1.9 Azul - Humains ?

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Svenhild est venue à ma rencontre quelques minutes après avoir rappelé sa Gardienne. Elle s'est baissée vers moi, toujours recroquevillée dans mon buisson, et m'a adressé ce sourire dont je serais encore de nombreuses fois témoin par la suite. Un sourire à peine dessiné, mais notable, à la fois doux et dédaigneux.

- Si tu veux savoir ce qui se passe ici, Azul, tu n'as qu'à demander. Ton espionnage est vain et ridicule. Je n'ai rien à cacher à ceux de notre espèce.

- Notre espèce ? Nous sommes toujours des humains, que je sache.

Surprise de constater que ma langue s'était déjà déliée, je le fus plus encore par l'éclat de rire de Svenhild. Il était si fort, si sincère, que j'aurais presque cru voir des larmes hilares pointer au coin de ses yeux dépareillés.

- Tu te sens humaine ? Vraiment ?

En reprenant son sérieux, elle s'est redressée et a ouvert un bras en direction de la maisonnette.

- Allons, viens donc, entre chez moi, je t'invite. Viens, viens donc !

J'ai hésité. Mais que faire ? Décliner par fierté ? Par couardise ? Alors j'ai déplié mes membres et je l'ai suivie dans la chaumière.

- Viens. Là, assieds-toi. Nous allons faire un feu, tu dois avoir froid. Tu veux du thé ? Je vais te faire du thé. Et peut-être as-tu faim, n'est-ce pas ? Oui, sans doute, tu es restée si longtemps là-dehors ! Allons, je vais demander à Zedan de partager son repas avec toi.

Elle disait tout cela avec un aplomb et une générosité qui sonnaient juste, de sorte que j'étais très troublée.

- Svenhild...

- Quoi ? N'as-tu pas dit que tu étais humaine ?

Ses deux yeux vairons s'étaient grand ouverts, dans une tentative maladroite d'afficher un air innocent. Mais voilà, l'ironie commençait à percer, ses lèvres n'ont pu retenir un rictus amusé. Elle s'est assise en face de moi et a entrepris de défaire son interminable et épaisse tresse blonde en riant doucement.

- Allons, Azul, tu le sais bien que nous n'avons plus rien d'humain. Tout au plus, nous pouvons dire que nous sommes humanoïdes. Mais nous avons clairement évolué vers quelque chose de très différent. Pour certains d'entre nous, il n'est même plus possible de passer inaperçu au milieu des gens qui étaient autrefois nos frères, nos maris, nos enfants...

- En ce qui me concerne, si je sais une chose, c'est que je suis née humaine. Et changer d'espèce en cours de route, ça n'existe pas.

- On dit pourtant du papillon qu'il est une chenille, avant qu'il sorte de sa chrysallide.

- Il a changé d'apparence et de capacité, mais pas d'espèce. Si nous sommes vraiment une évolution, comme c'est le cas pour le papillon, alors nous sommes toujours humains. Seulement, des humains différents.

Chose rare : Svenhild s'est tue, un instant, à la suite de ma réflexion. Elle m'a regardée avec douceur et a souri.

- C'est précisément pour savoir ce qu'il en est vraiment que j'ai fait construire ce laboratoire. La question n'est pas d'ordre philosophique, c'est bien la science qui nous éclairera sur le sujet.

Elle avait raison. Rien ne justifiait ma méfiance, si ce n'est l'instinct d'Ezéar et ma propre réticence à l'idée qu'on implique des enfants dans ces questions. Natanaïl et Lesia se fichaient complètement de savoir pourquoi ou comment ils étaient venus au monde. Pour le moment, tout ce qu'ils voulaient, c'était le découvrir, ce monde, et s'y faire plaisir. Mais je n'osais les mentionner. Je savais qu'elle me rétorquerait qu'ils n'étaient pas son sujet d'étude principal. Et je n'avais rien de solide pour l'accuser du contraire.

Un silence s'est installé. Un silence plein des petits sons émis par Judith Zedan en plein repas, du frottement des cheveux de Svenhild entre ses doigts et du vide angoissant laissé par l'absence de cette Sasori dont la seule existence me laissait mal à l'aise.

Et puis, les yeux vairons se sont de nouveau posés sur moi.

- Ma petite Azul, sais-tu à quoi je pense ?

Elle s'est levée, comme pour me rappeler les trente centimètres qui distinguaient nos statures.

- Je pense qu'il serait largement temps de nous organiser en petite société. Il est certain que ça aiderait beaucoup d'entre nous. Le chacun pour soi n'est jamais bon.

J'ai attendu la suite en crispant la mâchoire, prête à entendre ce que je devinais déjà.

- J'ai beaucoup d'idées, pour établir un système d'entraide. Tout commence par la connaissance, bien sûr, d'où l'importance de ce laboratoire. Par la suite, si vous me laissez vous apporter mon soutien, vous partager mon savoir... Si vous acceptez de recevoir ma bienveillance, je ne doute pas un instant du bien qui en ressortira. Certains d'entre nous ont besoin d'un guide. Les autres peuvent simplement me prêter main forte dans l'élaboration d'une société où personne ne serait laissé à son sort. Je sais que tu comprends l'utilité d'encadrer les jeunes. Sains ou Incontrôlables.

Un tressaillement m'a traversé l'échine, alors que l'image des pauvres créatures tuées avec Elzéar martelaient ma mémoire.

- Bien sûr, je ne forcerai personne à me rejoindre, mais je pense très sincèrement que rien de mal ne peut sortir de cette idée.

Un sourire calme a étiré ses lèvres souples, contrastant avec l'excitation qui agitait son regard : la pupille de l'œil bleu s'était réduite à une tête d'épingle, tandis que celle de l'œil brun était prête à avaler l'iris toute entière. Le menton droit, elle me regardait de haut, impériale. Et ça voulait tout dire. Ça voulait même bien trop en dire.

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