Chapitre 20 : Et maintenant quoi ? (Partie 2)

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 Les Charognard. J’avais entendu parler d’eux, comme tout le monde. Ils étaient une vermine, une nuée de pilleurs qui se nourrissaient des restes de la Cohorte. Ils suivaient toujours de loin, tels des vautours, attendant que nous laissions derrière nous suffisamment de faiblesse pour justifier une attaque. Mais ces lâches ne s’en prenaient qu’aux Décades isolées ou affaiblies, pas à un Secteur entier. Pourtant, ce que nous avions sous les yeux ce n’était pas une bande éparse de Charognards errant sur les restes d’un champ de bataille, mais une armée.

 Ils s’étalaient sur tout le plateau, bloquant l’accès à la plaine. Un assemblage hétéroclite d’hommes et de femmes, leurs silhouettes dépareillées se découpaient sur l’horizon, leurs armes brillaient faiblement sous le soleil. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans leur posture, dans leur calme étrange qui contrastait avec les rires et les cris qu’ils laissaient échapper par intermittence.

 — Ils nous ont encerclés, soufflai-je.

 — Pas complètement, murmura Élise.

 Nous n’avions qu’une seule issue : celle par laquelle nous étions arrivés. Le défilé escarpé où nous serions des proies faciles s’ils parvenaient à nous y repousser. Et avec les Zaratans en prédateurs potentiels dans nos dos, la situation était critique.

 Le Mingghan nous avait fait adopter une formation défensive. Debout sur un rocher surplombant nos lignes, il fit signe aux tambours de se taire.

 Je me tournai vers Armand.

 — Armand je peux voir ton dessin ?

 Il sortit son carnet, tourna les pages. Quelques gribouillis et annotations plus tard, j’avais la carte sous les yeux.

 La situation se présentait comme suit :

 La vallée qui nous avait offert une perspective de liberté s’était transformée en piège mortel. Cette vaste étendue, à portée de main, semblait maintenant inaccessible. La force majeure des Charognards était positionnée de façon idéale sur une portion plane du terrain, à l’extrémité la plus haute. Un goulet stratégique, protégé des attaques latérales par de hautes collines rocailleuses où s’étaient installés leurs archers.

 Nous étions alignés sur la crête d’une butte, faisant face à une cuvette, qu’il nous fallait d’abord traverser avant d’affronter un dénivelé grimpant d’au moins 45 degrés menant à la zone plane où l’ennemi tenait sa position. Autrement dit, pas d’autres choix que d’emprunter le couloir et d’attaquer d’en bas. Une position extrêmement défavorable.

 Quelle stratégie allait adopter le Mingghan ?

 Il prit rapidement sa décision, et dans le silence, sa voix trancha.

 — Les Aörochs, en trois vagues ! ordonna-t-il, désignant les cavaliers équipés d’arcs. Les Truches en pointe dès la troisième salve. On les saigne par vagues et on déchire leurs rangs.

 Un murmure parcourut les rangs. Les Aörochs étaient notre meilleure chance de briser leur position, mais le dénivelé rendrait leur charge plus lente, plus vulnérable. Les Truches étaient rapides et agiles, mais fragiles sous une pluie de projectiles. En revanche, si elles parvenaient à atteindre le plateau, leurs griffes lacéreraient l’ennemi.

 — Thàrss ! Première vague ! hurla le Mingghan en levant son sabre.

 — Première vague ! reprit un Jagün à la tête des cavaliers. À pleine foulée, demi-tour au signal du cor !

 Les tambours battirent. Les Aörochs dévalèrent la pente dans un grondement assourdissant, puis traversèrent la cuvette et s’élancèrent ensuite à l’assaut du dénivelé. Leurs sabots arrachaient des éclats de terre à la pente maudite. Les guerriers sur leurs dos décochaient une pluie de flèches tout en avançant. La réponse ne se fit pas attendre et les Charognards envoyèrent une première salve de projectiles. Les Aörochs restèrent insensibles et leurs cavaliers continuèrent de vider leurs carquois. Les flèches sifflaient, criblant la première ligne des Charognards, mais ils tinrent bon. Lorsque la charge fut à une cinquantaine de mètres le cor retentit et les Aörochs firent brusquement demi-tour, les cavaliers pivotèrent et continuèrent leurs tirs tout en se repliant.

 Quasi simultanément, au moment où la première vague amorçait sa retraite, la seconde s’élança. Utilisant la même tactique, elle progressa sous le couvert de la confusion, maintenant une pression constante sur l’ennemi, le noyant sous ce déluge de flèches. L’effet escompté était d’épuiser la vigilance des défenseurs, de tester leur discipline, de mettre à l’épreuve leurs nerfs et d’affaiblir la première ligne.

 Mais la manœuvre était complexe et devait être appliquée à la perfection. Chaque rang de cavalerie était disposé en quinconce, permettant à chacun d’emprunter un couloir précis afin d’éviter toute collision.

 Le cor résonna.

 Au retour de la deuxième vague, la troisième entra en scène, accompagnée cette fois d’une unité de Truches montée. Leur rôle était de briser la formation défensive avant qu’une charge frontale plus massive ne puisse être engagée.

 Lorsque les Aörochs firent volte-face, les Truches bondirent, plus agiles, elles slalomèrent entre les rochers, évitant les projectiles qui pleuvaient.

 Elles allaient fondre sur l’ennemi quand, venant d’une crête sur le flanc droit, le son d’un cuivre perça l’air. Les Charognards, visiblement préparés, brandirent de longues hampes, une forêt hérissée de crocs métalliques. Trop tard pour freiner. Les Truches hurlèrent, les cavaliers basculèrent. L’élan même de leur charge les empalait sur les piques.

 Le Mingghan ordonna un tir massif pour dégager la zone et offrir aux survivants une ouverture. Ils dévalèrent la pente, mais depuis leurs hauteurs, les adversaires ajustaient leurs tirs. Un torrent de javelines s’abattit sur les fuyards, dans leurs dos, sur leurs flancs, les transperçant de toutes parts.

 Les Truches étaient fauchées, leurs cavaliers broyés.

 La charge avait échoué et elle coûta cher. Mais l’ennemi aussi en paya le prix. Les bêtes, celles qui ne succombèrent pas immédiatement, entraînèrent des piquiers dans leur chute et se déchaînèrent sur les lignes de Charognards qui, troublées, réajustèrent furieusement leurs positions.

 Je trépignais, de rage et d’impatience. Et maintenant quoi ? Quels seraient les ordres ? Je levai la tête vers le Mingghan, mais fus forcé de plisser les paupières face à l’éblouissante clarté du ciel, qui paraissait soudain plus intense. Une main en visière sur le front, j’observai notre chef de Secteur. Droit, fier, impassible en apparence, il balayait le champ de bataille de son regard. Je devinais qu’il évaluait l’ampleur des pertes et les failles éventuelles. Autour de moi les rangs s’agitaient, attendant un nouvel ordre et je sentais cette accélération dans mes veines, cette pression dans ma poitrine. L’adrénaline montait, aussi sûrement qu’un venin dans mon sang.

 — Que personne ne bouge ! ordonna le Mingghan d’une voix tonitruante.

 Les tambours cessèrent et les cavaliers retinrent leurs montures. Une seconde attaque aurait été suicidaire dans l’immédiat.

 La troisième vague achevait sa retraite dans un nuage de poussière, mais la coordination n’était plus parfaite. Certains soldats tiraient en déroute, d’autres tentaient de récupérer les survivants dans la panique. L’ennemi, lui, se réorganisait, prêt à accueillir la prochaine percée.

 — Quel gaspillage de vies, lâcha Élise les yeux brillants de larmes refoulées.

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