Le con cerné.
Jean partit seul, mais par un prompt renfort, se vit dix en arrivant au bois. L'escouade, bruyante et gaie, s'annonçait en chantant. Mais plus les gars se rapprochaient de la maison forestière, plus leur confiance fondait : ils allaient quand même se saisir de l'Enchanteur fou. Ce type avait survécu à deux tentatives d'assassinat, et il avait découpé à distance le pied d'un copain. Définitivement pas un enfant de choeur.
A l'orée du bois, Jean arrêta la troupe. "Soyez prudents. La maison sera certainement piégée.". Le portail était barré d'une toile d'araignée dorée. Jean sortit une pince de sa poche, et coupa lentement les fils pour dégager une entrée à sa troupe.
Il faisait soir. Le bois, encore jeune, peinait à évacuer l'humidité de la terre : la brume le recouvrait. Les restes de la coupe franche pourrissaient en terre, ce qui donnait une impression olfactive désagréable. Ils allaient se mesurer au maître des araignées vampires, qui abreuvait ses mignons de son propre sang. Autant dans la lumière de la cour de la caserne, les jeunes hommes pouvaient fanfaronner, autant dans l'obscurité humide d'un bois puant, c'était moins la bamboche. Ils visaient du gros gibier. Personne n'avait jamais vu son visage, engoncé dans sa longue pèlerine dorée qui arrêtait même les carreaux d'arbalète. Ils regardaient leurs armes et se sentirent bien nus : à quoi leur servirait cet attirail contre quelque chose qui n'était pas de ce monde ?
Mais Jean ne semblait pas être atteint par l'ambiance glaciale : il avait une question à poser, il allait la poser. Quand soudain, une arbalète claqua.
Il se retourna vers le tireur, l'oeil lourd de désapprobation : "Je l'avais vu courir dans ces buissons ! Là-bas !" tenta de se justifier le fautif.
"On ne tire pas quand on ne peut pas identifier sa cible. Je vous mets aux arrêts quinze jours. Et vous serez réaffecté au corps à corps. C'est la deuxième fois que vous enfreignez les règles de sécurité."
Le malheureux, paniqué, voulut argumenter. Son regard croisa l'oeil de fer et il su l'inanité de la démarche. Piteux, il baissa les épaules. "Ouvrez la marche.
- Oui mon général.
- Je ne suis plus général depuis longtemps."
Et, faisant un pas, l'arbalétrier déclencha le piège.
Un arbre couché se déploya, et dans ce mouvement, tira sur un fil solide et ténu qui referma sa boucle autour du malheureux. Quand il sentit le fil mordre sa chair, il était déjà trop tard. Il gigotait maintenant, pendu, les chairs coupées par ce fil que personne ne voyait.
"Merde ! On ne le voit pas !" confirma Jean.
Les compagnons se précipitèrent pour détacher leur camarade, mais il leur était difficile de localiser le câble ténu. Quand il fut enfin coupé, la proie de ce piège était bien mal en point. Sa gorge était profondément entaillée, et des flots de sang abreuvaient la forêt.
"On continue !" fit Jean. Un murmure. Il n'est pas d'usage de laisser un blessé en route, en tout cas pas chez Sécuricole, le service de sécurité de la confrérie agricole.
Néanmoins les compagnons refirent corps autour de leur chef, fort contrits de laisser l'un des leurs gésir sur le chemin. Oui, ami lecteur, celui-là est cadeau. L'oeil aux aguets, les sicaires avancaient à l'affût du moindre indice.
Dans le taudis, ça gesticulait comme à Guignol : "Un contre dix, mais je suis perdu !", paniquait Gaëtan. "Ils vont me tuer ! Ah ça oui, tu l'avais bien dit, tué par l'un ou l'autre camp !". Il parlait à son bonnet qui bien que muet, avait prophétisé sa mort quelques temps auparavant.
Mais le tisserand avait probablement oublié ses propres installations, car un de ses fils mûs par une poulie vint sectionner trois jambes des assaillants. Eux aussi se mirent à gésir gaillardement.
Le général renégat Repipeur perdit un instant son sang-froid : "Bordel mais comment lutter ? On ne voit rien ! Où ils sont, ses câbles ?"
Jean réfléchit un instant.
"Je pisse le sang ! gémit un homme
- La ferme, le chef pense !", cracha un autre, suant de stress sous son casque.
Jean donna un ordre : "Avancez, l'épée au sol, devant vous."
Les hommes étaient en nage. Le regard fou, ils scrutaient les ténèbres à la recherche de l'invisible. Ils avançaient en file indienne, le premier testant le terrain de son épée, à la recherche des câbles mortifères. Le plus grand frôla une branche de son heaume. Dérangés dans leur repos, quelques membres de la gente arachnéenne churent sur son épaule. Ils entreprirent alors de remonter pour retrouver leur logis. Leur chemin passait le long d'une barbe hirsute. Ils furent découverts par le porteur de ladite barbe qui, d'effroi, hurla : "Aaah, je suis mordu par une araignée vampire !"
Son collègue, les nerfs à bout, réagit trop vite. L'épée décrivit un large arc de cercle et l'équipe compta un membre de plus en moins. Ou un membre de moins en plus. Ca marche aussi. C'est distributif, comme la multiplication. Bref, faut pas être arachnophobe, ça peut être mortel.
Enfin ils arrivèrent. La maison du sombre sorcier leur apparaissait, trapue, imprenable. De la cheminée montait la fumée noire des rites démoniaques qui invoquaient les puissances chtoniennes dans des rites impies pour jeter sur le monde les hordes vermineuses de cloportes sous stéroïdes.
Reprenant son souffle, Gaëtan reposa la marmite. De ses bras maigrelets il moulinait l'air dans l'espoir vain de dissiper le nuage âcre que dégageait feu son dîner : tout occupé à son accès de panique, il avait bêtement laissé brûler la soupe.
Les frères Magloire, qui s'étaient engagés dans l'espoir d'éviter les taloches du père, virent que décidément la terreur était partout, eurent enfin une lueur d'intelligence. D'un prompt et commun accord, ils laissèrent là leur équipement et coururent vers leur salut, qu'il positionnaient à cet instant dans la direction opposée.
La troupe n'était plus si nombreuse. Ils n'étaient plus que quatre. Jean ouvrit la porte.
"Sors de chez moi !" cria Gaëtan. Il avait le visage écarlate, déformé par la peur et la colère.
Jean affichait un calme olympique. Non. Olympien. Oui, ben pareil, presque, hein. Il annonça : " Ne fais pas l'enfant. J'ai des tireurs positionnés aux fenêtres. Tu es cerné, tu es même concerné. Je suis venu te poser cette question : pourquoi l'enchantement n'a pas marché ?
- Sortez de chez moi !"
Jean soupira. C'était un homme d'action, pas un négociateur. Il réitéra : "Ca n'est pas chez toi, c'est un squat merdeux. Pourquoi l'enchantement n'a pas marché ?"
Gaëtan n'était visiblement pas en état de comprendre même cette simple question : "Ce qui est un squat pour vous, c'est tout ce que j'ai, moi !
- Ben t'en auras encore moins. Gardes, saississez-vous de lui."
Un ange passa.
Les gardes en question ne mettaient pas un zèle excessif à exécuter l'ordre. On les sentait, comme on dit chez les tailleurs, gênés aux entournures. C'est-à-dire que voyez-vous, chef, on a perdu quand même pas mal de peuple avant même que le monsieur ne lève un doigt, on ne sait pas trop ce qu'il a en réserve, donc on n'est pas pressés-pressés de subir le même sort.
Jean ferma une seconde son oeil. Il répéta, dans une expiration légèrement plus marquée : "Gardes ! Saisissez-vous de lui !"
Alors, lentement, la pique en avant, tremblants devant le visage grimaçant de colère de l'Enchanteur, il avancèrent dans le but de l'interpeler.
Soudain, Gaëtan se détendit, prit une profonde inspiration, sourit légèrement, et alla à leur rencontre.
Et disparut.
Les gardes en furent interloqués. Ils le cherchèrent derrière eux, rien. Devant eux, personne. Ils balayaient l'espace de leurs lames, qui ne rencontraient que le vide.
Même Jean eut un mouvement. Son oeil scrutait l'espace enfumé. Ses oreilles cherchaient des indices. Il dit : "Quelque chose goutte par terre..." Un des gardes se mordit la lèvre. "C'est... c'est moi monsieur. C'est... mes chausses.
- Sortez."
Gaëtan n'était pourtant pas dans la position la plus confortable qu'il ait connue. Il se massait le dos dans la soupente. Tudieu ce qu'une chute d'un étage, ça fait mal quelqu'en soit le sens, vers le haut ou vers le bas. Car il portait en cet instant deux de ses pantalons dégravitants l'un sur l'autre, pour en accélérer l'effet. Il les avait brusquement déclenchés au moment où il allait être pris. Après sa chute au plafond, il avait roulé le long du toit et désactivé la magie du falezar. Il avait donc fini dans un coin du bâtiment, endolori sur un bout de plancher en hauteur, légérement caché par la fumée et l'obscurité. N'ayant plus besoin de vitesse, il s'échinait maintenant à se débarrasser du premier futal pour ne garder que le second. Comme le garde mouillé était sorti, il ne restait plus que quelques gardes secs qui le cherchaient dans la pénombre, ce qui lui donna une idée : il attacha une bougie à l'un de ses fils invisibles, l'alluma et la descendit. Il ne fallu pas longtemps pour embraser la veste de l'un des soldats.
Ce fut le coup de trop pour leur santé mentale, et seul Jean ne fuya pas. Alors, débarrassé maintenant de toute peur et de ce putain de falezar, Gaëtan descendit du plafond dans la lueur de sa bougie, tel un ange démoniaque venu porter la parole de son maître dans un temple maudit.
Ben mine de rien, Jean n'en menait pas large.
Oyez donc la parole du prophète impie : "Partez, maintenant, et ne revenez pas. Je n'ai que faire de vos manoeuvres politiques. J'oeuvrerai pour le bien des hommes à la seule lueur de ma compréhension du monde. Je revendique le libre-arbitre."
Et Jean s'en retourna.

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