On n'est plus chez soi.

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Les journées de Gaëtan étaient fort chargées. Il cherchait autour de lui des matériaux, tissait, dormait et recommençait. Le soleil se levait tous les matins et se couchait le soir, avec peut-être pas beaucoup de régularité, mais avec certitude.

Il avait développé, suite à ses aventures, une peur maladive de l'extérieur et s'il sortait quotidiennement de sa maison, il ne s'aventurait jamais hors du bois. Quelquefois, le soir, il posait sa navette et songeait avec nostalgie à son ancienne vie de tisseur de toile. Ancienne vie qui remontait à ... Mais comme le temps passe vite ! Euh, non, attendez... Quatre mois ? Seulement ? Non, déconne, j'ai l'impression d'avoir vécu toute une vie bien remplie en... une seule saison ? Même pas encore deux ?

Heureusement, le tisserand n'était pas plus sujet que cela aux attaques sournoises de nostalgie. Il préfèrait rires et chansons. Toujours est-il qu'il s'était coupé du monde, bien trop inadapté pour lui, et vice versa.

Aussi risqua-t-il l'apoplexie lorsqu'au retour d'une balade, il trouva une fillette assise sur son banc. Par réflexe, il bondit au plafond.

La fillette le localisa par le boum que sa tête fit en heurtant la poutre.

"Bonjour monsieur.

- Gâââââ.

- Certainement monsieur. Dis, monsieur, tu peux m'aider ?

- Gâââââ."

Le choc avait été tel qu'il en avait perdu l'équilibre et un bouton. En conséquence, Gaëtan était maintenant pendu par les pieds, le pantalon sur les chevilles, complètement sonné. Position délicate à bien des points de vue, mais la petite fille eut la gentillesse d'attendre que l'enchanteur retrouvasse esprit, chausses et dignité.

De retour sur terre, Gaëtan dit : "Mais pourquoi as-tu besoin d'aide ?

- C'est un peu long à expliquer. Disons que mon papa a quelques démêlés eschatologiques, et que le terrible Hipulpon veut le punir sur trois générations. Je suis, vous l'aurez compris, de la deuxième et je cherche donc un personnage puissant pour me prendre sous son aile.

- Je ne suis pas puissant. Si tu cherches un personnage puissant face à Hipulpon, va voir Repipeur. Il est beaucoup plus puissant que moi.

- Repipeur ? Vous êtes sûr ?

- Oui, le général Repipeur, le bras armé de la confédération agricole.

- On ne doit pas parler du même.

- Je parle de Jean Repipeur, le vainqueur de la bataille des pavots.

- Jean Repipeur, qu'on a envoyé la semaine dernière en sanatorium, qui fait sous lui dès qu'il entend votre nom ? Pendant un mois il n'a fait que marmonner "toute une escouade d'un coup, toute une escouade" en se balançant d'avant en arrière. Il a fait démonter la route qui mène jusqu'ici. On parle de ce Jean Repipeur-là, plus puissant que vous ?

- Je... Je crois qu'il s'agit d'un terrible malentendu. Et puis, de toute façon, que puis-je faire de toi ?"

La fillette eut une lueur d'espoir dans les yeux. Elle s'anima et se mit à parler très vite : "Je sais faire le ménage, laver les vêtements sans les abîmer, je prépare un excellent porridge, je sais m'occuper des poules et faire peur aux renards..."

Gaëtan l'arrêta d'un geste. "Je n'ai pas besoin de bonniche."

Les yeux de Marguerite s'embuèrent, sa bouche se crispa, ses mains se tordirent. Gaëtan ne savait pas qu'elle venait de fuir l'orphelinat dans lequel elle s'était retrouvée après que des soudards, que la guerre attire plus sûrement qu'un étron les mouches, avaient assassiné sa mère sous ses yeux. Il ne savait pas que dans sa tête de onze ans, il était son seul espoir de survie.
Quand la nécessité fait loi, le corps débloque les ressources d'un cerveau même immature. "Non, mais d'un apprenti, oui."

Le coup était digne d'un tireur d'élite.

Il passa au travers de la crasse, de la pèlerine hermétique aux coups, du pantalon volant, des yeux rouges, de la paranoïa, pour toucher la petite corde du désir d'immortalité qui sommeille en tout un chacun. Elle qui avait été perdue par une faute dont elle ne faisait qu'héritait, elle offrait un héritage à quelqu'un qui doutait même d'exister.

Gaëtan ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit... "Mais je n'ai rien à t'apprendre !

- De la part d'un type qui tisse des armures plus solides que l'acier, qui vole et qui sait qui ment et qui dit la vérité, la remarque est osée.

- Mais... "

Et, vaincu, Gaëtan lui dit cette phrase qu'il avait gardé dans son coeur pendant des mois maintenant, le premier secret d'enchanteur qu'il avait découvert : "Le poil de la moufette se tisse bourré. Pas le tisserand. Le poil.". Alors, s'asseyant sur le même banc que la fillette, il se mit à pédaler et à faire passer la navette dans le métier... Marguerite, bien des années plus tard, racontait ainsi comment elle avait commencé sa formation magique qui allait aire d'elle le plus grand oracle du continent.

Ce soir-là, sur sa paillasse, Gaëtan regretta sa vanité. Il s'était mis en tête d'aider une pauvre enfant alors que lui-même était bien en peine d'assurer son existence. Il cherchait le sommeil quand il entendit la toile arachnéenne qui fermait son entrée tinter. Il enfila son bonnet, mis sa pèlerine et alla s'enquérir de ses visiteurs.

Dans la nuit, il entendait grattement, couinements et râles. Certainement pas des rats ou des castors. Peut-être de très gros chiens. Gaëtan contourna un des fils que seul lui pouvait voir pour s'approcher le plus furtivement possible. Il distingua un homme et une femme, tremblants, blessés (peut-être même par ses pièges), cherchant à traverser la grille. Hélas il n'était pas rompu aux techniques de chasse les plus élémentaires et les deux individus s'aperçurent rapidement de sa présence. Quand ils virent l'enchanteur, ils devinrent suppliants. "S'il vous plaît, protégez-nous !" Fatigué et peut-être déjà presbyte, Gaëtan s'approcha. Alors ils cherchèrent à attraper sa robe au travers de la grille pour la baiser en signe de déférence. Soit parce qu'il avait la dignité humaine en haute considération, soit pour ne pas tacher son vêtement d'un sang inconnu, Gaëtan la tira prestement vers lui. Trop d'émotions pour la journée. Haussant les épaules, il les accueillit enfin : "Posez vos armes avant d'entrer."

Le couple jeta ses arcs aux orties sans un instant de regret, et Gaëtan manoeuvra les fils invisibles pour ouvrir la grille. Il s'était un peu adouci depuis la visite de Jean et l'arrivée de Marguerite, aussi ne les avait-il pas sauvagement expulsés de suite et il prit le temps de s'enquérir de leur requête. Solitaire mais avec des manières, tout de même. On n'est pas des rustres. Les deux se prosternèrent à nouveau jusqu'à terre, à la grande surprise du résident : "S'il vous plaît, grand maître de l'occulte, nous avons besoin de vous. Prenez nos âmes, mais sauvez-nous."

Gaëtan eut un instant de réflexion. Instant qu'il put prendre après avoir vigoureusement secoué ses mules dans une danse de Saint Guy, destinée à chasser de ses pieds les lèvres inopportunes qui s'y collaient. Après ce grand moment de "mes yeux sont ici", et "ah les fétichistes, vraiment", il put reprendre : "Vous n'êtes que chez moi. Je ne connais pas bien la région, mais peut-être que je peux vous renseigner sur la personne que vous cherchez ? Un grand maître de l'occulte, vous dites ?"

L'homme et la femme échangèrent un regard : "Vous n'êtes pas Manfred Lenoir ?"

Gaëtan était interloqué. Il regarda derrière lui. Non, il n'y avait personne. "Non. J'en suis déso... Attendez... Ah mais, si ! C'est le nom d'emprunt que j'avais donné à l'auberge quand je suis arrivé à Rotule !

- Alors nous sommes arrivés.

- Euh... Je vous dois de l'argent, quelque chose comme ça ?"

Le couple échangea un sourire amusé. Vous savez, quand on fronce les sourcils et qu'on se regarde par en-dessous d'un air complice ? Ben voilà, comme ça. La femme reprit : "Nous sommes des espions de Guibole. Nous avons été envoyés saboter les navires de Roucki. Hélas, nous avons été capturés.
- Nous avons été trahis", dit son compagnon.

"Me coupe pas, sinon on ne va pas s'en sortir. Nous avons donc été pris. Or, comme la guerre ne prend pas la tournure espérée, nous avons été reniés par nos chefs.

- Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ? C'est pas parce qu'on vit les mêmes choses qu'on se doit assistance." observa Gaëtan, qui avait déjà eu son content de mièvrerie de la journée. Ca n'empêcha pas la dame, silhouette athlétique quoiqu'assez affamée, de continuer avec une émotion qu'elle avait du mal à contenir : "Nous avons pu nous enfuir lors de notre transfert. La situation actuelle est que nous sommes en cavale, les sbires de la confrérie agricole et du clergé sont à nos trousses, nous sommes perdus." La femme finit ses mots effondrée. Elle pleurait de tout son corps. L'homme la tenait par l'épaule d'un bras qui se voulait rassurant.

"Alors, m'sieur, perdus pour perdus, hein, nous voilà.

- Mais... MAIS !

- Nous sommes formés au métier des armes, nous pourrons assurer votre sécurité. Votre hospitalité nous sauve la vie, permettez-nous de garantir la vôtre.

- MAIS !

- Vous avez grand coeur, maître.

- MAIS !"

Et, faisant claquer sa pèlerine et ses chaussons, Gaëtan tourna les talons en maugréant : "Mais c'est n'importe quoi ! Ils sont en train de ma changer ma maison en un vrai squat !" Puis il réfléchit que lui-même n'était pas grand-chose d'autre qu'un squatteur. "Bon, après tout, si ça peut les rassurer..."

Il leur lança en regagnant sa paillasse : " Vous avez autant le droit d'être ici que moi. Vous n'avez rien à me demander, rien à m'offrir. Mais sachez que je ronfle comme une forge."

Et le lendemain matin, il ne prêta pas vraiment attention aux nombre de mains qu'il eut à serrer au petit-déjeuner.

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