1.6 Mahe - Civilisation

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Nous revoilà en ville.

Quelle idée. Mais vraiment quelle idée ?

Audrey est excitée comme une puce, la joie fait vibrer son énergie comme une borne haute tension. Elle est tout à fait à son aise, même et surtout dans les pires endroits ; là où les gens dégoulinent d'humanité. Elle me décrit leurs vêtements, et je suis content de ne pas les voir, de ne pas les toucher... C'est déjà bien assez de sentir cette odeur de renfermé, de fumée, de fluides corporels, d'alcool, de parfum et tous ces coctails de produits chimiques dont ils sont imprégnés. Les vêtements, mais aussi les cheveux, les accessoires et la peau de leurs mains. Il ya l'odeur des vernis à ongle, des rouges à lèvres, des poudres de teint, du talc, du silicone liquide ; l'odeur du cuir chevelu, des menstruations, des flatulences ; l'odeur des pieds enfermés, des larmes séchées, du sang coagulé, de la poudre de plomb...

Dire qu'à une époque, à mon époque, il y avait dans ces rues devenues depuis longtemps piétonne, l'odeur des pots d'échappements et les bruits des moteurs. Dans des endroits comme ceux-là, ce devait être tout simplement insupportable pour un hybride.

Audrey ne s'en plaint pas. Elle n'a même pas l'air gênée. Il faut dire qu'elle est presque née dedans. Quand quelqu'un m'aborde pour m'offrir ses services, elle réagit avec une habileté et une justesse tout à fait convaincante pour leur faire savoir que « je suis son client à elle ». Hum.

Moi, je m'en fiche, je me tais, et je marche.

  • Mariko !

Le cri aigu qui s'élève dans notre dos attire l'attention de toustes. J'entends des pas ralentir et des cheveux frotter contre les vêtements quand les têtes se tournent pour en chercher la source. Facile, suivez le pas de course ! Les talons râpent et tapent contre le sol rugueux, les voiles des vêtements flottent, les bracelets cliquettent. Et les bras s'ouvrent tandis qu'à la respiration se mêle une voix émue.

Les deux corps s'enlacent brutalement et bruyamment. Leurs rires et leurs petits cris de joie envahissent totalement mes deux oreilles. Ce qu'elles se disent est trop inarticulé, trop aigu pour que j'en distingue un traître mot. Non pas que je sois réellement en train d'essayer.

Mal à mon aise, je les contourne et poursuit mon chemin, bien décidé d'échapper à cet endroit immonde. Audrey ne semble pas remarquer mon départ avant qu'elle n'ait l'idée de me présenter à son amie. Elle court derrière moi pour me rattraper.

  • Attends, c'est une amie, je voudrais passer un peu de temps avec elle.
  • Eh bien vas-y.
  • Mais toi ?
  • J'ai mieux à faire.
  • Vraiment ?
  • Oui.

Son silence perplexe me laisse de marbre. J'ai bien conscience de lui avoir donné pour seule image un type aveugle qui reste assis sur son banc à ne rien faire.

  • Mais si on se sépare, Comment on se retrouvera ? Aucun de nous n'a de téléphone.

Oh, je te retrouverai facilement...

  • Donnons-nous rendez-vous.
  • Inutile.
  • Indispensable ! Tu redeviens méchant Mahe. Je ne pars pas avec mon amie si tu ne me donne pas la preuve que tu ne vas pas m'abandonner.
  • Tu n'es pas ma responsabilité, Audrey. Si tu veux vraiment me retrouver, sers toi de ta tête et de tes sens, je ne suis pas indétectable.

Contrairement à une certaine personne.

Tout en m'éloignant, j'admet qu'elle a peu de raison de me faire confiance : je lui ai plus donné l'impression de vouloir me débarasser d'elle que de la retrouver. Je ne suis pas encore sûr moi-même de savoir quoi faire avec elle.

Au cabanon, je ne lui ai presque rien montré, si ce n'est ma façon de vivre. Elle n'a appris qu'à ajuster un peu la force de sa voix et de ses gestes. Et à regarder où elle va.

Le reste n'a été que silence et questions sans réponse. Suis-je vraiment aveugle ou non ? L'ai-je toujours été ? Comment puis-je marcher sans canne ? Pourquoi je ne mange jamais ? Quel âge j'ai ? Pourquoi je vis seul ? Comment je connais Ysha ? Qui est Ysha ?

Honnêtement, cette curiosité enfantine me surprend un peu. Je n'aurais pas imaginé qu'une jeune hybride découvrant sa propre nature se concentre sur des détails aussi peu importants. Il faut dire que je n'ai pas exactement eu un parcours similaire.

Bah. Mettons-ça de côté. Je me sens nostalgique, j'ai envie de musique. Allons à l'Opéra.

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