Chapitre 19 : Une cicatrice dans la roche
— Y’a pas que sur nous qu’ils sont tombés, on dirait qu’ils ont voulu nettoyer tout le Secteur, commenta Armand, sa voix traînante derrière moi.
Je me retournai à peine, un sourcil levé.
— Tu devrais te reposer Armand. Ta perspicacité commence à m’inquiéter.
Il esquissa un sourire en coin, mais son visage resta sombre.
— Me reposer, hein ? J’ai hâte.
Les traces de combat étaient partout : flèches brisées, taches de sang séché, empreintes de pas désordonnées, corps épars oubliés çà et là.
Tout le défilé ressemblait à une plaie ouverte. Une cicatrice fraîche dans la roche. Ce n’était pas une escarmouche isolée, mais une attaque coordonnée. Nous avancions nerveusement, les questions tournaient en boucle. « Nettoyer le Secteur »... Pourquoi ? Pour qui ? Et cette précision…
— Pas le fruit du hasard, ce genre d’attaque ça se planifie, souffla Mira.
Elle se tenait proche de Théo, étendu sur le char. Son expression oscillait entre rage, dégoût et désarroi.
— les Zaratans sont pas connus pour leur stratégie… Ils frappent, pillent et disparaissent. Pas ça… fit remarquer Valdek.
— Alors pourquoi une attaque si coordonnée ? lui demandai-je.
— Un Secteur isolé et des Bataillons éparpillés qui leur apporte de l'eau et de la nourriture... Ils ont dû voir là une occasion…
Cette réponse n’était pas satisfaisante, aucune ne l’aurait été. Mon esprit restait en proie aux interrogations.
J’observais mes camarades. Nous étions tous perplexes, à minima.
Skjaldor était d’une humeur maussade. Épaules basses, il marchait seul en tête de colonne, les yeux rivés sur le sol. Je sentais la morosité et le doute nous gagner. Je les sentais glisser autour de nos cous, nous étrangler, nous étouffer, aussi sûrement qu’une corde. Cette bataille avait laissé des marques, sur nos corps et dans nos cœurs.
Il fallait faire avec. Si on s’arrêtait à ça, nous sombrerions.
La tension s’alourdissait.
Comme cette brume, déjà glaciale, qui s’accrochait à la roche.
Les Zaratans rôdaient toujours, leur présence se faisait sentir, même s’ils n’assaillaient pas directement.
Qu’ils viennent. Je saurais comment les recevoir.
Alors qu’on progressait, je me répétais :
« On laisse des traces. On se bat. On survit.
Moi je continuerai d’avancer. Je suis celle qui se relève et qui refuse d’abandonner.
Je ne suis pas faible. Je ne flanche pas. Je suis ici debout.
Je suis Isadora.
Ma volonté est de fer. »
Au détour d’un virage, j’aperçus un éclat rouge. Des symboles s’étalaient, peints sur la pierre.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Élise, sa voix tremblante malgré son effort pour paraître calme.
Je ne répondis pas tout de suite.
— Des graffitis, sans doute, lança Kyel avec un haussement d’épaules. Les sauvages aiment décorer leurs taudis.
— C’est les Gris ! s’écria Falgrim, déclenchant aussitôt une panique générale.
— Que tout le monde se tienne prêt ! ordonna Valdek en dégainant son épée et en inspectant les parois. Où ?! Où ça Falgrim ?!
— Beh là, sur les murs, répondit-il simplement en désignant les graffitis.
— Bordel Falgrim ! gronda le vieil Arban.
Un soupir collectif se fit entendre et des regards sévères se tournèrent sur l’imbécile, qui visiblement ne comprenait pas son erreur.
— Tu nous as fait une frayeur, réfléchis avant de dire des trucs comme ça… soupira Aiden alors qu’il plaquait du cuir sur une planche en bois.
Une drôle d’entreprise qu’il avait commencé la veille et qui s’accompagnait du couplet récurrent suivant : « Non mais j'y crois pas ! Pas de protections… Pas croyable…. »
— Mais, c’est les Gris… bougonna Falgrim.
— Des représentations, des foutus dessins, grommelai-je.
— Faut être précis dans ce genre de contexte, sinon tu vas nous faire avoir une attaque. Ce serait con de leur survivre pour finalement claquer sur leurs dessins.
— Désolé Armand. Désolé, tout le monde.
Les peintures étaient diverses, elles semblaient représenter le quotidien des Zaratans, ce qui les entourait, leurs activités, leurs croyances. Une des scènes m’interpella particulièrement. Celle-ci, tracée dans la terre dure à l'ombre d'un renfoncement à l'entrée d'une grotte, représentait une forme humanoïde chétive tendant une main vers des serpents entrelacés. Je m’arrêtai net, fouillant dans ma mémoire. La forme humaine était une représentation des Zaratans assurément, mais c’était ces serpents entrelacés qui me questionnaient. Ça me disait quelque chose. J’avais déjà vu ça, bien que je ne sache plus d’où.
Micky s’était approché aussi. Il observait les symboles avec une intensité déconcertante. Il s'agenouilla et ses doigts effleurèrent les lignes du serpent avec douceur. Puis d’un geste nonchalant, il l’effaça d’un revers de la main.
— Les Tsöl, murmura-t-il soudain, répondant à mes pensées.
Un souvenir me revint et je cillai des yeux.
— Le peuple du désert ?
Micky me regarda, un sourire farouche aux lèvres.
— Ils sculptent les os des morts en armes.
Un frisson me parcourut. Je voulais en savoir plus.
— C’est leur emblème ? Que fait-il ici ?
Il avait déjà tourné les talons, comme si rien ne s’était passé.
— Aller, assez traîné, on avance plus vite que ça, beugla Valdek avant de se tourner vers moi, les yeux plissés. Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda-t-il.
— Micky ?
Il opina l’air sérieux.
— Un truc à propos des Tsöl.
Ses sourcils se levèrent.
— Les Tsöl ? Et quoi les Tsöl ?
— Aucune idée, il est resté évasif. Mais je crois que leur emblème était tracé sur le sol.
— Impossible. Pas aussi haut dans les terres.
Je voulus lui montrer, mais Micky avait effacé la seule preuve.
Qu’importe, Valdek avait raison. Ce peuple de nomades, ennemi de longue date de la Cohorte, était connu pour demeurer dans le Grand Désert, à la frontière méridionale de l’Empire Thàrss. De mémoire, les Tsöl n’avaient jamais mis les pieds aussi profondément sur notre territoire et, de toute façon, il aurait été impossible de le faire sans que nous le sachions. Des serpents… Des animaux assez courants après tout.
— Regardez, on sort bientôt ! s’exclama Falgrim.
Une énième sottise de l’imbécile…
C’est ce que je pensais, jusqu’à ce que la voix de Skjaldor résonne finalement.
— Il a raison... On s’en sort, murmura-t-il faiblement.
Lui qui n’avait pas dit un mot depuis l’exécution, levait la tête, contemplatif. Le défilé s’ouvrait enfin sur l’horizon.
— Pas trop tôt, soupira Armand. Je commençais à avoir mal à la nuque à force de guetter les crêtes.

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