Chapitre 18 : Après la nuit

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 La nuit fut courte, trop courte.

 Les flammes des bûchers avaient dansé jusqu’à l’aurore. Suie et cendres me collaient à la peau.

 Nous n’avions pas dormi.

 Personne n’avait pu. Nous avions passé des heures interminables à ramasser les armes, récupérer les équipements et protections des morts, à compter les gourdes et les rations.

 Le Bataillon qui avait été attaqué, celui que nous avions dû secourir au péril de nos vies, avait subi de lourdes pertes. Mais ce n’était qu’un ramassis de main-d’œuvre et de prisonniers. La queue de notre colonne. Des hommes et des femmes condamnés à servir la Cohorte. Leur perte était jugée secondaire, mais les ressources qu’ils transportaient : eau, bois, outils, étaient précieuses.

 J’avais vu Skjaldor tout faire pour ne pas avoir à faire à eux.

 Lui, l’ancien prisonnier, l’homme aux multiples cicatrices. Je l’avais observé du coin de l’œil.

 Pourquoi évitait-il leur regard ?

 Était-ce par pitié, par culpabilité, ou par peur de se voir dans leurs yeux ?

 Je m’étais souvenu des bribes de son passé qu’il avait laissé échapper : capturé pour avoir pillé un village, réduit à l’état d’esclave avant de gagner sa liberté par le fer et le sang.

 Il y avait certainement plus.

 Quelque chose qu’il gardait pour lui. Comme nous tous.

 Peu avant que le ciel ne s’éclaircisse, les bêtes, nerveuses et blessées pour certaines, avaient enfin été rassemblées à l’écart. Leurs soupirs se mêlaient à nos murmures fatigués.

 Maintenant les premières lueurs de l’aube se dessinaient sur les crocs acérés du col montagneux. La lumière ne descendait pas dans cette gueule avide. Elle peinait déjà à teinter le ciel.

 Mais c’était bien l’aube. Et avec elle, le silence.

 Seuls les craquements des bûchers mourants et les pas lourds des bourreaux.

 Cinq silhouettes se tenaient devant nous. Cinq condamnés, agenouillés. Les cinq restants de la Décade d’Orig. Et nous autour, contraints de regarder, comme des charognards.

 Ils ne méritaient pas ça.

 Je serrai mon médaillon familial entre mes doigts, la froideur du métal m’arrachait un bref instant à cette réalité. Combien de temps avant que je ne sois à leur place ? La pensée me traversa l’esprit comme une flèche.

 Plutôt eux que moi.

 Leurs visages étaient tendus, je devinais leur peur, leur résignation. Je ne les connaissais pas, or je savais ce qu’ils représentaient : un avertissement, une leçon.

 La loyauté se paie dans le sang.

 Je jetai un regard autour de moi, sur mes compagnons. Élise était là, debout, les poings serrés, ses joues ruisselantes de larmes chaudes. Elle ne les essuyait même pas. Sa colère débordait, brute, indomptée.

 En un sens, je l’admirais.

 La petite Fleur ne dissimulait rien de ses émotions, ne jouait pas à la froideur calculée comme moi.

 Au début, je l’avais crue fausse, parée des attributs de la noble vertu pour cacher autre chose. Et faible, aussi. Pas adaptée à ce monde. Son grand cœur devait se briser à chaque injustice. Et l’injustice était monnaie courante ici.

 Mais depuis trois mois, je voyais bien que c’était sa nature profonde.

 Elle était une flamme dans l’obscurité, une des rares que le monde n’avait pas encore réussi à éteindre. Comment pouvait-il encore fleurir des êtres tels qu’elle ici-bas ?

 Je l’ignorais.

 Mais elle était là, vivante, brûlante, et cela me fascinait autant que cela m’irritait.

 La voix du Jagün Harogonkal résonna, grave, sans appel :  

 — Ces soldats ont échoué. Leur chute est un rappel pour nous tous. 

 Armand ne regardait pas. Ses mains tremblaient légèrement. Qu’auraient à dire ses sarcasmes de cette mascarade ? Quelque chose du genre : « Une belle leçon de loyauté. » Ou : « Pour l’Empire, tenez voici ma tête. »

 Aiden, lui, baissait les yeux. Son visage était pâle, ses lèvres pincées comme pour retenir un cri ou un vomissement. Allait-il encore proposer de lever nos verres après ça ?

 Théo était absent, toujours convalescent. Mira, si on lui avait laissé le choix, aurait préféré être à ses côtés, sans aucun doute. Elle ne regardait pas les condamnés non plus. Ses yeux étaient fixés sur le ciel, cherchant une réponse, une absolution, dans les nuages gris qui s’étiraient au-dessus de nous.

 Falgrim, en revanche, ne perdait pas une miette du spectacle. Il observait tout avec une curiosité enfantine, comme si cela ne concernait que les autres. Son innocence, ou plutôt son ignorance, le protégeait de l’horreur. Il hochait même la tête pour approuver ce qu’il voyait.

 Kyel, elle, avait un regard clair et assuré. Je surpris son chuchotement :  

 — Ils auraient dû s’enfuir… Les loyaux meurent à genoux, les rusés survivent. 

 Sa voix était douce, mélodique, mais ses mots étaient des piques. Impitoyable, et pourtant terriblement lucide.

 Micky était immobile, ses yeux passaient des condamnés au Jagün et du Jagün aux bourreaux. Son regard était vide, son esprit était ailleurs. Mais je remarquai une légère tension dans sa mâchoire, comme s’il peinait à garder intact son faux sourire.

 Harogonkal fit un signe et les bourreaux levèrent leurs armes.

 Je voulus détourner les yeux, mais je devais voir. Je devais me souvenir.

 Les lames s’abattirent, rapides et brutales.

 Le son des corps s’effondrant fut presque pire que celui des coups.

 Le sang coula, sombre et épais, glissant sur la roche déjà souillée. Je sentis une nausée monter en moi, mais je la refoulai. Je ne pouvais pas montrer de faiblesse. Pas ici, pas maintenant.

 Je serrai mon médaillon plus fort.

 Les dépouilles alimentèrent un dernier feu. Je notai la pâleur soudaine de Micky, la tension dans ses épaules. D’ailleurs, cette nuit, je l’avais vu moins imperméable que d’habitude devant les braises. Chaque fois qu’un bûcher crépitait, il tressaillait presque imperceptiblement.

  —  Nous marchons dans une heure. Préparez-vous, déclara Harogonkal.

 Micky tourna les yeux vers moi, et pour la première fois, je crus y voir une lueur d’émotion.

 De la colère ? De la tristesse ?

 Je ne saurais dire.

 Skjaldor serra les poings, mais ne dit rien. Kyel sourit, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

 Je regardai une dernière fois les corps sans vie. Les flammes qui commençaient à les consumer semblèrent danser plus fort.

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