Chapitre 4 — Les Terres de Cendre

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L'est.

C'était tout ce qu'il avait. Une direction indiquée par des voix qu'il avait fait taire avant qu'elles ne finissent de parler, gravée dans les marques que sa magie incontrôlée avait laissées sur les murs d'un entrepôt en ruines. Pas de coordonnées précises. Pas de carte. Pas de nom de lieu. Juste l'est — cette direction abstraite que le soleil matinal transformait en quelque chose de concret en se levant devant lui comme un point de repère qu'on n'avait pas besoin de chercher.
Il marchait depuis deux heures quand Valdris-Prime disparut complètement derrière lui. Il ne se retourna pas.
La route qui menait vers l'est depuis la ville était large et bien entretenue dans ses premiers kilomètres — une route commerciale fréquentée par les marchands qui faisaient le lien entre Valdris-Prime et les colonies orientales, pavée de pierres plates et régulières, bordée de bornes milliaires gravées aux armes du Conseil des Arcanes. Des armes que Nightmare regardait chaque fois qu'il passait devant l'une d'elle, sans s'arrêter, sans ralentir, avec cette attention froide et périphérique de quelque chose qui enregistre tout sans réagir à rien.
La bannière dorée du Conseil. Partout. Sur les bornes, sur les postes de garde espacés le long de la route, sur les uniformes des soldats qui patrouillaient en groupes de quatre et qui s'écartaient instinctivement quand sa silhouette approchait — pas parce qu'ils l'avaient reconnu, pas encore, mais parce que quelque chose dans leur corps prenait une décision que leur cerveau n'avait pas eu le temps de formuler.
Il laissa la route principale après le troisième poste de garde.
Pas par prudence. Pas par crainte d'être reconnu ou intercepté. Simplement parce que la route principale ne menait pas là où il devait aller. Elle menait aux colonies orientales — des établissements humains, des villes moyennes, des avant-postes commerciaux. Des endroits que le Conseil contrôlait, surveillait, administrait avec cette efficacité bureaucratique qui était sa marque de fabrique.
Les fragments d'Omvra n'étaient pas dans des endroits que le Conseil contrôlait. Ils étaient dans des endroits que le Conseil ne voulait pas contrôler. Des endroits que personne ne voulait contrôler. Des endroits qui existaient en dehors des cartes officielles, en dehors des routes balisées, en dehors de tout ce que la civilisation de Valdris avait décidé de revendiquer comme sien.
Il quitta la route et s'enfonça dans les terres sauvages. La transition fut graduelle mais absolue.
D'abord la végétation changea — les arbres familiers des forêts de la plaine centrale cédèrent progressivement la place à des espèces plus rares, plus étranges, dont les troncs tordus portaient des marques que la nature ordinaire n'aurait pas produites. Des arbres qui avaient poussé en spirale, comme attirés par quelque chose sous la terre. Des arbres dont l'écorce avait une teinte légèrement cendrée, grise et mate, qui absorbait la lumière du soleil sans la réfléchir. Des arbres qui ne faisaient aucun bruit quand le vent les traversait — pas de feuilles qui bruissent, pas de branches qui grincent. Juste ce silence végétal particulier des endroits où la vie a décidé de continuer, mais sans enthousiasme.
Puis le sol changea.
La terre grasse et sombre de la plaine devint progressivement plus claire, plus légère, perdant sa densité et sa couleur pour prendre cette teinte pâle et poudreuse qui caractérisait les zones de transition entre le monde ordinaire et quelque chose d'autre. Une teinte que Nightmare reconnut sans avoir besoin de chercher dans sa mémoire — une reconnaissance plus profonde que la mémoire, quelque chose d'inscrit dans ce qu'il était plutôt que dans ce qu'il avait appris.
La cendre.
Pas de la cendre récente — pas les restes d'un incendie ou d'une catastrophe datant de quelques années. De la cendre ancienne, tellement ancienne qu'elle s'était intégrée au sol lui-même, avait fusionné avec la terre sur des profondeurs que personne n'avait jamais mesurées. De la cendre qui datait d'avant les cartes, d'avant les noms des lieux, d'avant que quiconque ait eu l'idée de regarder cet endroit et de décider qu'il méritait un nom.
Il s'arrêta un moment et baissa les yeux vers le sol. Posa un genou à terre — un geste rare, presque anachronique venant de lui — et effleura la surface cendrée du bout des doigts. Pas pour analyser. Pas pour utiliser la magie. Juste pour toucher. Pour sentir ce que ses doigts lui disaient que ses autres sens ne pouvaient pas dire.
Vieux. C'était le premier mot qui lui vint. Pas ancien — vieux. La différence entre ces deux mots était subtile mais réelle. Ancien désignait quelque chose qui avait de l'âge, qui portait le poids du temps passé. Vieux désignait quelque chose qui avait été là avant que le temps lui-même n'existe. Avant que quelqu'un décide d'appeler ça du temps.
Il se releva. Continua vers l'est.
Il marcha toute la journée sans s'arrêter. Pas par urgence — il n'y avait pas d'urgence, pas encore, pas de délai qu'il devait respecter. Mais parce que s'arrêter n'aurait servi à rien. Son corps ne ressentait pas la fatigue de la même façon qu'un corps humain ordinaire — une découverte qu'il avait faite progressivement depuis son retour du Royaume des Morts, sans y attacher de signification particulière sur le moment, en la rangeant dans cette catégorie mentale des choses à noter sans en tirer de conclusions précipitées.
Il ne ressentait pas la faim non plus. Ni la soif. Pas d'une façon inquiétante — pas l'absence de sensation de quelqu'un qui est trop occupé pour remarquer ses besoins. Simplement... ces besoins n'étaient pas là. Ou plutôt, ils étaient là d'une façon si atténuée, si lointaine, si peu urgente qu'ils ne constituaient pas vraiment des besoins au sens pratique du terme. Des échos de besoins. Des souvenirs de ce que ressentir la faim devrait être.
Il nota ça aussi.
Le soleil traversa le ciel au-dessus de lui — une arche lente et indifférente, la même qu'au-dessus de Valdris-Prime, la même qu'au-dessus de n'importe quel endroit de ce monde. Il ne le regarda pas. Le soleil était un point de repère directionnel, rien de plus.
La végétation disparut complètement dans l'après-midi. Les derniers arbres cendrés s'espacèrent, se raréfièrent, devinrent des silhouettes isolées et de plus en plus distantes, puis cessèrent d'exister. Ce qui les remplaça n'était pas du désert au sens habituel du terme — pas ces étendues de sable fin et doré qu'on trouve dans les régions chaudes. C'était autre chose. Un paysage de de roches nues et de cendres compactes, plat et uniforme jusqu'à l'horizon dans presque toutes les directions, avec par endroits des formations rocheuses qui s'élevaient du sol comme des dents brisées, leurs surfaces lisses et luisantes comme si quelque chose les avait polies à une température extraordinaire.
Vitreuses. La roche avait été vitrifiée.
Nightmare s'arrêta devant la première formation et l'examina. La surface lisse et luisante réfléchissait son propre reflet de façon déformée — le masque de Kitsune-Anubis, la croix Ânkh dorée, la silhouette sombre du manteau. Un reflet qui aurait pu appartenir à n'importe quelle créature de n'importe quel monde, à n'importe quelle époque.
La vitrification de la roche nécessitait des températures que rien de naturel ne produisait. Pas un volcan — il n'y avait aucune trace d'activité volcanique dans ce paysage, pas de formations caractéristiques, pas de cette géologie spécifique que la lave laisse derrière elle. Quelque chose d'autre avait fait ça. Quelque chose qui avait libéré une quantité d'énergie suffisante pour fondre la roche elle-même, sur une étendue qui s'étirait à perte de vue.
Il nota ça aussi. Et continua vers l'est.
La nuit tomba sans prévenir dans ce paysage sans arbres — pas de transition progressive, pas de crépuscule étiré. Juste la lumière qui baissa, baissa, et disparut, remplacée par une obscurité dense et totale que les étoiles au-dessus ne suffisaient pas à dissiper.
Des étoiles. Nightmare s'arrêta et leva la tête.
Le ciel au-dessus des Terres de Cendre — c'est ainsi qu'il nomma mentalement ce territoire, sans chercher si ce nom existait déjà quelque part — était d'une clarté que le ciel de Valdris-Prime n'atteignait jamais. Aucune lumière artificielle sur des dizaines de kilomètres à la ronde, aucune fumée, aucune pollution lumineuse. Juste le ciel dans son état brut, avec ses milliers d'étoiles qui formaient des configurations que les astronomes de Valdris-Prime avaient cataloguées et nommées depuis des siècles.
Il les connaissait toutes. Il avait appris leurs noms, leurs positions, leurs cycles — des connaissances pratiques pour la navigation, pour la datation, pour certains rituels de la Magie des Ténèbres Divines qui nécessitaient un alignement stellaire précis.
Mais quelque chose dans ce ciel lui était familier d'une façon différente. D'une façon qui n'avait rien à voir avec les connaissances apprises. Il connaissait ces étoiles. Pas leurs noms dans les catalogues de Valdris. Pas leurs positions relatives ou leurs cycles mesurés par les astronomes du Conseil. Il les connaissait, elles — chacune d'elles individuellement, avec une intimité qui n'avait pas de mot dans aucune langue qu'il connaissait. Comme on connaît les traits d'un visage qu'on a regardés pendant très longtemps. Comme on connaît quelque chose qu'on a créé.
Il baissa les yeux. Nota ça aussi. Et continua.
Il le sentit avant de le voir.
Deux heures après la tombée de la nuit, alors que les Terres de Cendre s'étendaient devant lui dans leur monotonie minérale et silencieuse, quelque chose changea dans l'air. Pas une odeur, pas un son — quelque chose de plus subtil, une variation dans la façon dont l'espace lui-même se présentait à ses sens. Une densité. Une résistance légère et continue, comme si l'air, dans cette direction, était infinitésimalement plus épais qu'ailleurs, chargé de quelque chose qui n'était pas de la matière ordinaire.
Il ralentit. S'arrêta.
Tendit ses sens vers l'avant — pas la Magie des Ténèbres Divines, pas encore, juste cette perception étendue qu'il avait développée et qui fonctionnait en dessous du niveau de la magie consciente, tel un sens supplémentaire dont il ne connaissait toujours pas le nom exact.
Ce qu'il perçut lui fit incliner légèrement la tête.
Devant lui, à une distance qu'il estima à peut-être trois kilomètres, quelque chose était là. Pas une présence vivante — pas la chaleur diffuse et continue d'un être qui respire et dont le cœur bat. Quelque chose d'autre. Quelque chose d'inerte mais de chargé, comme un objet qui a absorbé tellement d'énergie au fil du temps qu'il en est devenu lui-même une source.
Un fragment d'Omvra.
Il en était certain avant même d'avoir fait un pas de plus dans cette direction. Pas une certitude intellectuelle construite sur des indices et des déductions — une certitude directe, immédiate, inscrite dans quelque chose de plus fondamental que la pensée. La reconnaissance d'une partie de lui-même.
Il reprit sa marche.
Le fragment était gardé. Il le comprit quand les premières silhouettes émergèrent de l'obscurité à environ cinq cents mètres de l'endroit où il percevait le fragment. Pas des soldats — pas des humains du tout. Quelque chose d'autre. Des formes qui se déplaçaient avec cette fluidité particulière de ce qui n'a pas de squelette, dont le corps ne connaît pas les contraintes articulaires qui limitent les mouvements des créatures ordinaires.
Cinq. Non — sept. Non. Douze.
Douze formes qui émergèrent du sol de cendre comme si elles en avaient toujours fait partie, comme si la cendre elle-même s'était décidée à prendre une forme et à se mettre en mouvement. Elles n'avaient pas de visage au sens conventionnel — pas d'yeux, pas de bouche, pas de traits reconnaissables. Juste des surfaces lisses et opaques, de la même teinte cendrée et mate que le sol dont elles provenaient, avec par endroits des fissures qui laissaient entrevoir quelque chose de lumineux en dessous — pas de la lumière chaude, pas de la lumière rassurante, mais cette lueur froide et bleutée des choses qui émettent de l'énergie parce qu'elles n'ont pas d'autre choix.
Elles s'arrêtèrent à une vingtaine de mètres de lui. Et attendirent. Nightmare les regarda. Elles le regardèrent — ou eurent l'équivalent d'un regard, puisqu'elles n'avaient pas d'yeux. Le silence entre eux dura suffisamment longtemps pour avoir un poids.
Puis la plus grande des formes — celle qui se tenait au centre du groupe, sensiblement plus haute que les autres, ses fissures internes plus larges et plus lumineuses — produisit un son. Pas un son vocal. Quelque chose qui ressemblait davantage à une vibration qu'à une voix, une fréquence grave et continue qui se sentait dans la poitrine avant de s'entendre dans les oreilles, et qui portait un sens malgré l'absence totale de langage articulé.
Pars !
C'est ce que le son signifiait. Un seul concept, simple et absolu. Pars et ne reviens pas.
Nightmare ne bougea pas.
— Non, dit-il.
Un seul mot. La même économie de langage qu'il apportait à tout ce qu'il disait. Froid, plat, sans nuance d'agressivité ni de défi — juste un fait, énoncé avec la certitude de quelque chose qui n'envisage pas sérieusement la possibilité d'une autre réponse.
Les douze formes bougèrent simultanément.
Le combat fut brutal et court dans sa première phase. Les gardiens de Cendre — c'est ainsi que son esprit les catalogua, faute d'un meilleur terme — n'attaquaient pas comme des soldats ou comme des animaux. Ils attaquaient comme des phénomènes naturels. Pas de stratégie, pas de coordination consciente, pas de hiérarchie de commandement visible. Juste une force collective et uniforme qui se déplaçait vers un objectif, avec la logique implacable de l'eau qui cherche le niveau le plus bas.
Nightmare se déplaça. Sa lance ordinaire — pas Omvra, juste l'arme qu'il portait depuis son retour, solide et utile mais dénuée de tout pouvoir particulier — décrivit un arc large qui frappa deux des formes simultanément. Le contact produisit un son inhabituel — pas le choc métallique de deux objets solides, mais quelque chose de plus sourd, de plus mat, comme frapper de la pierre très dense avec du bois. Les deux formes reculèrent. Pas blessées — elles n'avaient pas de blessures au sens ordinaire — mais déplacées, leur trajectoire interrompue, leur élan momentanément brisé.
Les autres continuèrent.
Il pivota. Frappa encore. Fit un pas de côté pour laisser passer l'une d'elles qui l'aurait percuté de plein fouet, sentit le déplacement d'air froid qu'elle produisait en passant à quelques centimètres de lui. La Magie des Ténèbres Divines s'éveilla dans ses paumes — pas à sa demande explicite, mais comme une réponse automatique au danger physique immédiat, produisant des volutes d'ombre précises et contrôlées qui s'enroulèrent autour de deux des formes et les figèrent momentanément.
Momentanément seulement. Elles brisèrent l'entrave en quelques secondes, leurs fissures internes s'illuminant davantage sous l'effort, et reprirent leur progression.
Nightmare réévalua. Ces choses n'étaient pas vivantes. Elles n'avaient pas peur. Elles ne ressentaient pas la douleur. Elles ne se fatiguaient pas. Les tactiques qui fonctionnaient contre des adversaires vivants — créer de l'incertitude, exploiter la douleur, briser la volonté — ne s'appliquaient pas ici. Ces gardiens étaient des constructions. Des mécanismes. Quelque chose les avait faits et les avait chargés d'une fonction, et ils remplissaient cette fonction avec la persistance absolue des choses qui n'ont pas d'autre option.
Il pouvait les combattre indéfiniment. Il était plus rapide qu'elles, plus agile, sa magie était efficace à court terme. Mais elles étaient douze, et elles ne s'arrêteraient jamais.
Sauf si.
Il chercha dans sa perception étendue, pendant qu'il continuait à se déplacer et à frapper, pendant que sa lance repoussait l'une après l'autre les formes qui se rapprochaient. Il chercha ce qui les liait — le mécanisme central, la source de leur cohérence, l'endroit d'où leur existence tirait sa logique.
Et il trouva.
La grande forme au centre. Celle qui avait parlé en premier. Ses fissures internes émettaient une lumière légèrement différente des autres — pas seulement plus intense, mais d'une fréquence légèrement différente. Elle n'était pas simplement plus grande. Elle était la source. Les onze autres étaient des extensions d'elle, des projections de sa structure fondamentale dans le monde physique.
Détruire les onze ne servirait à rien. Il fallait aller chercher la grande.
Il rompit le contact avec les formes qui l'encerclaient — un bond en arrière qui lui donna deux secondes d'espace — et projeta une volute d'ombre concentrée directement vers la grande forme. Pas pour la frapper. Pour la forcer à se déplacer, à réagir, à sortir de sa position centrale.
cela fonctionna.
Elle bougea vers lui.
Et quand elle fut suffisamment proche, Nightmare fit quelque chose qu'il n'avait pas prévu de faire — quelque chose que son corps fit avant que son esprit ait terminé de formuler la décision. Il frappa la grande forme avec sa lance, avec toute la force physique disponible dans ce corps d'un mètre quatre-vingt-sept qui n'était peut-être pas entièrement humain, et simultanément projeta un flux de Magie des Ténèbres Divines directement dans les fissures de sa surface.
La lumière froide à l'intérieur de la forme vacilla.
Puis s'éteignit.
Et les onze autres s'effondrèrent collectivement, leurs formes se désagrégeant en cendres qui rejoignirent calmement le sol d'où elles étaient venues, comme si elles n'avaient jamais été autre chose.
Le silence revint.
Nightmare resta debout parmi les cendres des gardiens, sa respiration au même rythme qu'avant le combat — régulière, lente, indifférente à l'effort physique qui venait de se produire. Il baissa les yeux vers sa lance. Aucun dommage visible. Aucun résidu des gardiens sur le métal.
Il leva les yeux vers l'endroit où il percevait le fragment d'Omvra.
Cent mètres. Peut-être moins.
Il avança.
Le fragment était enchâssé dans une formation rocheuse vitrifiée — une colonne de roche fondue et refroidie qui s'élevait du sol d'environ deux mètres, lisse et luisante sur toute sa surface sauf à son sommet, d'où quelque chose dépassait. Quelque chose de sombre, de mat, d'une matière qui absorbait la lumière des étoiles plutôt que de la réfléchir.
Un morceau de lance. Pas grand — vingt centimètres tout au plus, un fragment irrégulier avec des bords qui n'étaient pas des bords de fracture ordinaires. Des bords qui semblaient avoir été décidés plutôt que produits par la force — comme si la lance avait choisi comment se briser.
Nightmare s'arrêta devant la colonne.
La regarda.
Il n'avait pas besoin de grimper — le fragment était à portée de main depuis le sol, dépassant légèrement au-dessus de sa hauteur, accessible d'un simple geste. Mais il ne tendit pas la main immédiatement. Il resta là, debout, devant cette colonne vitrifiée, dans le silence absolu des Terres de Cendre, et laissa la perception s'étendre vers le fragment.
Ce qu'il perçut n'était pas de l'information au sens intellectuel. Pas des données, pas des faits, pas des souvenirs. Quelque chose de plus fondamental. Une résonance — comme deux notes d'une même fréquence qui se reconnaissent à distance, qui savent l'une de l'autre avant tout contact physique.
Une partie de lui. Une partie de ce qu'il était — de ce qu'il était vraiment, pas dans ce corps, pas dans cette existence, mais dans quelque chose de plus profond et de plus vaste que tout ça.
Il tendit la main.
Ses doigts se refermèrent sur le fragment.
Et le monde s'arrêta.
Pas métaphoriquement.
Le monde s'arrêta.
Le vent — qu'il n'avait pas remarqué jusque-là, un souffle léger et continu venant du nord — cessa instantanément. Les étoiles au-dessus semblèrent se figer dans leur course. La cendre sur le sol arrêta le mouvement imperceptible que sa marche avait créé. Même l'air sembla suspendre sa circulation naturelle, pour devenir quelque chose d'immobile et de dense comme de l'ambre.
Puis quelque chose remonta.
Pas depuis le fragment lui-même — depuis plus loin, plus profondément, depuis un endroit que le fragment n'était que la clé permettant d'atteindre. Un souvenir. Pas un souvenir humain — pas une image, pas une scène, pas une séquence d'événements avec des personnages et des dialogues. Quelque chose d'antérieur à tout ça.
Une sensation d'espace.
D'espace infini et vide. Pas le vide comme absence — le vide comme potentiel. Comme la page blanche avant le premier mot, comme le silence avant le premier son. Un espace qui n'était pas encore un espace parce que les coordonnées n'existaient pas encore, parce que la distance n'existait pas encore, parce que rien n'existait encore pour définir ce qu'était un espace.
Et dans cet espace — cette non-chose, ce potentiel pur — quelque chose.
Lui.
Pas ce corps. Pas ce masque. Pas cette existence dans ce monde avec ce nom. Quelque chose de plus ancien, quelque chose qui précédait la nécessité d'un corps ou d'un nom, quelque chose qui existait dans cet espace infini et vide avec la certitude tranquille de la seule chose qui ait jamais existé.
La sensation dura une fraction de seconde.
Ou une éternité.
Il n'y avait pas de différence.
Puis le monde reprit son cours — le vent revint, les étoiles reparurent, la cendre frémit — et Nightmare se retrouva debout dans les Terres de Cendre avec un fragment d'Omvra dans la main et quelque chose de changé dans l'espace derrière son masque.
Pas une émotion. Pas de la confusion, pas de la révélation dramatique, pas de ce bouleversement intérieur visible que les gens éprouvent quand ils apprennent quelque chose d'important sur eux-mêmes.
Juste une note. Un ajout à ce catalogue mental de choses à noter sans en tirer de conclusions précipitées.
Il avait existé avant tout.
Il ne savait pas encore ce que cela signifiait.
Mais il le notait.
Il baissa les yeux vers le fragment dans sa main. Dans l'obscurité des Terres de Cendre, le morceau d'Omvra semblait légèrement différent de ce qu'il avait été une seconde plus tôt dans la colonne vitrifiée — plus présent, d'une façon difficile à quantifier. Comme si le contact avec lui avait activé quelque chose dans le fragment, réveillé une propriété qui était en sommeil.
Il le rangea avec soin dans les plis intérieurs de son manteau, contre le parchemin aux cinq noms.
Un fragment.
Il en restait d'autres.
Il se retourna vers l'est et reprit sa marche.
Il ne vit pas ce qui se passa derrière lui.
Dans la colonne vitrifiée d'où il avait extrait le fragment, quelque chose changea — une variation infime dans la structure de la roche fondue, une microfissure qui n'était pas là avant et qui s'étendait lentement, millimètre par millimètre, vers le bas. Comme si l'absence du fragment déstabilisait quelque chose de fondamental dans la construction de cet endroit.
La cendre autour de la colonne frémit.
Puis se stabilisa.
Mais à des milliers de kilomètres de là — dans des directions différentes, dans des territoires qui n'avaient aucun rapport apparent avec les Terres de Cendre — des choses se réveillèrent, dans le même temps. Des gardiens différents des gardiens de cendre. Des constructions différentes, faites de matériaux différents, chargées de fonctions similaires par des mains différentes.
Quelqu'un avait récupéré un fragment.
Tous les gardiens le savaient maintenant.
Et dans d'autres endroits encore — dans des espaces qui n'étaient pas des endroits au sens géographique du terme, dans des dimensions que les habitants de Valdris-Prime n'auraient pas su nommer — quelque chose d'autre s'éveilla aussi.
Des choses très anciennes. Des choses qui existaient depuis bien avant Valdris-Prime, bien avant ce monde, bien avant la plupart des choses qui se considéraient comme anciennes.
Des choses qui avaient attendu.
Qui avaient su, avec la patience de ce qui n'est pas soumis au temps, que ce moment viendrait.
Un fragment d'Omvra venait d'être récupéré.
Le Créateur cherchait son chemin vers lui-même.
Et certaines de ces choses très anciennes voulaient l'aider.
D'autres voulaient s'assurer qu'il n'y arrive jamais.
Dans les Terres de Cendre, une silhouette au masque noir marchait vers l'est sans savoir qu'elle venait de réveiller des forces dont ce monde n'avait pas de mots pour les décrire.
Un fragment dans sa poche.
Une direction devant elle.
Et derrière elle, dans un ciel que personne d'autre ne regardait, une étoile qui n'était pas là avant.
Une étoile nouvelle.
Qui ne clignotait pas.
Qui brûlait.
Qu'est-ce que sont ces choses très anciennes qui se sont réveillées — des alliées ou des ennemies ? Pourquoi cette étoile nouvelle dans le ciel ? Et cette sensation qu'il a ressentie en touchant le fragment — le vide avant tout, l'existence avant l'existence — est-ce le début de la mémoire qui revient ? Combien de fragments reste-t-il, et dans quels territoires sont-ils cachés ?

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