Chapitre 21 : Deux heures, pas une de plus (Partie 1)
— Le Mingghan a sous-estimé leur ruse, souligna Skjaldor d’un ton pesant.
— À poils face aux flèches. Quand ce sera à nous de charger, à pied et sans couverture, on sera fauchés…
— Alors la mort sera servie, Armand ! La nôtre, ou la leur, tonna le balafré.
La réponse de notre grincheux fut lapidaire, mais pleine de sous-entendus.
— Plutôt la leur…
Une prière à peine murmurée.
— Comme si tu pouvais décider de ça, répondit Kyel, qui ne comprenait pas la détresse à demi masquée d’Armand.
— Cette pente ne sera pas mon tombeau, assurai-je pour tenter d’insuffler un semblant d’espoir.
— À poils… euh… tiens, justement en parlant de ça… commença Aiden d’une voix traînante.
Les regards se tournèrent vers lui et il resta muet.
— En parlant de quoi ? l’interrogeai-je.
— Hein ? Ah, bah de protection.
— Et donc ? Accouche, limace, pesta Kyel.
— Beh, le truc, vous voyez, c’est que depuis les gorges et les Zaratans, j’ai beaucoup réfléchi. Ça m’a donné une idée… Un début d’idée, mais j’ai commencé à bricoler quelque chose.
— Tu peux aller au vif du sujet, Aiden ? demanda Mira.
— On a rien pour se protéger des attaques à distance. Je veux dire à part se cacher derrière le cul de nos Aörochs… Mais on a vu ce que ça donnait quand ils se barrent.
— Vulnérable, aussi nu qu’un nouveau-né, soupira Armand.
— Oui ! Les flèches, les pierres, les lances… Tout ça nous arrive en pleine gueule et on doit les prendre sans broncher. C’est complètement con ! Vous êtes pas d’accord ?
— Et qu’est-ce que tu proposes ? Qu’on fabrique des armures intégrales et impénétrables ? Le genre de protection qui pèse une tonne, histoire qu’on s’écroule dès les premiers pas ? rétorqua Mira.
— Non justement ! C’est à ça que je pensais. Il nous faut pas forcément un truc totalement impénétrable, mais au moins de quoi stopper la majeure partie des projectiles. J’ai commencé à assembler des planches de bois et du cuir pour en faire des… des écrans de marche.
— Des quoi ? demanda Élise.
— Des panneaux pare-flèches quoi. Enfin j’en sais rien pour le nom encore, mais c’est des plaques de défense qu’on peut tenir devant nous en avançant. Légères, mais assez solides pour arrêter les flèches ou les pierres.
— Tes brise-flèches-machin-chose, t’es sûr que ça peut marcher ? T’as déjà testé ? s’enquit Armand, sceptique.
— C’est une ébauche et c’est pas joli, mais j’ai plus ou moins fait des essais et ça encaisse déjà les impacts mieux que nos torses.
— Et ce mur portatif, c’est vraiment « léger » ? questionnai-je, intrigué par le projet.
— L’idée c’est pas de protéger tout ton corps, ça demanderait des planches trop grandes, ce serait encombrant et trop lourd. Ce qu’il nous faut c’est l’équilibre entre un truc qu’on puisse porter à une main et qui réduit la zone d’impact au maximum. D’après mes observations, une planche de la taille d’un buste c’est suffisant.
— Tu en as terminé un ? lui demandai-je.
— Euh, oui, enfin… à deux-trois détails prêts. Je l’ai laissé dans le chariot.
— Ça pourrait fonctionner, songeai-je.
— C’est génial ! Il faut prévenir Valdek ! s’exclama Falgrim.
Il était resté béat tout l’échange et nous dévisageait tour à tour de ses billes écarquillées. Mais sa remarque était pertinente. Si une telle protection était réalisable, elle pourrait nous donner un avantage certain et il fallait en informer les officiers.
Aiden quitta nos rangs et fila vers les chars laissés à l’arrière avec les blessés et la main-d’œuvre. Lorsqu’il revint, à bout de souffle et dégoulinant de sueur, il exhiba fièrement son invention. Des planches de bois sommairement assemblées formaient un rectangle de la taille d’au moins un coude de large et deux de long, le tout recouvert de cuir. Il passa une main sur sa nuque, cherchant visiblement à organiser ses pensées avant d’oser poursuivre.
— J’ai récupéré des planches sur les chariots endommagés, expliqua-t-il enfin. Et le cuir, c’est celui des selles inutilisables. On a assez de matériel pour en faire une trentaine, peut-être plus.
— Trente, c’est pas beaucoup… nota Élise en plissant le front.
— C’est toujours ça non ? Ça nous permettrait d’avoir une première ligne un peu plus couverte avant le contact.
Armand siffla entre ses dents.
— Ça nous protégera pas de tout, prévint Aiden. Les javelines ou les projectiles trop lourds pourraient traverser, ça reste du bois, et après un certain nombre d’impacts y’a des chances que ça s’abîme. Et en combat rapproché, c’est encombrant… mais c’est mieux que rien. Non ?
Mira observa le prototype à ses pieds.
— Et on les tient comment, tes… écrans de marche ?
— J’ai ajouté des lanières en cuir pour qu’on puisse les attraper facilement et les utiliser sans perdre en mobilité. C’est pas parfait, mais ça pourrait nous donner un avantage.
— Un avantage qui peut nous sauver la vie… murmurai-je en jaugeant la solidité du matériau.
— Surtout sur la première charge, renchérit Valdek, qui s’était joint à nous. Si la ligne de front peut encaisser le choc, le reste suivra.
— Ingénieux… chuchota finalement Micky.
— Ingénieux ? C’est du bricolage de charpentier ! rétorqua Kyel.
— Et toi, tu proposes quoi ? Une plaque en or massif ? répliqua Aiden, agacé.
— Tant que j’aurais pas la preuve que ça marche…
— Attendez, je vais vous montrer. Aiden se tourna vers un archer à proximité. Hé, toi ! Tire sur moi !
— T’es fou ? s’exclama l’archer.
— Pas à la tête, idiot ! Tire sur la planche, bégaya-t-il.
L’archer hésita, puis décocha une flèche. Le projectile s’enfonça dans la planche, mais ne traversa pas.
— Vous voyez ? Ça marche, balbutia Aiden les jambes tremblantes.
Tous, nous jaugeâmes l’idée, pesant ses limites et son potentiel. Finalement, une seule personne pouvait trancher.
Valdek se fraya un chemin jusqu’à Harogonkal et lui adressa quelques mots. Moins d’une minute plus tard, le Jagün grimpait rejoindre le Mingghan. Ce dernier tourna lentement son regard vers nous, donna des instructions à ses hommes puis quitta sa position.
— Euh, il se passe quoi là ? demanda Aiden, inquiet.
— Je crois qu’il vient, répondis-je.
Je l’entendis déglutir douloureusement.
Accompagné d’Harogonkal, le Mingghan fendait les rangs dans notre direction.
Lorsqu’il arriva à notre hauteur, ses yeux de faucon balayèrent nos visages comme s’il pouvait, d’un simple coup d’œil, mesurer la valeur des hommes et des femmes ici présents.
— Qui a eu cette idée ? gronda-t-il.
Après un instant, Aiden, les yeux rivés au sol, leva finalement la main. L’homme le dévisagea, son regard s’attarda, dur, sentencieux, avant de glisser vers le rectangle de bois. Il l’attrapa, en arracha la flèche encore plantée et le sous-pesa.
— Combien de temps pour en fabriquer assez ? demanda-t-il enfin.
Aiden se racla la gorge, visiblement conscient que sa réponse allait déterminer le sort de son projet.
— Quatres heures, peut-être trois… si nous sommes suffisamment nombreux à nous y mettre.
Le Mingghan se tourna alors vers le champ de bataille. L’ennemi s’était réorganisé, mais ne semblait pas pressé d’en finir. De notre côté, nous n’étions pas en état d’attaquer immédiatement. Les corps chauds des Truches et des hommes abattus jonchaient la pente.
— Faites.
Puis se détournant, il ajouta sèchement :
— Deux heures. Pas une de plus.

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