Field Book, notes personnelles (Date non mentionnée).
Maudite sois-tu. Tu es tellement loin de moi.
Je me souviens à peine de l’odeur de ta peau. J’ai beau fouiller au plus profond de mes souvenirs, ce n’est pas ton visage qui revient. Il se brouille, s’efface, puis… c’est Evangeline.
Son parfum. La douceur de sa peau.
Le son apaisant de sa voix.
Son regard d’ingénue.
Je souhaite m’enfuir. Quitter enfin Chastaing, t’enlever et partir en Europe, au Mexique, en Californie. N’importe où. Loin d’ici. Avec toi, Margaret.
Mais je ne puis.
Je suis retenu ici. Je ne puis partir, car je dois savoir.
Je ne sais rien d’elle et pourtant j’ai l’impression de connaître son intimité la plus profonde ; quelque chose lie Evangeline et Chastaing, comme le cordon ombilical te lie à notre enfant dans ton ventre.
Je vais mal, mais je ne peux te l’écrire.
Un jour pourtant, tu trouveras, enfoui sous une pile de documents et de livres sans importance, ce journal. Ce jour fatidique, tu liras mes notes. Je raviverai tes souvenirs. Toi qui auras eu le temps de m’oublier, j’hanterai tes nuits à nouveau. Tu courras sur ma tombe et tu me maudiras.
Lorsque tu liras ces lignes, tu comprendras…
Tu comprendras…
C’est la faute de ce satané chat !
Ne te méprends pas, je vais conter la suite ici même.
Armé d’une lampe à huile et d’une pioche, j’ai entrepris de dégager ce pan de mur. Les briques n’ont pas résisté longtemps. Elles étaient si friables et engorgées d’humidité.
Mes intuitions étaient justes. J’ai découvert un espace d’environ 160 pieds carrés, d’où soufflait une bise glaçante et moite. Quelques caisses et meubles poussiéreux d’un autre âge, rongés par l’eau, y étaient entassés ; ainsi qu’une poupée de chiffon, oubliée parmi les décombres, dont j’ai brisé le visage de verre par mégarde en avançant.
Au fond de cet espace, plus sombre qu’une nuit sans étoiles, j’entendis d’abord un miaulement. Doux, presque plaintif. J’eus peine à entrevoir ce chat frêle au pelage sombre, marqué d’une tache blanche en forme de losange sur sa croupe. Il surgit aussi soudainement que dans mes rêves, sautant sur mon dos puis mon épaule, avant de se ruer au fond de la cave.
Encore un instant il m’observa de ses deux grands rubis vifs, puis il disparut au fond d’une galerie. Que diable me veut ce félin ?
Je m’approchai puis pénétrai dans ce couloir étroit, descendant en pente douce, creusé à même la roche. Plus je m’enfonçais dans le tunnel, plus j’entendais des murmures faire échos sur les parois.
Inexorablement, j’avançais sans vraiment remarquer que les murs étaient parfois recouverts de pictogrammes et symboles étranges.
Mais la lueur de ma lampe vacilla et menaça de s’éteindre.
Puis soudain ce cri. Un hurlement d’outre-tombe. Inhumain.
Je m’effondrais, pris d’une panique grotesque.
Était-ce un signe satanique ou divin, peu importe. Car, c’est le son de ta voie, Margaret, que j’entendis hurler.

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