Chapitre 17 : Je devrais être ailleurs
Avant le déluge, avant les cendres,
Le monde était mou, faible et lent.
Les hommes priaient, mais sans entendre,
Un dieu sans rage, un dieu mourant.
Mais il vint, un seul écouta,
Le Premier vit l’éclair, il sut la loi.
Un vent hurlait, un fleuve rouge,
Et sous ses pas, naquit la voie.
« Debout ! » cria-t-il aux cœurs las.
« Marchez ! » ordonna-t-il aux peureux.
« Brûlez (Prenez) ce monde, faites-en cendre (faites-le vôtre),
Car Dieu nous l’offre en terre neuve ! »
Il prit l’épée, il prit le fouet,
Tailla l’acier, dressa les bêtes.
Ceux qui doutaient furent brisés,
Et ceux qui suivaient devinrent prêtres.
Ainsi marche le Premier d’entre nous,
Premier du nom, porteur du feu.
Et sous son ombre, sous sa main,
Naît une armée, naît un destin.
Dieu a soufflé, et tout s’efface.
L’ancien monde n’est plus qu’oublié.
La Cohorte est née dans la tempête,
Et sous son pas, la terre plie.
Le Chant du Premier Marcheur.
✽
Isadora
Ça empeste.
Des relents de chair brûlée et de bile.
J’inspire. Lentement.
Juste assez pour ne pas sentir l’odeur. Juste assez pour me convaincre que je suis encore en vie. Tout autour, les dépouilles empilées, les restes éparpillés sur la roche, et les silhouettes des survivants. Lents, engourdis, brisés, mais debout.
Moi aussi.
Je devrais être soulagée, satisfaite. Je suis encore là, intacte. Je n’ai pas flanché. Je n’ai pas fui. J’ai fait ce qu’on attendait de moi. Mieux que ça, même.
Alors pourquoi ce vide ?
Ma main glisse sur mon front. Du sang qui n’est pas le mien. J’observe mes doigts, tache écarlate sur peau pâle. Idiote. Ridicule de s’attarder sur ce détail, après tout ce que je viens de voir. De faire.
J’ai tué.
J’ai vu le sang couler. Entendu les gargouillements d’un gosier qui se noyait dans sa propre vie.
Je n’ai pas hésité. Pas tremblé. Pas ressenti ce foutu pincement au ventre qu’ont les bleus quand ils s’aperçoivent qu’en face, ce ne sont pas juste des cibles, mais des gens, bien vivants.
Je n’ai rien ressenti.
J’ai fini par m’endurcir.
Ça devrait me rassurer.
C’était ça, faire ses preuves, non ? Alors pourquoi cette nausée ? Pourquoi ce foutu tremblement dans les doigts ?
Je relève la tête. Des cadavres partout. Les nôtres. Les leurs. Des cris, des râles, l’odeur de la mort qui imprègne l’air comme une crasse qui s’accroche à mes narines, refusant de partir. Même en inspirant l’air glacial de cette montagne maudite, même en détournant les yeux des bûchers.
Ça ne partait pas. Comme tout le reste.
Je voulais croire que ça finirait par passer. Que la rage, la douleur, la honte, tout ça s’effacerait avec le temps. Mais ça revenait toujours.
Plus fort. Plus insistant.
Je serrai les bras contre moi, comme si ça suffisait à tenir mes pensées en cage. Ça n’aidait pas.
Rien n’aidait.
Les mots du Jagün résonnaient encore dans mon crâne. « La Cohorte n’a pas besoin de faibles. » Je ne sais pas ce qui me mettait le plus en colère : ses mots, ou la vérité qu’ils portaient.
Faibles.
Je devrais être ailleurs, là où sont les miens. Ou plutôt, là où étaient les miens. Mais ils ont tout gâché. Trop faibles, trop incompétents pour garder leur place. Chassés comme des chiens galeux, relégués à la Cohorte extérieure, jetés dans la boue avec les autres. C’est ce que nous étions devenus. Ma famille, ma lignée : faibles, incompétents, inutiles.
Et moi avec.
J’aurais dû me battre plus tôt. Leur prouver qu’ils avaient tort. Que je suis meilleure que cette vie qu’ils m’ont imposée. Que je vaux plus que ces soldats gisant dans la poussière et le sang.
Mais à quoi bon ?
J’ai appris à naviguer entre les attentes et mes propres envies. Assez arrogante pour qu’on me remarque, pas assez impliquée pour qu’on m’impose des responsabilités. Jouer le rôle de la soldate appliquée, mais jamais trop. Ne pas trop me salir les mains, sauf quand il le faut.
Mais aujourd’hui, elles sont couvertes de sang.
Et ça, je ne peux pas l’ignorer.
Une partie de moi refuse d’abandonner. Une part que je méprise autant que je la désire. Parce qu’elle me pousse à vouloir plus. À vouloir regagner ce que nous avons perdu. À prouver que je ne suis pas comme eux.
Mais à quel prix ? Combien de fois devrai-je encore serrer les poings et détourner les yeux pour survivre dans ce chaos ?
✽
Un mouvement, furtif, à la lisière de mon champ de vision.
Ignore-le. Trop de choses à contenir, trop de pensées à museler.
Toujours là ?
Oui, toujours. Pas une menace, juste une présence. Une ombre de plus.
Armand.
Nos regards se croisèrent. Une fraction de seconde. Suffisamment pour que je capte l’hésitation dans ses yeux, ce léger recul, comme s’il s’apprêtait à tourner les talons.
C’est ça. Va-t’en. Ne me regarde pas.
Il s’arrêta. Revint vers moi.
Je redressai les épaules, desserrai les dents. Bonne figure. Il ne fallait pas qu’il voit. Je chassai un tremblement au bout de mes doigts, serrai les poings discrètement. Un frisson. Réprime-le. Il ne fallait pas qu’il comprenne. Il s’arrêta à quelques pas. Un silence.
Juste le vent et les crépitements des bûchers.
Je levai un sourcil. Pas assez pour avoir l’air curieuse, juste ce qu’il faut pour donner l’impression que je m’en fichais. Armand haussa vaguement les épaules, comme s’il regrettait déjà d’être venu. Son regard glissa sur moi.
Je ne bougeai pas. Juste un regard en coin, suffisant pour capter ce demi-sourire qu’il arborait parfois, ce mélange de lassitude et de sarcasme vissé au visage comme une seconde peau.
— Je devrais dire merci, je suppose.
Sa voix était fatiguée. Sans emphase. Pas de grandes déclarations, pas de gratitude dégoulinante. Juste ça. Quelques mots, balancés du bout des lèvres, comme si ça lui coûtait plus qu’il ne voulait l’admettre.
— Merci pour quoi ?
Un rire sans joie lui monta à la gorge.
Il soupira. Un souffle court, presque amusé.
— Pour nous avoir évité une fin misérable. Enfin…
Ses yeux se posèrent sur les bûchers, sur les corps qui noircissaient dans les flammes.
— Crois pas que je t’ai spécialement sauvé les fesses, répondis-je. J’ai fait ce qu’il fallait, rien de plus.
— Heureusement pour nous. T’as pris les choses en main, Isa… (Il laissa passer une seconde, comme s’il jaugeait ma réaction.) Ça t’a plu ?
La question me prit de court. Pas tant par son contenu, mais par le ton qu’il employait. Il n’y avait pas d’accusation, pas de moquerie. Juste une vraie interrogation.
Je soutins son regard sans ciller. Puis haussai légèrement les épaules.
— Je n’y ai pas réfléchi.
Mensonge.
Il esquissa un sourire en coin, un peu plus sincère cette fois. Il n’était pas dupe.
Moi non plus.
Il passa une main dans ses cheveux noirs maculés de sang et de crasse, soupira.
— En tout cas, c’était impressionnant. Fais pas cette tête, c’est pas un compliment. Juste une constatation.
Je roulai des yeux, croisant les bras.
— T’as fini ? dis-je gênée plus qu'agacée.
— Probablement pas. Mais je vais faire comme si.
Armand resta un instant immobile, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis il lâcha, distrait :
— Ça te va bien…
Il se ravisa, hocha la tête, plus pour lui-même que pour moi, et s’éloigna.
Je le regardai partir, incapable de dire si cette conversation m’avait irritée, amusée ou laissée plus troublée encore.
Les trois, sans doute. Une étrange sensation me serrait la poitrine. Je secouais la tête.
Un frisson me parcourut. À cause du froid, évidemment.

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