Chapitre 5 — Ce Qui Ne Devrait Pas Exister
Elle était là quand il rouvrit les yeux.
Pas qu'il dormît vraiment. Le sommeil était devenu pour lui quelque chose d'approximatif — une habitude résiduelle plutôt qu'une nécessité, comme le souvenir d'un besoin qu'on a eu autrefois et qui n'a plus tout à fait la même urgence. Il s'était adossé contre une formation rocheuse vitrifiée quelques heures avant l'aube, avait fermé les yeux, et avait laissé les informations de la journée précédente décanter, trouver leur place dans l'architecture froide et méthodique de ce qu'il savait et de ce qu'il cherchait encore.
Le fragment d'Omvra contre sa poitrine. Le parchemin aux cinq noms. La sensation de l'espace infini et vide qu'il avait effleuré en touchant le fragment — ce potentiel pur, cette existence avant l'existence, cette chose qu'il avait notée sans en tirer de conclusion précipitée.
Quand il rouvrit les yeux, Sya était assise à trois mètres de lui.
Elle avait allumé un petit feu. Comment, avec quoi, dans ce paysage de cendres et de roches nues où il n'y avait pas le moindre combustible visible — c'était une question qu'il nota immédiatement, la rangeant dans cette catégorie mentale des choses qui méritaient une attention future. Les flammes étaient petites et régulières, d'une couleur légèrement différente du feu ordinaire — pas tout à fait orangée, pas tout à fait dorée, quelque chose entre les deux, qui n'avait pas de nom précis dans les catalogues de couleurs qu'il connaissait.
Sya tenait ses mains ouvertes vers les flammes avec ce geste universel des gens qui cherchent la chaleur. Sa poupée de chiffon était posée sur ses genoux. Elle ne regardait pas Nightmare. Elle regardait le feu avec cette concentration tranquille et absolue des enfants qui peuvent regarder les flammes pendant des heures sans que leur attention vacille.
Il l'observa.
Pas brièvement. Avec cette attention soutenue et froide qu'il apportait aux choses qui méritaient d'être comprises avant d'être classées. Cette enfant qui avait traversé deux jours de marche dans les Terres de Cendre — seule, sans équipement visible, sans eau ni nourriture apparentes — et qui était assise, là, dans la nuit froide du désert de Cendre comme si c'était l'endroit le plus naturel du monde pour elle.
— Tu m'as suivi, dit-il.
Sa voix dans le silence des Terres de Cendre était ce qu'elle était toujours. Basse. Plate. Sans inflexion qui trahisse quoi que ce soit.
— Oui, dit Sya.
— Depuis Valdris-Prime.
— Oui.
— C'est deux jours de marche à travers un territoire que les gens de Valdris-Prime évitent depuis des générations.
— Je sais.
— Comment tu as allumé ce feu ?
Sya leva les yeux vers lui pour la première fois depuis qu'il était éveillé. Ses yeux dans la lumière des flammes étaient de cette couleur indéterminée qu'il avait remarquée à Valdris-Prime — gris, ou vert, ou quelque chose entre les deux, avec, au fond, une qualité lumineuse qui n'appartenait pas tout à fait à la réflexion ordinaire de la lumière sur l'iris.
— Je ne sais pas, dit-elle. Les feux s'allument quand j'en ai besoin.
Silence.
Nightmare la regarda encore. Puis il dit avec la même économie de mots :
— Mange quelque chose.
— Je n'ai pas faim, exprima Sya.
Une pause d'une fraction de seconde — imperceptible pour qui n'aurait pas su l'observer avec suffisamment d'attention. Par la suite Nightmare se leva et reprit sa marche vers l'est sans autre commentaire.
Sya éteignit le feu d'un souffle, ramassa sa poupée, et le suivit.
Ils marchèrent en silence pendant trois heures.
Pas un silence inconfortable — pas ce silence tendu qui s'installe entre des gens qui ont des choses à dire et qui ne les disent pas. Un silence fonctionnel. Deux entités qui se déplacent dans la même direction sans que ce déplacement nécessite de narration. Nightmare ne ralentissait pas pour elle. Elle ne ralentissait pas non plus — elle suivait à quelques mètres derrière, à un rythme qui n'aurait pas dû être possible pour des jambes de sa taille sur ce terrain, et pourtant l'était.
Il ne commenta pas.
Il nota.
Le soleil se leva progressivement sur les Terres de Cendre, transformant le paysage de cendre grise en quelque chose de légèrement doré, presque beau dans sa désolation uniforme. Nightmare ne regardait pas le soleil. Il regardait ce qu'il y avait devant lui — ce que ses sens étendus lui indiquaient graduellement à mesure qu'il avançait, les variations dans la densité de l'air, les légères modifications dans la façon dont l'espace se présentait à cette perception supplémentaire qui n'avait pas encore de nom.
À mi-matinée, il sentit quelque chose.
Pas un fragment d'Omvra — il avait appris à reconnaître cette résonance spécifique, cette reconnaissance directe et viscérale d'une partie de lui-même. C'était autre chose. Une présence. Plusieurs présences — humaines cette fois, avec cette chaleur diffuse et continue des corps vivants qui respirent et dont le cœur bat. Loin encore. Plusieurs kilomètres à l'est et légèrement au nord.
Qui pouvait se trouver dans les Terres de Cendre ?
Il modifia légèrement sa trajectoire. Pas vers les présences — il ne cherchait pas de contact, pas encore — mais de tenue à les garder dans le champ de sa perception sans s'en approcher directement. Les surveiller sans être vu.
— Il y a des gens devant, dit Sya.
Il ne se retourna pas.
— Je sais.
— Ils sont sept. Ils nous attendent.
Cette fois il s'arrêta.
Se retourna lentement vers elle.
— Comment tu sais qu'ils nous attendent ?
Sya baissa les yeux vers sa poupée de chiffon avec cette expression concentrée et légèrement absente des enfants qui cherchent leurs mots pour décrire quelque chose qu'ils ressentent plutôt qu'ils ne comprennent.
— Je ne sais pas comment je sais, dit-elle. Je sais juste. Comme je savais que tu partirais vers l'est. Comme je savais où tu étais cette nuit dans les Terres de Cendre.
Silence.
— Ils ont une lettre, ajouta-t-elle. Avec un seau rouge.
Nightmare la regarda pendant trois secondes complètes — ce qui, venant de lui, équivalait à un regard prolongé et intense de la part de n'importe qui d'autre. Puis il se retourna vers l'est et reprit sa marche, légèrement modifiée cette fois. Directement vers les sept présences qu'il percevait.
Si on l'attendait, autant ne pas faire attendre.
Ils étaient effectivement sept.
Sept hommes en tenue de voyage sobre et fonctionnelle — pas des soldats en armure, pas des mages en robes de cérémonie. Des gens qui savaient voyager discrètement, qui avaient choisi leurs vêtements pour ne pas attirer l'attention plutôt que pour impressionner. Ils s'étaient installés autour d'un campement minimaliste — quelques sacs posés sur la cendre, pas de feu, pas de tentes. Un campement de gens qui ne prévoyaient pas de rester.
Ils se levèrent tous les sept simultanément quand Nightmare et Sya émergèrent d'entre deux formations rocheuses vitrifiées à une cinquantaine de mètres de leur position. Cette simultanéité— ce mouvement collectif parfaitement synchronisé — était celle de gens qui avaient été prévenus de ce qu'ils allaient voir et qui avaient quand même besoin d'un effort conscient pour ne pas reculer d'un pas.
Nightmare s'arrêta à vingt mètres.
Les regarda.
Ils le regardèrent.
Celui qui se tenait légèrement en avant des autres — un homme d'une quarantaine d'années, visage anguleux, yeux qui ne cillaient pas, avec dans sa façon de se tenir cette rigidité particulière des gens habités par une mission qu'ils ne remettent pas en question — fit un pas en avant et sortit quelque chose de l'intérieur de son manteau.
Une enveloppe. Épaisse. Scellée avec de la cire cramoisie.
— Je suis porteur d'un message du Grand Conseil des Arcanes, dit-il. Destiné à celui qui se fait appeler The Nightmare.
Sa voix était ferme. Professionnelle. Avec en dessous, perceptible pour qui savait écouter, ce tremblement infime que la volonté seule ne suffit pas toujours à contrôler.
Nightmare ne bougea pas.
— Pose-la par terre, dit-il.
L'homme hésita une fraction de seconde — l'hésitation de quelqu'un qui avait des instructions précises et qui évalue si dévier de ces instructions est acceptable dans ces circonstances. Il conclut que oui. Il posa l'enveloppe sur la cendre devant lui et recula d'un pas.
Nightmare avança. S'arrêta devant l'enveloppe. La regarda sans la ramasser pendant un moment — pas de la méfiance, pas de la prudence. Juste cette façon qu'il avait d'observer les choses avant de les toucher, de laisser ses sens faire leur travail avant que ses mains ne fassent le leur.
Il la ramassa.
Brisa le sceau.
Et lut.
La lettre était courte. Cinq paragraphes. Rédigée avec la précision sèche et économique de quelqu'un qui a beaucoup de choses à dire et qui a choisi soigneusement ce qu'il allait en révéler et ce qu'il allait garder comme levier.
Le premier paragraphe reconnaissait son retour. Sans surprise feinte sans indignation performative. Juste une reconnaissance factuelle — vous êtes revenu, nous le savons, nous avons pris note.
Le deuxième paragraphe reconnaissait qu'il cherchait les fragments d'Omvra. Avec cette façon d'énoncer un fait qu'on veut que l'autre sache qu'on connaît — pas pour informer, mais pour signifier qu'on est mieux informé qu'il ne le croyait peut-être.
Le troisième paragraphe était là où la lettre changeait de nature.
L'enfant qui vous accompagne n'est pas ce qu'elle paraît être. Vous le savez probablement déjà, ou vous commencez à le soupçonner. Ce que vous ne savez pas — ce que nous savons, nous — c'est ce qu'elle est exactement par rapport à vous, et ce qui se passerait si cette existence spécifique venait à être interrompue. Nous possédons cette connaissance. Et nous possédons les moyens d'agir sur la base de cette connaissance si nous le jugeons nécessaire.
Le quatrième paragraphe formulait une demande. Pas un ultimatum — une demande, formulée avec la politesse calculée de gens qui savent qu'ils touchent à quelque chose de dangereux et qui ont décidé de le faire quand même parce qu'ils n'ont pas d'autre option. Cesser la recherche des fragments d'Omvra. Quitter les territoires de Valdris. Disparaître à nouveau — volontairement cette fois.
Le cinquième paragraphe était une phrase.
Nous vous donnons trois jours pour réfléchir.
Nightmare lut la lettre une fois. La relut. Puis il la plia soigneusement, la rangea dans son manteau avec le parchemin aux cinq noms et le fragment d'Omvra, et leva les yeux vers le messager.
L'homme soutenait son regard avec l'effort visible de quelqu'un qui s'y était préparé et qui tenait bon malgré tout.
— Retournez à ceux qui vous ont envoyé, dit Nightmare. Dites-leur que j'ai reçu leur message.
— Et votre réponse ? dit le messager.
— Je viens de vous la donner.
Un silence. Le messager ouvrit la bouche pour indiquer autre chose — il avait probablement des instructions supplémentaires, des arguments préparés, des points de négociation qu'on lui avait demandé de développer si la réception initiale était hostile.
Il n'affirma rien.
Quelque chose dans la façon dont Nightmare le regardait — pas de l'hostilité, pas de la menace explicite, juste cette présence absolue et froide derrière le masque de Kitsune-Anubis, cette qualité de quelque chose qui n'a pas besoin d'élever la voix parce que le volume n'est pas ce qui rend les choses dangereuses — lui dit que les arguments préparés n'allaient pas trouver de terrain où s'enraciner.
Il fit un signe à ses six compagnons.
Ils partirent.
Nightmare les regarda s'éloigner jusqu'à ce qu'ils disparaissent derrière les formations rocheuses, leurs silhouettes absorbées par la désolation uniforme des Terres de Cendre. Puis il baissa les yeux vers Sya.
Elle le regardait avec ses yeux sans peur et sans fond, sa poupée serrée contre sa poitrine.
— Ils parlaient de moi, dit-elle. Dans la lettre.
Ce n'était pas une question.
— Oui, dit Nightmare.
— Qu'ont-ils demandé ?
Il la regarda un moment. Cette enfant. Ce feu qui s'allumait sans combustible. Cette façon qu'elle avait de savoir des choses qu'elle ne devrait pas savoir. Cette présence qui le suivait depuis Valdris-Prime avec la persistance tranquille de quelque chose qui sait où il doit être.
— Ils disent qu'ils savent ce que tu es, exprime-il.
— Et toi tu sais ce que je suis ?
Une pause. Courte. La pause de quelqu'un qui évalue ce qu'il est prêt à admettre.
— Non, indique-t-il.
Sya hocha la tête lentement, comme si cette réponse confirmait quelque chose qu'elle avait besoin de vérifier.
— Moi non plus, dit-elle. Mais je crois que toi et moi on est la même chose.
Le silence qui suivit ces mots eut une texture différente de tous les silences que Nightmare avait connus depuis son retour. Pas le silence du vide. Pas le silence de l'absence. Le silence de quelque chose qui vient d'être dit et qui continue à exister dans l'air après que les sons se sont tus, comme la lumière d'une flamme qu'on vient d'éteindre et qu'on voit encore quelques secondes après.
Il ne répondit pas.
Il se retourna vers l'est et reprit sa marche.
Sya le suivit.
Ils marchèrent encore six heures ce jour-là.
Le paysage évolua progressivement — les formations rocheuses vitrifiées se firent plus nombreuses, plus hautes, leurs surfaces lisses et luisantes prenant des configurations de plus en plus complexes, comme si quelque chose les avait sculptées plutôt que produites par les forces géologiques ordinaires. Entre ces formations, la cendre au sol était plus profonde, plus molle, s'enfonçant légèrement sous les pas — ou sous les pas de Nightmare du moins, parce qu'il nota, après quelques kilomètres, que les pas de Sya ne laissaient presque pas de traces dans la cendre.
Il nota ça aussi.
Sans rien dire.
En milieu d'après-midi, il s'arrêta devant une formation particulièrement grande — une colonne vitrifiée de plusieurs dizaines de mètres de hauteur, ses parois couvertes de structures cristallines qui captaient la lumière du soleil et la décomposaient en fragments de couleur projetés sur la cendre environnante. Autour de la base de la colonne, gravés dans la roche fondue avec une régularité qui n'était pas naturelle, des symboles.
Il les examina.
Pas les symboles runiques du Conseil des Arcanes, qu'il connaissait. Pas les glyphes des traditions magiques anciennes qu'il avait étudiées. Quelque chose d'autre — une écriture qui ne ressemblait à aucune écriture qu'il avait jamais vue, avec cette particularité que les symboles semblaient changer légèrement selon l'angle sous lequel on les regardait, pas de façon illusoire ou magique, mais comme si chaque symbole avait plusieurs lectures superposées, plusieurs significations simultanées qui coexistaient dans le même tracé.
Il les lisait.
Cette réalisation l'arrêta net.
Il lisait ces symboles. Sans les avoir jamais vus. Sans les avoir jamais appris. Ils se déposaient dans son esprit non pas comme des mots étrangers qu'on déchiffre laborieusement mais comme quelque chose qu'on a toujours su et qu'on reconnaît en le revoyant après une longue absence.
Il lut.
Et ce qu'il lut était simple. Dix-sept symboles. Dix-sept symboles qui, dans la langue qui n'avait pas de nom parce qu'elle était antérieure aux noms, signifiaient quelque chose qu'aucune langue connue n'aurait pu formuler en dix-sept mots — mais qu'il pouvait approcher, approximativement, imparfaitement, avec les outils linguistiques dont il disposait.
Ici fut posé ce qui appartient à celui qui était avant. Ici attend ce qui lui revient. Que celui qui peut lire ceci sache qu'il n'est pas seul à attendre son retour.
Il resta immobile devant ces symboles pendant très longtemps.
Quelqu'un était venu ici. Quelqu'un qui connaissait cette écriture — ou qui l'avait créée pour lui, spécifiquement pour lui, en sachant qu'il serait le seul à pouvoir la lire. Quelqu'un qui avait su, avec une avance impossible à mesurer, qu'il passerait par là.
Il nota ça.
Beaucoup de choses à noter, ces derniers jours.
— Tu peux lire ça ? dit Sya derrière lui.
— Oui.
— Qu'est-ce que ça dit ?
Il se retourna vers elle. La regarda avec cette attention froide et soutenue qu'il lui portait de plus en plus souvent, comme si chaque observation ajoutait une donnée à une équation pour laquelle il n'avait pas encore les variables pour résoudre.
— Que quelqu'un savait que je viendrais.
Sya regarda les symboles. Puis elle leva les yeux vers la colonne vitrifiée, vers les cristaux qui décomposaient la lumière en fragments de couleur sur la cendre.
— Il y a quelque chose en haut, dit-elle.
Nightmare leva les yeux.
Au sommet de la colonne — à une trentaine de mètres du sol, là où la structure s'effilait avant de se terminer en pointe — quelque chose dépassait. La même matière sombre et mate que le premier fragment. Le même refus d'absorber la lumière plutôt que de la réfléchir.
Un deuxième fragment d'Omvra.
Mais cette fois, ce n'était pas enchâssé dans la roche. C'était posé — délibérément, soigneusement, par quelqu'un qui avait grimpé ou qui n'avait pas eu besoin de grimper.
Offert.
Il n'y eut pas de combat cette fois.
Aucun gardien ne surgit de la cendre. Aucune forme ne prit vie dans les ombres des formations rocheuses environnantes. Juste la colonne vitrifiée dans le silence des Terres de Cendre, avec son fragment d'Omvra posé à son sommet comme un cadeau laissé par quelqu'un qui n'avait pas attendu pour voir s'il serait accepté.
Nightmare regarda la colonne. Évalua. Puis les ombres autour de lui se tendirent, se solidifièrent, formèrent une structure ascendante le long de la surface vitrifiée — pas une échelle, rien d'aussi littéral, mais quelque chose de fonctionnellement équivalent. Il s'éleva le long de la colonne en quelques secondes, ses mouvements précis et économiques, sans aucune des hésitations d'un grimpeur ordinaire.
Il atteignit le sommet.
Le fragment était là. Plus grand que le premier — pas vingt centimètres cette fois, plutôt trente-cinq, avec une forme différente mais cette même matière qui n'appartenait pas tout à fait au monde physique ordinaire. Posé sur une petite surface plane au sommet de la colonne, avec à côté — et c'est ce qui retint l'attention de Nightmare plus que le fragment lui-même — un objet supplémentaire.
Une pierre. Lisse, de la taille d'un poing fermé, d'un gris uniforme et ordinaire qui contrastait avec tout le reste dans ce paysage. Gravé sur sa surface — les mêmes symboles. Une phrase courte.
Nous t'avons attendu. Certains d'entre nous t'attendent encore. Méfie-toi de ce qui prétend te connaître mais qui craint ton retour.
Il lut ça deux fois. Puis il ramassa le fragment d'Omvra.
Et le monde s'arrêta à nouveau.
Mais différemment cette fois.
Pas ce vide infini et silencieux du premier fragment — pas ce potentiel pur antérieur à toute existence. Cette fois il y avait quelque chose dans le vide. Une présence. Pas hostile, pas bienveillante au sens humain de ces mots — quelque chose de bien plus neutre et de bien plus vaste que ces concepts. Une présence qui existait dans cet espace entre les mondes avec la certitude tranquille de quelque chose qui a toujours été là et qui sera toujours là.
Et cette présence le reconnut.
Pas avec des mots. Pas avec des images. Avec ce même langage de sensations directes qui court-circuite le langage articulé — une reconnaissance qui n'avait pas besoin de formuler ce qu'elle reconnaissait parce que la reconnaissance elle-même était suffisante, complète, sans besoin d'annotation.
Tu avances, dit cette présence sans parler.
Et avec cette reconnaissance vint quelque chose d'autre. Un fragment de mémoire — pas le vide infini cette fois, mais quelque chose de plus précis, de plus situé. Une image floue, comme une photographie abîmée par le temps. Des formes. Des structures. Pas des bâtiments, pas des paysages — des choses qui existaient avant que les bâtiments et les paysages aient un sens. Des choses qu'il avait créées. Dont il ne voyait pas encore les détails, dont il ne reconnaissait pas encore les contours avec précision.
Mais dont il savait, avec une certitude qui n'avait pas besoin de preuves, qu'elles avaient existé parce qu'il avait voulu qu'elles existent.
Le monde reprit son cours.
Il était au sommet de la colonne vitrifiée dans les Terres de Cendre, deux fragments d'Omvra désormais en sa possession, une pierre gravée dans sa main, et quelque chose de légèrement différent dans l'espace derrière son masque.
Pas d'émotion visible. Pas de tremblement. Pas de révélation dramatique.
Juste ce catalogue mental qui s'enrichissait. Ligne après ligne. Note après note.
Il redescendit.
Sya l'attendait au pied de la colonne, exactement là où il l'avait laissée. Elle leva les yeux vers lui quand il toucha le sol, et quelque chose dans son regard — quelque chose d'infime et de difficile à nommer — lui dit qu'elle avait senti quelque chose pendant qu'il était en haut. Pas de la même façon qu'il le sentait. Différemment. Comme quelqu'un qui perçoit les effets d'un phénomène sans percevoir le phénomène lui-même.
— Deux, dit-elle.
— Oui.
— Il y en a d'autres.
— Je sais.
Elle regarda la pierre qu'il tenait encore, les symboles gravés sur sa surface lisse.
— Qui a laissé ça ?
— Je ne sais pas encore.
— Mais ils sont de ton côté.
Nightmare la regarda. Cette formulation — de ton côté — dans la bouche d'une enfant de huit ans dans le désert de cendre au milieu de nulle part, avec cette matter-of-fact tranquillité qui était sa manière de dire toutes les choses, même les choses qui n'auraient pas dû être simples.
— Peut-être, indique-t-il.
— La lettre des Cinq, exprime Sya. Elle parlait de moi.
— Oui.
— Ils savent ce que je suis.
— Ils le prétendent.
Sya hocha la tête. Baissa les yeux vers sa poupée de chiffon, passa son pouce sur le tissu usé avec ce geste distrait et répétitif qu'elle avait souvent, comme une façon de s'ancrer dans quelque chose de physique et de concret pendant que sa pensée travaillait ailleurs.
— Si toi et moi on est la même chose, dit-elle lentement, alors ce qui me ferait du mal te ferait du mal aussi. C'est pour ça qu'ils me menacent.
Nightmare ne répondit pas.
Ce qui était une réponse.
Sya leva les yeux vers lui avec cette clarté directe et sans ornement qui caractérisait tout ce qu'elle faisait.
— Tu vas me protéger ? dit-elle.
Un silence.
Long.
Le genre de silence qui ne précède pas une réponse simple.
— Continue à marcher, dit Nightmare.
Il se retourna vers l'est.
Et quelque chose — quelque chose d'infime et de presque invisible, que seul quelqu'un qui l'aurait regardé avec une attention extraordinaire aurait pu détecter — modifia légèrement sa trajectoire. Pas vers l'est pur. Légèrement décalé. De façon à garder Sya dans son champ de perception étendu à chaque instant.
Il ne le dit pas.
Il ne l'admit pas.
Mais il le fit.
La nuit tomba sur les Terres de Cendre pour la deuxième fois depuis leur départ de Valdris-Prime.
Nightmare s'arrêta au pied d'une formation rocheuse qui offrait une protection naturelle sur trois côtés et laissait l'est dégagé — une position défensive instinctive, choisie sans y penser, avec la mémoire musculaire de quelque chose qui a passé longtemps à survivre dans des endroits dangereux. Sya s'installa à quelques mètres de lui. Elle alluma son feu impossible, avec ses flammes qui n'étaient pas tout à fait de la bonne couleur, et resta silencieuse.
Au-dessus d'eux le ciel des Terres de Cendre était à nouveau d'une clarté absolue.
Nightmare leva les yeux.
L'étoile nouvelle était là. Celle qu'il avait remarquée la nuit précédente — cette étoile qui n'était pas dans les catalogues, qui ne clignotait pas, qui brûlait avec cette intensité fixe et continue des choses qui n'ont pas de raison de vaciller. Elle était légèrement plus lumineuse cette nuit. Ou il avait l'impression qu'elle l'était. La différence entre une observation et une impression était quelque chose qu'il prenait soin de maintenir.
Il nota les deux.
— Tu regardes souvent les étoiles, dit Sya.
— Non.
— Ce soir si.
— Il y en a une nouvelle.
Sya leva les yeux à son tour. Chercha. Trouva – ou fit quelque chose qui ressemblait à trouver, parce que ses yeux s'arrêtèrent exactement sur la bonne.
— Elle est belle, dit-elle.
— Elle n'était pas là avant.
— Peut-être qu'elle était là mais que personne ne la voyait.
Nightmare baissa les yeux vers elle.
— Ou probablement qu'elle vient de commencer à exister, déclare-t-il.
Sya réfléchit à ça pendant un moment.
— Les choses peuvent commencer à exister comme ça ? demande-t-elle. D'un coup ?
Un silence.
— Oui, dit Nightmare.
Il ne développa pas.
Mais quelque chose dans ce mot — dans la façon absolue et sans hésitation dont il fut prononcé, comme quelqu'un qui répond à une question sur un sujet qu'il connaît non pas par l'étude mais par l'expérience directe — restait dans l'air longtemps après que le son se fut dissipé.
Sya la regarda une dernière fois avant de baisser les yeux vers son feu.
— Je crois que l'étoile, c'est toi, dit-elle simplement.
Puis elle se tut et regarda les flammes.
Et Nightmare ne répondit pas.
Parce que pour la première fois depuis son retour du Royaume des Morts, il n'avait pas de réponse froide et définitive à poser sur quelque chose.
Juste cette note, dans ce catalogue mental qui ne cessait de s'enrichir.
À vérifier.
À Valdris-Prime, dans son bureau aux fenêtres donnant sur la ville, l'homme au visage de marbre attendait le retour de ses messagers.
Ils arrivèrent au crépuscule. Il lut leur rapport debout, sans s'asseoir, avec cette immobilité tendue de quelqu'un qui attend une information précise et qui cherche dans chaque ligne si elle est là.
Elle était là.
Il avait lu la lettre. Il avait répondu en trois mots. Il avait continué vers l'est.
L'homme au visage de marbre posa le rapport sur son bureau.
Il avait espéré — pas fortement, pas avec naïveté, mais avec cette once d'espoir qu'on garde même quand on sait qu'elle est irrationnelle — que la mention de l'enfant le ferait hésiter. Peut-être s'arrêter. Sûrement négocier.
Il n'avait pas hésité.
Ce qui signifiait deux choses.
Soit il ne savait pas encore ce qu'était l'enfant par rapport à lui — et dans ce cas il n'avait pas compris la menace.
Soit il savait.
Et il avançait quand même.
L'homme au visage de marbre s'approcha de la fenêtre.
La deuxième option était bien plus dangereuse que la première.
Il prit une décision.
Les messagers ne suffisaient plus.
Il était temps d'envoyer autre chose.
Que va envoyer l'homme au visage de marbre — et est-ce suffisant pour arrêter quelque chose qui vient de récupérer deux fragments d'Omvra ? Qui a laissé ce deuxième fragment et cette pierre gravée, et pourquoi ? Et cette étoile nouvelle dans le ciel — Sya a-t-elle raison ? Est-ce vraiment lui ?

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