause arriva quand il trouva, dissimulée dans la formulation d'une clause secondaire concernant la disposition de ses biens et effets personnels — clause standard dans toute condamnation, rédigée comme si elle ne concernait que des meubles et des vêtements — une mention codée d'un artefact de classe primordiale saisi et dispersé selon le Protocole de Séparation.
Omvra.
Ils avaient pris Omvra. Et ils ne l'avaient pas simplement cachée dans un seul endroit — le Protocole de séparation était une procédure spécifique, conçue pour les objets trop dangereux pour être gardés intacts, qui consistait à fragmenter un artefact et à disperser ses fragments dans des endroits distincts, géographiquement séparés, protégés par des gardiens différents qui n'avaient aucune connaissance les uns des autres. Une façon de s'assurer que même si quelqu'un retrouvait un fragment, il ne pouvait pas reconstituer l'ensemble sans un effort colossal.
Ce qu'il avait supposé était donc confirmé.
Omvra était fragmentée. Dispersée. Cachée.
Il allait devoir la retrouver pièce par pièce.
Il roula le parchemin une dernière fois, le rangea et ferma les yeux derrière le masque.
Ce fut une impulsion. Rien de plus.
Il avait voulu vérifier quelque chose — une idée qui lui était venue en lisant le document, une question sur la nature précise du Sceau de Dissolution utilisé sur sa mémoire. Est-ce que quelque chose en subsistait ? Est-ce que la Magie des Ténèbres Divines, qui opérait selon des principes fondamentalement différents de toute autre magie connue, pouvait détecter des traces là où les méthodes ordinaires ne verraient que du vide ?
C'était une question légitime. Une question prudente, même — il valait mieux comprendre l'étendue exacte de ses limitations avant de commencer à les travailler. Mieux valait savoir ce qu'on avait et ce qu'on n'avait pas.
Il tendit donc quelque chose vers l'intérieur. Vers ces couches profondes de la magie qu'il portait, ces couches qui fonctionnaient moins comme un outil et plus comme un sens — un sens supplémentaire, une façon de percevoir le monde qui n'avait pas d'équivalent dans l'expérience humaine ordinaire. Il chercha les traces. Les résidus. Les fantômes de souvenirs que le Sceau de Dissolution aurait peut-être laissés, des empreintes dans le tissu de la magie là où des empreintes dans la mémoire avaient été effacées.
Il chercha prudemment.
Prudemment, au début.
Il trouva quelque chose presque immédiatement — pas un souvenir, pas un visage, pas un nom, mais une sensation. Froide. Métallique. Avec ce goût particulier de la décision calculée, de la trahison qui n'est pas un acte de passion ou de panique mais un choix délibéré et assumé. Une sensation qu'il reconnut d'une façon qui n'était pas intellectuelle, d'une façon qui venait de quelque chose de plus profond que la pensée consciente.
Il l'avait déjà ressentie. Cette sensation spécifique. Dans sa vie d'avant.
Il poussa plus loin.
Et c'est là que quelque chose changea.
La première indication que quelque chose n'allait pas fut la chaleur.
Pas la chaleur physique — l'entrepôt était froid, l'air nocturne humide et chargé d'une fraîcheur marine qui pénétrait à travers le trou dans le toit et les fissures dans les murs. La chaleur qu'il ressentit était d'une autre nature entièrement. Intérieure. Viscérale. Montant depuis un endroit qu'il aurait été incapable de localiser anatomiquement mais qui avait une présence absolument réelle, comme une brûlure dans quelque chose qui n'était pas de la chair.
Il s'arrêta.
Attendit.
La chaleur continua à monter. . .
Ce n'était pas normal. Rien dans son expérience de la Magie des Ténèbres Divines — ni dans les années passées à l'apprendre avant sa trahison, ni dans les années passées à la pratiquer dans le Royaume des Morts, dans des conditions que même les grimoires les plus sombres n'auraient pas su décrire — ne correspondait à ça. La magie ne produisait pas de chaleur intérieure. Elle ne produisait pas grand-chose d'interne, dans des circonstances ordinaires. Elle était un flux, pas une combustion.
Il essaya de se retirer. De couper la connexion avec ces couches profondes où il avait cherché les traces du Sceau de Dissolution, de remonter à la surface de la magie, à ces couches superficielles et maîtrisées qui obéissaient à sa volonté sans discussion.
La connexion ne se coupa pas.
Quelque chose en bas tenait.
Les ombres autour de lui bougèrent.
Pas de la façon dont elles déplaçaient ordinairement — ce mouvement fluide et contrôlé, obéissant, qui était la signature de sa magie au travail. Elles frémirent d'abord, comme sous l'effet d'une vibration que lui seul produisait, puis elles s'agitèrent, se contractèrent, s'étendirent dans des directions contradictoires comme des choses prises de convulsions. Les murs de l'entrepôt se couvrirent de volutes ténébreuses qui n'avaient rien de la précision élégante de sa magie habituelle — elles rampaient sur la pierre de façon chaotique, sans direction, sans but apparent, en spirales qui se contredisaient et s'annulaient et repartaient dans des formes nouvelles et tout aussi désordonnées.
La croix Ânkh sur son front s'illumina.
D'abord doucement. Puis de plus en plus fort. Jusqu'à projeter dans l'entrepôt une lumière rouge sang si intense qu'elle effaçait toutes les autres nuances de couleur et transformait l'espace entier en quelque chose qui ressemblait à l'intérieur d'une blessure ouverte.
Nightmare ouvrit les yeux.
Et regarda ses mains.
Les volutes d'ombre qui jaillissaient de ses paumes n'avaient plus rien de la fluidité précise et contrôlée qu'il connaissait. Elles explosaient en gerbes chaotiques, se fracassant contre les murs avec une force qui laissait des marques profondes dans la pierre — des sillons larges de plusieurs centimètres, comme si quelque chose avait labouré la vieille roche avec des griffes. Les graffitis anciens disparaissaient sous ces impacts, les témoignages anonymes de gens morts depuis longtemps s'effaçant en quelques secondes sous la violence aveugle de quelque chose qui n'obéissait plus à personne.
Il voulut fermer les mains.
Rien.
Il voulut couper le flux à sa source, imposer sa volonté à la magie comme il l'avait fait des milliers de fois, comme il l'avait appris à faire avec la certitude froide de quelqu'un pour qui la maîtrise est aussi naturelle que la respiration.
Rien.
La magie ne répondait pas. Elle continuait à jaillir, de plus en plus violente, de plus en plus incontrôlée, et avec elle montait cette chaleur intérieure qui n'était plus seulement de la chaleur maintenant — c'était de la douleur, une douleur réelle et vive qui n'avait pas de localisation précise mais qui était partout en même temps, dans chaque centimètre de quelque chose qui n'était pas son corps mais qui était plus profond que son corps.
Un pan de mur ouest s'effondra.
Pas progressivement. D'un coup, comme sous l'impact d'une force colossale, les pierres se dispersèrent vers l'extérieur dans un grondement sourd qui dut s'entendre à une bonne distance. La poussière qui s'éleva fut immédiatement avalée par les volutes d'ombre, intégrée à leur chaos, ajoutant une dimension opaque et suffocante à la destruction en cours.
Nightmare fit un pas en arrière.
Un seul pas.
Et ce seul pas — ce recul d'un homme qui ne reculait jamais de quelque chose qui avait traversé le royaume des morts sans jamais dévier de sa trajectoire — coûta plus d'effort que n'importe quoi d'autre qu'il avait fait depuis son retour. Ses jambes étaient stables. Son corps tenait. Mais quelque chose à l'intérieur, quelque chose qui n'avait pas de nom dans l'anatomie des vivants, vibrait d'une façon qui n'était pas naturelle.
Le sol commença à se fissurer.
D'abord des lignes fines comme des cheveux, rayonnant depuis l'endroit où il se tenait en étoile, s'étendant vers les murs avec la lenteur méthodique de quelque chose d'inévitable. Puis les lignes s'élargirent, devinrent des fissures, des crevasses, certaines assez larges pour voir ce qu'il y avait en dessous — pas de la terre, pas des fondations ordinaires, mais quelque chose d'obscur et de dense qui remontait lentement, comme aspiré vers le haut par ce qui se passait à la surface.
L'odeur arriva avant que Nightmare comprenne ce que c'était.
Froide. Minérale. Chargée d'une qualité particulière de silence — pas l'absence de son, mais le silence actif des endroits où le son n'a jamais existé et ne sait pas qu'il devrait exister. L'odeur de la pierre qui n'a jamais vu la lumière. L'odeur du temps arrêté.
L'odeur du royaume des Morts.
Il la reconnut dans son corps avant de la reconnaître dans son esprit — une réaction physique immédiate et involontaire, quelque chose qui se contracta derrière le masque avec la mémoire musculaire d'années passées dans un endroit que cette odeur définissait. Des années de survie dans un territoire conçu comme une condamnation définitive.
Et avec l'odeur, les voix.
Pas des voix humaines. Pas même des voix au sens strict du terme — des fragments sonores qui avaient la forme des voix, la structure des voix, sans en avoir la substance. Des sons qui se déposaient dans son esprit non pas comme des mots mais comme des sensations directes, court-circuitant le langage pour atterrir directement dans quelque chose de plus primitif et de plus profond.
De la douleur.
Sa douleur. Une douleur qu'il reconnut immédiatement, viscéralement, parce Qu'elle portait sa signature — le motif spécifique de ce que lui, Nightmare, ressentait quand il était blessé dans les parties de lui-même qui n'avaient pas de nom anatomique. Une douleur qu'il croyait avoir laissée derrière lui dans le royaume des morts, qu'il croyait avoir brûlée, consumée, transformée en cette froideur absolue qui lui servait d'armure depuis son retour.
Elle n'avait pas été brûlée.
Elle avait été stockée.
Le Royaume des Morts l'avait gardée pour lui, avait mis de côté tout ce qu'il n'avait pas pu porter pendant qu'il traversait ce territoire impossible, tout ce qu'il avait dû abandonner pour survivre — et maintenant, parce qu'il avait eu l'imprudence de pousser trop profond dans les couches de la magie, parce qu'il avait ouvert une porte qu'il ne savait pas qu'il ne devait pas ouvrir, tout ça remontait.
ARRÊTE.
Ce mot, projeté vers l'intérieur avec toute la force de sa volonté, avec tout ce qu'il avait développé comme capacité de contrôle dans des conditions qui auraient brisé n'importe quoi d'autre.
La magie ne s'arrêta pas.
Elle s'intensifia.
Une deuxième section de mur céda — le mur nord cette fois, ses pierres projetées vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur, s'abattant sur les vieilles caisses et les équipements rouillés dans un vacarme assourdissant. La poussière s'éleva en nuages épais. La lumière rouge sang de la croix Ânkh pulsait maintenant de façon irrégulière, comme un cœur qui s'emballe, projetant des éclats de couleur désordonnés sur ce qui restait des murs encore debout.
Les voix s'intensifièrent avec elle.
Et dans ces voix — dans ces fragments sonores qui n'étaient pas des mots mais qui portaient plus d'information que des mots — Nightmare commença à percevoir quelque chose. Pas un souvenir reconstitué. Pas un visage ou un nom. Mais une direction. Une indication vague et floue de l'endroit où chercher — pas dans les couches profondes et dangereuses de la magie, pas dans les profondeurs du Royaume des Morts, mais ailleurs. Dans le monde. Dans un lieu précis que les voix indiquaient sans le nommer, en le montrant comme on montrerait quelque chose à quelqu'un en tournant simplement son regard vers lui.
À l'est.
Loin à l'est de Valdris Prime.
Là où le désert commençait.
ARRÊTE.
Cette fois ce n'était plus un mot. C'était quelque chose au-delà du langage — une volonté pure et brute, sans métaphore, sans formulation, juste la force nue de quelque chose qui refuse et qui met dans ce refus tout ce qu'il a. Tout ce qu'il est. Tout ce que des années impossibles avaient construit en lui.
Le silence tomba comme une hache.
Instantané. Total. Comme si quelqu'un avait fermé une porte épaisse entre lui et tout le reste.
Les volutes d'ombre disparurent. Les fissures cessèrent de s'étendre. La croix Ânkh s'éteignit jusqu'à ne laisser plus qu'une lueur dorée et stable, ordinaire, maîtrisée. Les voix se turent. L'odeur du Royaume des Morts se dissipa par couches successives, lentement remplacée par l'air humide et chargé de sel du quartier portuaire.
Nightmare ne bougea pas.
Il resta exactement là où il était, au centre de ce qui avait été l'entrepôt et qui ressemblait maintenant à quelque chose qu'une force colossale et aveugle avait utilisé comme déversoir, et il ne progressa pas pendant très longtemps.
Les deux murs effondrés. Le sol couvert de crevasses profondes, certaines assez larges pour y glisser un bras entier, par lesquelles remontait encore une légère brume froide aux relents du monde d'en bas. Les graffitis anciens disparus, remplacés par les marques que la magie avait gravées dans ce qui restait de pierre — des spirales et des lignes brisées et des formes sans nom dans aucun grimoire, des formes qui n'appartenaient à aucune tradition magique connue parce qu'elles n'avaient pas été produites par quelqu'un qui cherchait à créer des formes, mais par quelque chose qui avait momentanément cessé d'être contrôlé.
Il baissa les yeux vers ses mains.
Elles ne tremblaient pas.
Elles ne tremblaient jamais. Son corps était au-delà de ça, avait été forgé dans quelque chose de trop dur pour que le tremblement y trouve prise.
Mais il les regarda quand même. Longtemps. Avec cette attention particulière qu'on accorde aux choses dont on vient de découvrir qu'elles ne sont pas tout à fait ce qu'on croyait.
La magie répondait à nouveau. Présente, fluide, obéissante — comme si rien ne s'était passé, comme si les deux dernières minutes n'avaient pas existé. Les ombres venaient quand il les appelait. La croix Ânkh brillait à l'intensité qu'il voulait. Rien de changé en surface.
Mais sous la surface, quelque chose avait bougé.
Un équilibre. Un équilibre qu'il avait cru permanent, évident, acquis une fois pour toutes dans le creuset du Royaume des Morts, s'était révélé plus fragile qu'il ne le pensait. La Magie des Ténèbres Divines n'était pas seulement un outil qu'il portait et qu'il utilisait à sa convenance. C'était quelque chose de vivant — quelque chose qui avait ses propres profondeurs, ses propres mémoires, ses propres réponses à des stimuli qui échappaient parfois à son contrôle. Et dans ces profondeurs vivaient des choses qu'il avait laissées là-bas, dans le royaume des morts, des choses qu'il avait crues abandonnées pour toujours et qui attendaient, patientes et silencieuses, le moment où une porte s'ouvrirait.
Il allait devoir faire attention.
Plus d'attention qu'il n'en avait jamais fait.
Il allait devoir cartographier ces profondeurs avant de les utiliser — apprendre où les portes se trouvaient, apprendre lesquelles pouvaient être ouvertes et jusqu'où, apprendre lesquelles ne devaient jamais l'être. Travailler avec la magie plutôt que de simplement la commander, la comprendre plutôt que de simplement s'en servir.
Il n'aimait pas ça. Il n'aimait pas les contraintes qu'il n'avait pas anticipées, les limitations qu'il découvrait après coup, les façons dont il s'était révélé moins invulnérable qu'il ne le croyait.
Mais il les notait. Il les intégrait. Il s'adaptait.
C'est ce qu'il avait enseigné à faire, dans le royaume des morts. S'adapter ou mourir. Et il n'était pas mort.
Il passa les deux heures suivantes à reconstruire méthodiquement une image de lui-même.
Pas physiquement — il n'était pas blessé, son corps n'avait pas été touché. Mais quelque chose dans la manière dont il se percevait avait été déplacé, légèrement, comme un cadre qu'on aurait bousculé sur un mur et qui serait resté accroché mais plus tout à fait droit. Il avait besoin de le remettre d'aplomb avant de continuer.
Il le fit de la seule façon qu'il connaissait : en travaillant.
Il recensait ce qu'il savait. Les cinq noms sur le parchemin — inconnus, mais réels, traçables. L'indication directionnelle que les voix lui avaient donnée avant qu'il les coupe — l'est, le désert, un fragment d'Omvra quelque part dans cette direction. La confirmation que son effacement mémoriel était délibéré et sophistiqué, ce qui signifiait que ceux qui l'avaient orchestré avaient à la fois les ressources et la motivation pour une opération de cette envergure. La preuve que le Conseil le croyait mort, ce qui lui donnait un avantage temporaire — ils savaient maintenant qu'il était là, ils allaient se mobiliser, mais ils partaient d'une position de surprise et de déséquilibre.
Il avait des atouts.
Il avait des obstacles.
Il avait une direction.
C'était suffisant pour commencer.
L'aube arrivait quand il décida de quitter les ruines de l'entrepôt.
Il le sentit avant de le voir — ce changement imperceptible dans la qualité de l'obscurité, cette façon qu'avait le ciel de commencer à penser à la lumière avant de la laisser paraître. Une transition si graduelle qu'elle était presque invisible, et pourtant absolument réelle pour quelque chose qui avait passé assez de temps dans l'obscurité totale pour développer une sensibilité particulière à ses nuances.
Il se leva, vérifia une dernière fois que le parchemin était en sécurité dans son manteau, et regarda autour de lui.
Les ruines.
Les marques dans la pierre.
Les crevasses dans le sol.
Quelqu'un trouverait ça. Pas aujourd'hui peut-être, mais bientôt. Et les gens de Valdris-Prime qui avaient une mémoire suffisamment longue — ou qui avaient entendu les histoires, les vieilles histoires qu'on racontait aux enfants pour leur faire peur et qui n'étaient pas des histoires — reconnaîtraient les marques. sauraient ce qu'elles signifiaient. Ils sauraient qui les avait laissées.
Bien.
Il se dirigea vers ce qui avait été la porte principale de l'entrepôt — une ouverture maintenant élargie par l'effondrement partiel du mur qui l'encadrait — et s'arrêta.
Quelqu'un était assis sur un bloc de pierre à l'entrée.
Une petite silhouette. Des cheveux en bataille. Une poupée de chiffon serrée contre la poitrine, ses yeux grands ouverts reflétant la lueur grise de l'aube naissante sans la moindre trace de peur. La même enfant que la nuit précédente. Assise là avec la tranquillité absolue de quelqu'un qui attendait et qui savait qu'il n'attendrait pas pour rien.
— Tu as encore fait quelque chose, dit-elle.
Ce n'était pas une question. C'était un constat, prononcé avec le même détachement factuel qu'elle aurait mis à dire qu'il allait pleuvoir.
Nightmare ne répondit pas immédiatement. Il la regarda — vraiment cette fois, avec cette attention concentrée qu'il réservait habituellement aux situations qui méritaient une évaluation sérieuse. Cet enfant. Cette même enfant, deux nuits de suite, dans des endroits que personne n'avait de raison de fréquenter, à des heures que personne n'avait de raison d'être éveillé. Sans peur. Sans agenda apparent. Juste là, présente, avec ses yeux qui ne cillaient pas.
— Comment tu t'appelles ? dit-il.
Sa voix, dans le silence de l'aube, était ce qu'elle était toujours — basse, froide, avec cette qualité des sons qui viennent d'un endroit où la chaleur ordinaire ne pénètre pas facilement. La voix de quelque chose qui a traversé des espaces que les voix humaines ordinaires n'étaient pas faites pour traverser.
L'enfant ne cilla toujours pas.
— Sya, dit-elle. Et toi ?
— Nightmare.
— Je sais. Tout le monde en parle depuis ce matin. Les gardes ont trouvé les archives souterraines. Ils disent que quelqu'un a ouvert les portes de fer sans les forcer et emporté un document. Ils disent que c'est toi.
Elle marqua une pause et ajouta avec la même neutralité factuelle :
— Ils ont aussi trouvé trois gardes inconscients dans le couloir du bas. Ils ne se souviennent de rien.
Nightmare la regarda encore. Longtemps.
— Pourquoi tu n'as pas peur ? dit-il.
C'était une vraie question. Peut-être la première réelle question — une question dont il ne connaissait pas la réponse et dont la réponse l'intéressait réellement pour des raisons qu'il n'aurait pas su formuler précisément.
Sya réfléchit. Pas de façon théâtrale, pas avec cette hésitation calculée de quelqu'un qui veut paraître profond — elle réfléchit vraiment, comme si la question méritait un juste travail de pensée avant de recevoir une réponse honnête.
— Parce que les choses qui font réellement peur ne préviennent pas, dit-elle finalement. Elles arrivent et c'est fini avant qu'on ait compris. Toi, tu laisses des traces partout.
Elle désigna les ruines derrière lui d'un geste de sa poupée de chiffon.
— Et les choses qui laissent des traces, ça veut dire qu'elles existent réellement. Qu'elles ont un poids. Un endroit où elles sont. Les choses qui ont un endroit où elles sont, je n'ai pas peur d'elles. C'est les choses sans endroit qui font peur.
Silence.
— D'où tu viens ? dit Nightmare.
— De partout, révèle Sya. Et de nulle part. Comme toi, je crois.
Il n'y avait rien de prétentieux dans cette réponse. Elle la donnait comme un fait qu'elle avait simplement observé, sans chercher à établir une connexion ou à créer un moment. Juste une observation.
— Tu n'as pas de famille ? dit-il.
— Non.
— Pas d'endroit où dormir ?
— Des endroits. Pas toujours les mêmes.
Nightmare resta silencieux un moment. Puis il dit avec la même économie de mots qu'il mettait dans tout ce qu'il déclarait :
— Tu devrais faire attention. La ville va devenir dangereuse dans les prochains jours.
— À cause de toi ?
— En partie.
Sya hocha la tête, comme si c'était une information utile qu'elle notait pour référence future.
— Je fais toujours attention, indiqua-t-elle.
Nightmare la contourna et s'enfonça dans les ruelles du quartier portuaire, dans la lumière grise et hésitante de l'aube. Il entendit sa voix derrière lui, claire et tranquille comme tout ce qu'elle disait :
— Tu pars vers l'est ?
Il s'arrêta.
Ne se retourna pas.
— Comment tu sais ça ?
Un silence. Puis :
— Les marques sur les murs de l'entrepôt. Elles pointent toutes vers l'est.
Nightmare ne répondit pas. Il reprit sa marche et disparut dans les ruelles, dans la lumière naissante d'un jour qu'il n'avait pas prévu de voir de cette façon.
Derrière lui, Sya resta assise sur son bloc de pierre et regarda la direction dans laquelle il était parti pendant très longtemps, sa poupée de chiffon serrée contre elle, ses yeux sans peur fixés sur un point que personne d'autre n'aurait su voir.
Dans les couloirs du Conseil des Arcanes, le jour se levait sur des visages fermés et des conversations basses.
Un homme se tenait debout devant la grande fenêtre de son bureau — une fenêtre qui donnait sur la ville entière, sur les toits de Valdris-Prime baignés dans la lumière froide du matin, sur les bannières dorées du Conseil qui flottaient au sommet des tours. Un homme au visage de marbre, aux yeux qui ne trahissaient rien de ce qui se passait derrière, aux mains posées à plat sur le rebord de la fenêtre avec une immobilité trop contrôlée pour être naturelle.
Il venait de lire le rapport.
Les archives souterraines visitées. Le parchemin disparut. Les portes de fer ouvertes sans effraction. Les gardes inconscients sans souvenir. Et dans le quartier portuaire, un entrepôt abandonné réduit en grande partie à l'état de ruines, ses murs couverts de marques que le mage envoyé sur place avait regardées pendant dix minutes sans rien reconnaître avant de noter dans son rapport, avec la prudence professionnelle de quelqu'un qui sait que certaines choses sont mieux laissées sans qualification précise, qu'elles semblaient antérieures à toute tradition magique connue.
L'homme avait lu ce rapport deux fois. Lentement. Avec cette attention méthodique de quelqu'un qui cherche non seulement ce que le rapport dit, mais ce qu'il ne dit pas, ce que les gens qui l'ont rédigé ont choisi de ne pas écrire parce qu'ils ne savaient pas comment.
Puis il s'était levé et était allé se placer devant la fenêtre.
Son nom figurait parmi les cinq signatures au bas du document emporté. Il le savait. Et il savait autre chose — quelque chose que ses quatre cosignataires ne savaient pas, quelque chose qu'il avait gardé pour lui depuis la nuit de la trahison parce que le partager aurait signifié admettre une faiblesse dans le plan, une fissure dans l'architecture parfaite de ce qu'ils avaient construit.
L'effacement n'était pas permanent.
Il l'avait su dès le début. Le Sceau de Dissolution était la méthode la plus puissante disponible — mais rien n'était permanent, pas contre quelque chose comme lui, pas contre la Magie des Ténèbres Divines, qui opérait selon des lois que les sceaux du Conseil ne pouvaient pas entièrement anticiper. L'effacement tiendrait des années, peut-être des décennies dans des circonstances ordinaires. Mais si Nightmare cherchait activement — si quelque chose le poussait à creuser dans les bonnes directions — les couches commenceraient à céder.
Lentement. Par fragments.
Comme de la glace qui fond sous quelque chose de plus chaud qu'elle.
La question n'était jamais de savoir si ça arriverait. La question avait toujours été de savoir combien de temps il faudrait. Et que faire pendant ce temps ?
Il se retourna vers son bureau.
Quatre feuilles de papier vierge. Quatre plumes. Quatre sceaux de cire.
Il écrivit quatre lettres courtes — une pour chacun de ses cosignataires — en choisissant ses mots avec la précision de quelqu'un qui sait que tout ce qu'il écrit peut-être intercepté, lu, utilisé contre lui. Le message était neutre en surface. Anodin. Le genre de message qu'un membre du Conseil enverrait à d'autres membres dans le cadre ordinaire de ses fonctions.
Mais ceux qui recevraient ces lettres comprendraient.
Il est revenu. Prenez vos dispositions.
Il cacheta les quatre lettres, les confia à quatre messagers différents en leur donnant des routes différentes, et retourna à sa fenêtre.
Quelque part dans cette ville qui s'éveillait sous le soleil froid du matin, Nightmare lisait son nom sur un parchemin sans pouvoir y associer un visage.
Pas encore.
Mais il cherchait.
Et quelque chose cette nuit — ces marques sur les murs de l'entrepôt, cette destruction incontrôlée que les rapports décrivaient sans comprendre ce qu'elle signifiait vraiment — indiquait qu'il avait commencé à trouver des choses. Pas les bonnes choses. Pas encore. Mais il cherchait dans la bonne direction.
Ce n'était qu'une question de temps.
L'homme au visage de marbre regarda les bannières dorées du Conseil claquer dans le vent matinal.
Il avait préparé des plans pour le cas où Nightmare reviendrait. Des plans élaborés, réfléchis, conçus pour chaque scénario possible. Des plans qu'il avait passé des années à affiner, à tester mentalement, à modifier en fonction de nouvelles informations.
Mais en regardant le rapport posé sur son bureau — en pensant aux marques sur les murs, à la façon dont un entrepôt entier avait été à moitié détruit par quelque chose qui n'avait pas voulu le détruire, par un débordement incontrôlé plutôt que par une intention — il ressentit quelque chose qu'il n'avait pas prévu de ressentir.
Pas de la peur.
Quelque chose d'adjacent.
Dans les rues de Valdris-Prime, le soleil montait sur une journée ordinaire.
Les marchés ouvraient. Les gardes changeaient de faction. Les habitants sortaient avec leurs préoccupations ordinaires.
Mais dans le quartier portuaire, des enfants qui jouaient près des vieux entrepôts s'arrêtèrent en voyant les ruines fumantes, les murs effondrés, les marques gravées dans la pierre. Ils regardèrent sans s'approcher, avec cet instinct primitif qui sait reconnaître les endroits où quelque chose de très grand et de très dangereux a laissé une trace.
L'un d'eux, plus vieux que les autres, murmura un nom.
Les autres s'écartèrent immédiatement, comme si prononcer ce nom à voix haute dans la rue suffisait à attirer ce qu'il désignait.
Ils avaient raison.
À l'est de la ville, une silhouette au masque de Kitsune-Anubis marchait vers le soleil levant sans le regarder. Dans sa main, le parchemin aux cinq noms. Dans sa tête, une direction. Dans ses profondeurs, des portes qu'il n'ouvrirait plus sans précaution.
Et quelque part derrière lui, dans les ruines d'un entrepôt abandonné, une petite fille aux yeux sans peur regardait les marques sur les murs.
Toutes pointaient vers l'est.
Elle hocha la tête, comme si ça confirmait quelque chose qu'elle savait déjà.
Puis elle serra sa poupée de chiffon contre elle et se leva.
Et prit la direction de l'est.
Qui est vraiment Sya ? Pourquoi suit-elle Nightmare sans qu'il le lui ait demandé ? L'homme au visage de marbre — lequel des cinq signataires est-il ? Et ces plans qu'il a préparés pendant des années. . . sont-ils suffisants contre quelque chose qui vient de prouver que même sa propre magie peut le trahir ?

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