Chapitre 20 : Et maintenant quoi ? (Partie 1)

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 Après les ténèbres étouffantes des montagnes, un paysage vallonné parsemé de roches grises et de buissons rachitiques nous accueillait. L’air était plus léger ici. Moins chargé de l’odeur de mort et de suie qui nous avait poursuivis pendant des heures. Le sol ondulait sous nos pas fatigués. Petit à petit, la pierre laissait place à une terre sèche et poussiéreuse.

 Une clameur se fit entendre.

 Ils étaient massés à la sortie du défilé. Un troupeau d’hommes, de femmes et de bêtes. Les autres Bataillons. Le Secteur entier, enfin regroupé. La traversée avait été longue et périlleuse. Elle avait tant coûté, et finalement, nous en avions terminé.

 — Si je pensais un jour être content de revoir toute cette poussière.

 — À deux doigts de nous dire que tout ce monde t’avait manqué, Armand, ricana Aiden.

 — À deux doigts de rire à ta blague, répliqua-t-il, un sourire retenu tordait ses lèvres.

 Ces deux-là échangeaient leurs sarcasmes comme si nous étions en train de camper après une simple journée de manœuvre. Mais leurs yeux trahissaient la vérité : ils étaient soulagés, épuisés. Comme nous tous. Les rires… Un antidote. Une façade. Un moyen de tenir à distance ce que nous venions de traverser. Pourtant, il y avait une lueur d’espoir. Nous avions survécu. Nous étions là, debout, prêts à reprendre la route.

 On s’approchait des premières unités et des têtes se tournèrent vers nous. Ce que je vis m’attrista. Les rangs étaient clairsemés, les visages creusés par la fatigue et la faim. Les bêtes, elles aussi, semblaient usées, leurs flancs haletants et leurs yeux vitreux. Plus on s’approchait, plus je remarquais que les hommes étaient agités, leurs regards ne s’attardaient pas sur nous et des conversations fusaient.

 Une clameur différente se fit entendre, plus lointaine cette fois-ci. Le Jagün Harogonkal claqua son fouet et détala en direction de l’avant-garde, vers le Mingghan, certainement. Pourquoi cette hâte ? Pourquoi cette décontenance soudaine que je pus brièvement capter dans son regard ?

 — Halte ! tonna Valdek.

 Les autres Décades firent de même.

 — Que se passe-t-il ? demandai-je.

 — Aucune idée… Buvez un coup et reposez-vous en attendant d’en savoir plus, répondit-il avant de partir rejoindre les autres Arbans du Bataillon.

 J’observais avec attention tout en débouchant ma gourde. Quelque chose ne tournait pas rond. En toute logique nous aurions dû rejoindre le Secteur, en formation, prêt à reprendre la marche et nous greffer à la colonne. Mais, au lieu de cela, on se retrouvait à piétiner au milieu d’un bazar général.

 Je devais en savoir plus. Sans plus attendre je fendis la foule, il fallait que je rejoigne l’avant. En traversant les troupes je capturai des bribes d’informations, des propos alarmants qui n’annonçaient rien de bon :

 « Jamais vu ça, c’est de pire en pire », « Ils sont nombreux », « les Zaratans, puis ça… ».

 Les Zaratans, puis quoi ? J’accélérai.

 — Te voilà ! Attends-moi Isa, lança une voix derrière moi.

 Je me retournai sans ralentir. m’avait emboîté le pas. La mine préoccupée, elle trottinait pour me rattraper.

 — Toi aussi tu sens que quelque chose ne va pas ? reprit-elle en arrivant à ma hauteur.

 — Cette désorganisation n’est pas normale.

 — Pas très Cohorte, effectivement. Où est-ce que tu vas ?

 — Devant, voir ce qu’il se passe.

 Elle opina de la tête, déterminée à me suivre, et alors que nous progressions, les rangs se faisaient moins chaotiques. Des Décades vérifiaient leurs armes, préparaient leurs équipements et leurs bêtes. Plus loin encore, des Bataillons entiers étaient en ordre de marche, rejoignant une formation rectiligne qui faisait face à l’étendue.

 — Je crains le pire, petite Fleur.

 — J’aimerais que tu te trompes. J’aimerais tant… soupira-t-elle.

 — Là-haut, le Mingghan et les Jagüns.

 Les officiers se tenaient sur une butte, leurs silhouettes agitées et leurs gestes brusques trahissaient l’inquiétude.

 Un autre rugissement résonna dans la plaine. Des cris, des rires hystériques et le bruit du métal qui s’entrechoquait. Élise et moi nous mîmes à courir vers un monticule. Gagner un peu de hauteur pour voir, ou ne serait-ce qu’entrevoir, l’origine de ce barouf.

 — C’est pas possible… C’est une mauvaise blague, hein, Isa ?

 Ses mots se perdaient dans le vent. Je fixai l’horizon, les yeux plissés. Des centaines, non, des milliers. Combien ? Mille, deux mille ? Difficile à dire…

 — On va en baver, dis-je, d’un ton qui n’admettait aucune faiblesse.

 Là-bas, une multitude, une horde s’animait face à nos troupes. Ces guerriers avaient pris possession du terrain. Disposés dans la plaine qui nous barrait la route, mais aussi sur les collines qui flanquaient notre position. Nous, le Secteur, mille guerriers moins ceux que nous avions perdus dans les gorges, étions dans une cuvette sans aucune échappatoire.

 J’entendis Élise déglutir bruyamment.

 — Qui sont ces gens ?

 Elle posa sur moi deux billes interrogatives. Je n’avais pas la réponse mais elle persista, son regard insistant, comme si cela extirperait de ma bouche close une quelconque explication. Je n’avais toujours pas de réponse. Puis une lueur traversa ses yeux et elle se tourna en direction des montagnes, ce défilé de l’horreur que nous venions de quitter.

 — les Zaratans ? elle se mordit les lèvres. Tout ce sang versé, ces vies perdues… Et maintenant quoi ? On recommence ? On continue à nous entre-tuer, à arroser le sol de nos corps, à répandre le malheur, la souffrance et la mort ?

 La petite Fleur brûlait de rage, serrant ses doigts autour de son arc. À nouveau, le brasier de l’injustice avait allumé en elle un feu dévorant. À nouveau, elle irradiait cette énergie incandescente, cette passion ardente, et, à nouveau, je la trouvais fascinante. Cette vigueur était contagieuse et je la sentais bouillir en moi. Et mes lèvres bougèrent d’elles-mêmes.

 — Si tu souhaites plus que tout sauver des vies, si tu veux que ta lame protège les nôtres, alors tu feras ce qu’il faut…

 Je marquai un temps pour poser une main ferme sur son épaule.

 — J’ignore qui sont nos ennemis, et qu’importe. S’il faut tuer pour cela, alors nous tuerons. Nous n’y prendrons aucun plaisir et je sais combien cela te répugne, mais n’oublies jamais pourquoi tu te bats. Puises-y ta force petite Fleur. Nous ne flancherons pas. Nous sommes fortes.

 Elle me dévisagea, acquiesça et esquissa un léger sourire.

 — Merci, Isa.

 — Je suis avec toi, je ne laisserai rien t’arriver.

 Un cor retentit, les Jagüns quittaient la butte du Mingghan, rejoignant leurs unités. Les ordres de bataille avaient été donnés et il était l’heure du combat.

 Nous devions nous hâter.

 On rebroussa chemin, filant à travers les rangs à en perdre haleine et sans égard pour ceux que nous bousculions. Partout, l’agitation. Des voix s’élevaient, des ordres s’échangeaient à toute vitesse et des renâclements d’animaux rythmaient les préparatifs. Certains soldats, encore hébétés, vérifiaient leurs armes, fixaient hâtivement leurs harnais, réajustaient leurs selles. Le bruit sourd des tambours donnait la cadence. Je sentais l’adrénaline monter.

 Canalise. Respire.

 Les Jagüns donnaient les ordres aux Arbans et les Arbans les relayaient à leurs hommes. De dix en dix, les directives filaient plus rapidement que nous.

 Vite. Plus vite…

 Élise me tira par la manche.

 — Par-là !

 Notre unité et celle de Valdek s’étaient regroupées. Une guerrière du vieil Arban nous fit signe.

 — Dépêchez !

 Mon cœur pulsait encore quand nous atteignions notre Décade. Tous étaient équipés, prêts, tous écoutaient Valdek, qui ne s’interrompit pas même une seconde à notre arrivée.

 —… par Bataillon. C’est clair ?

 — Aussi limpide qu’une eau boueuse, chuchota Armand.

 Je levais vers lui un sourcil interrogateur.

 — T’inquiètes, t’as rien loupé d’important. Juste que c’est la merde, encore…

 — On agit directement sous les ordres du Jagün, ajouta Skjaldor.

 — Comme si ça changeait quoi que ce soit.

 — La ferme Armand, nous plombe pas le moral, grommelai-je.

 — Ah, parce qu’il l’était pas déjà ?

 — Il a pas tort, soupira Aiden, honnêtement… y’a pas de fin à notre poisse.

 — Qui sont nos ennemis ? demandai-je autour de moi.

 — Les Charognards, lâcha Kyel.

 — Tu es sûre ?

 Elle haussa les épaules et désigna Valdek du menton.

 — C’est ce qui se dit.

 — À vous de nous dire, vous revenez de l’avant non ? Vous les avez vus ? demanda Mira.

 — On les a aperçus, oui, mais ils étaient trop loin, déplora Elise.

 — Et de toute façon, aucune de nous ne sait à quoi ils ressemblent, la complétai-je.

 — Suffit les bavardages ! hurla Valdek à notre attention. Si tout est clair, on y va !

 — On va tous crever ici, mais au moins, ça fera des charognes pour les Charognards, ricana Kyel en se grattant le poignet.

 Pas question de crever ici. Ni ailleurs. Réfléchis Isa. Observe et réfléchis. Observe, ob…

 — Armand, tu serais capable de dessiner tout ce que tu vois ?

 — Euh, c’est-à-dire ?

 — La topographie, les ennemis, nos troupes, tout ça.

 — Je peux pas dessiner ce que je ne vois pas, Isa.

 — Les montagnes, la vallée, les collines, tu peux ?

 — Je pense, oui.

 — En combien de temps ?

 — J’en sais rien. Pourquoi ?

 — S’il te plaît.

 — Hm, je sais pas, tu veux que ce soit réaliste ?

 — Non, quelques détails tout au plus. Le plus important c’est les positions ennemies, le terrain, le relief et ce qui nous fait obstacle.

 — Je veux bien, mais encore une fois : je ne les vois pas tes foutus Charognards !

 — T’inquiètes pas pour ça, en passant les buttes tu les verras. Et j’ai plus ou moins repéré leurs positions. Alors combien de temps ? Tu peux le faire en marchant ?

 — Ça prendra pas longtemps. T’attends pas à du grand art par contre.

 — Il faut que tu termines avant qu’on prenne position. Quand on sera descendu dans la vallée on aura plus cette occasion.

 — Ok, détends-toi je m’y mets.

 Je dois mettre toutes les chances de mon côté. Pas question de me laisser bouffer par des rapaces.

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