Chastaing n’est point de bonne réputation.
Charleston, 3 Juin
Ma chère femme, Margaret.
La météo est un peu pesante ces derniers jours, en raison d’orages parfois assez violents. Les terres se sont soudainement gorgées d’eau. Il m’est impossible de continuer mes travaux d’arpentage dans ces conditions au risque de ruiner mes vêtements et mes outils de mesures. Je m’empresse de terminer ma mission et de te retrouver.
Je sais à quel point tu t’inquiètes déjà à la seule lecture de ces premiers mots. Tu es mieux lotie que moi en ce moment. Les planchers craquent et la toiture ne retient pas les eaux de pluie, alors que l’air s’empli de l’humidité de la saison et des odeurs de bois moisi. Cependant, Tu n’as point besoin de t’inquiéter pour moi. J’ai pu aménager un nid presque douillet et assez confortable dans l’ancien fumoir du manoir.
Cet après-midi, Archibald et sa petite fille ont fait l’honneur de leur visite. Je pense t’avoir déjà écrit à leur sujet. Archibald parle avec cet accent typique de Charleston, au phrasé lent et raffiné, teinté de sonorités créoles. Cet homme aux yeux clairs et à la peau tannée porte les stigmates d’une vie au long cours, passée au service d’une compagnie maritime marchande. Evangeline, quant à elle, est d’une précieuse aide pour son grand-père. Orpheline de mère, tandis que son père passe le plus clair de son temps en affaire en Europe, sa compagnie se fait discrète et mêlée d’une douceur angélique. Ce serait une gageure qu’elle ne trouvât un mari digne de sa redoutable beauté.
Alors que nous buvions le thé, il a raconté des choses sur l’histoire de la région et les derniers propriétaires. Figure-toi que Chastaing Manor (au contraire des quelques dépendances encore sur pied, occupées par des vauriens) est vide depuis au moins vingt ans. Les derniers occupants ont trépassé dans des circonstances étranges : après avoir rénové la propriété, la maitresse de maison est tombée malade et a perdu son enfant à naître. Son mari fut retrouvé pendu.
T’avais-je relaté que des actes de sorcellerie avaient affectés la région ? Nous avons tous entendu parlé des sorcières de Salem. Nous crûmes que le mal fût vaincu, mais une des sorcières échappa au procès et vînt se cacher dans une grotte, sur le territoire d’une communauté huguenote dans les marais environnants Charleston ! Elle abusa bientôt de la naiveté du plus jeune rejeton de la famille Chastaing et au prix d’innombrables subterfuges ils parvinrent à se marier.
De nombreux mystères entourent cette union. On dit que la nouvelle famille devînt rapidement très riche et puissante en commettant de nombreux crimes et parjures. On raconte également qu’ils avaient poursuivi le but ultime d’atteindre l’immortalité. Et effectivement, ils ne paraissaient jamais ni malade, ni vieillir.
Un jour, dénoncée, le passé rattrapa la sorcière : Des officiers et un révérend vinrent expressément de Philadelphie. Elle voulut fuir, mais fût rattrapée sur les rives de Chastaing Creek. Elle, ainsi que la gouvernante et d’autres employées de maison fûrent aussitôt, et sans autre forme de procès, dit-on, brûlée sur le domaine. Cependant que le bûché s’embrasa, un panache de fumée épaisse et noire, chargée de soufre s’éleva. L’odeur fétide du bûcher, dit-on, se propagea rapidement, s’imprégnant pour plusieurs mois, sur des centaines d’acre à la ronde.
En mille-huit-cent-treize, s’éteignît le dernier membre de la famille Chastaing. Selon un acte de propriété en ma possession, c’est Edward III Newark, un jeune entrepreneur qui la racheta, gérant d’une main de fer la plantation. Il la fît prospérer moyennant une main d’œuvre suffisante et robuste. Néanmoins, on raconte par ici qu’une malédiction sembla planer, tant la propriété fût frappée de nombreux malheurs.
Edward perdit sa première femme en couche, à la suite d’une mauvaise chute de cheval. De son deuxième mariage, il eut un fils, mort à Gettysburgh et une fille emportée par la phtisie (Que Dieu la garde !). La propriété brûla une première fois en mille-huit-centre-trente-sept, emportant sa troisième femme et deux jeunes fils. Il rebâtit le manoir tel que je l’ai découvert en arrivant à Chastaing. En mille-huit-cent cinquante-sept, un nouvel incendie ravagea la grange, le bétail ainsi qu’une partie de sa main d’œuvre. L’œuvre d’Edward pris tristement fin avec la reddition des Confédérés.
Selon Archibald (ses propos me furent confirmés par DuBose-Wenworth) la plantation Chastaing fut convoitée et exploitée par quelques propriétaires, qui soit à l’instar d’Edward furent également frappé par le malheur, soit vinrent à fuir une région qui ne voulait pas d’eux. La propriété reste inoccupée depuis une dizaine d’année. Son dernier propriétaire, John L. Sawyer, fou, se défénestra.
Je m’étonne que leurs occupants s’obstinent à remettre en état cette demeure, tant elle paraît maudite.
Ton cher et tendre Benjamin, qui t’aime.

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