C'est pas qu'on t'aime pas, tu vois, mais...

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"Mais toi tu sais lire ? Trop cool !

- Mais toi tu sais voler ? Trop stylé !"

Dans leurs vies de malheur, Marguerite et Gaëtan étaient heureux au cours de leurs leçons quotidiennes. Il lui apprenait le tissage en général, et le tissage magique en particulier. Elle lui apprenait la lecture en général, et la lecture administrative en particulier. Ensemble, ils cherchaient à mieux contrôler le pantalon dégravitant, ce qui leur était une source de rires, de blagues et de bosses. Autour d'eux, s'organisaient d'autres laissés pour compte : quand les comptables ne voyaient des erreurs de la gestion d'une guerre que des chiffres, le squat voyait arriver les estropiés, les déserteurs, les taîtres, tous ces gens qui s'étaient mis tous les camps à dos. Gaëtan en connaissait certains. Pas tous évidemment. Et, mûs par la nécessité de continuer à vivre, ces exclus trouvaient à s'occuper : des maçons, par exemple, ajoutaient un étage à la maison, des gens s'entraînaient à divers exercices, certains tenaient étal. Pourtant, par pudeur ou par crainte, tout ce peuple se gardait, curieusement, à distance respectueuse du mage et de son apprentie.

Quand on mettait le nez en-dehors du domaine, l'ambiance n'était pas non plus à la bamboche. La guerre qu'on avait portée par-delà la mer était arrivée sur les terres. Par un retournement tactique que les romains connaissaient bien, les croisés de Jérusalem étaient devenus albigeois. Oui, ça remonte au collège, ces histoires, hein, c'est pas bien de dormir en cours. Adonc les Rouckis, peuple arriéré et chamanique, avaient néanmoins assez de connaissances pour utiliser les feux grégeois, le camouflage, les armes de siège et la corruption, aussi la croisade n'était-elle pas tout à fait parvenue aux objectifs affichés. Enfin, ça c'est quand on l'explique aux financiers. Dans la réalité, Guibole se prenait une rouste monumentale par une contre-offensive navale de grande ampleur. Il y a ce qu'on dit aux banquiers, ce qu'on dit en école de guerre, et ce que la pauvre trouffion se prend dans la margoulette. Et les trouffions de Guibole, malgré tous les prêches d'Hipulpon, en ramassaient plein les gencives.

C'est dans ce contexte général que Mirabelle, appelée ainsi car sa chemise blanche appelait à grand cris la lessive, tendit un carton à un Gaëtan très peu préoccupé par la marche du monde et beaucoup plus par un sergé dégravitant-armuré. Elle se tenait courbée en avant, regardant le sol, le bras tendu, un genou à terre. La posture était si peu naturelle que Gaëtan, d'un naturel suspicieux, se demanda quel était cet objet qui nécessitait tant de précautions pour le transmettre. Il prit conseil auprès de Marguerite qui, riante, alla saisir le carton. En déchiffrant l'écriture déliée qui le recouvrait, elle rosit de contentement.

Gaëtan, toujours illettré, voyant l'émotion de son apprentie mais ne sachant l'interpréter, prit peur. Quelques étincelles coururent le long des murs de la pièce.

Oh. On avait construit à Manfred, comme les gens du squat appelaient Gaëtan, une salle dans laquelle il pouvait recevoir les hommages qui lui étaient destinés. Oui, on lui avait demandé de "recevoir les hommages". Ca lui avait fait peur, mais Mirabelle l'avait assuré que c'était une formalité afin que les nouveaux venus se sentent en droit de rester. Après un échange assez houleux basé sur le fait que "je n'ai aucun droit ici de plus que n'importe qui d'autre. - Oui mais c'est votre protection qu'il recherchent. - Je ne protège personne - Mais si. - Mais non" etc., l'enchantisseur avait accepté de mauvaise grâce et avec un boudin qui dura bien deux jours entiers. C'est ainsi que dans cette pièce, tous les marginaux du coin le voyaient quand ils rejoignaient ses rangs. Les bâtisseurs avaient tendu sur les murs les fins câbles que seul Gaëtan pouvait voir, et par un curieux sympathisme, ils émettaient de petites étincelles quand il était sous le coup d'une émotion un peu forte.

Pour en revenir au carton, c'est donc dans cette salle qu'on lui remettait un courrier qui portait le sceau du satrape.

Marguerite sautillait : "Tu te rends compte ? Le satrape t'invite ! Toi, personnellement !

- Moi ?

- Oui, c'est écrit sur l'adresse : "A l'enchantisseur, mage des ténèbres, sis bois des Terreurs"."

L'enchantisseur avait les yeux en boules de billard : "J'ai déjà, sans trop réfléchir, deux-trois remarques. Premièrement : c'est quoi, un enchantisseur ?"

L'assistance échangea quelques regards gênés. "Robert ! C'est quoi, un enchantisseur ?" Ledit Robert, petit, enroulé dans une couverture épaisse, allait répondre quand une rouquine l'interrompit : "Enchantisseur : n. m. mot-valise constitué de enchanteur et de tisseur...
- Oui ben c'est pas le moment pour faire une séance de dictionnaire. On n'est pas immortels. Tu es l'enchantisseur, et l'enchantisseur, c'est toi. Voilà.
- Est-ce que quelqu'un, une fois, pourrait m'appeler par mon nom ?

- Il faut reconnaître que tu es plutôt discret sur ta personne... On fait ce qu'on peut avec les informations qu'on a.

- Et dernière remarque : ça s'appelait "Boifleury", ici ! Pas "Bois des terreurs" !

- Hé bien, il semblerait que dans leur fuite, les survivants de l'escouade Repipeur aient refait le panneau."

Gaëtan s'affaissa : "Est-ce que quelqu'un, dans ce monde, peut ne pas me coller l'étiquette "sorcier démoniaque" sur le dos, s'il vous plaît ?

- Personne ne te trouve démoniaque ici."

Il regarda autour de lui. Il vit les essais de potager, les charettes de patates, probablement piquées aux cantines des armées, les cabanes qu'on construisait avec du bois trop vert, les chemins boueux. Il vit tout un tas de gens qui essayaient de faire de leur mieux pour rendre leur survie plus agréable. Certes, des gens industrieux, mais il ne vit pas vraiment l'oeuvre d'un esprit retors perclus de relents méphitiques. Il respira : " Et il veut quoi, sire satrape ?

- Il te fixe rendez-vous pour une cérémonie d'hommage."

Le satrape était un être pragmatique. Il cultivait autour de lui une savante dose d'administratif, mais il s'était aménagé des voies express pour toutes les choses qui importaient vraiment. Et plutôt que de faire la chasse à l'Enchanteur installé sur ses terres, il y avait poussé tous les déshérités que sa politique créait. Ainsi, il s'épargnait le souci de gérer le mécontentement public et se débarrassait humainement des éléments problématiques de sa société.

"Je n'irai pas."

Les étoiles dans les yeux de Marguerite disparurent en pluie de météorite.

"Mais ?

- Mais rien du tout. C'est un piège. Il veut nous récupérer pour son usage."

L'assemblée qui était là se tut.

Il y avait ici présents des commerçants secs, vêtus pauvrement de noir délavé mais la dague au côté, un homme d'armes au casque fuligineux, des enfants perdus que Marguerite présentait comme ses "amis", des femmes au corps las mais travaillé, un moine tremblant. Autour bourdonnait tout un peuple aux fonctions variées et complémentaires. Mais tous partageaient deux choses : la couleur noire, quelque part sur leur personne, et dans les yeux une lueur d'espoir de jours meilleurs. Beaucoup encore étaient étrangers et s'apostrophaient dans un sabir point trop compliqué mais fonctionnel, qu'il appelaient entre eux la "lingua franca".

Tous ces gens tournaient leur visage vers Manfred.

"Ben quoi ?"

Leurs regards se firent appuyés.

"Me regardez pas comme ça, c'est flippant. J'ai du persil sur les dents ? J'ai dit une connerie ?"

Les gestes s'arrêtèrent. Gaëtan réfléchissait à toute berzingue :

"Non mais j'ai dit "nous" par mégarde, hein. Vous me savez bien trop individualiste pour...

- Ca n'a pas de sens, ce que tu racontes", le coupa Marguerite. "Le satrape, tu as raison, s'adresse à nous. Pas à toi. Toi, tu es notre émissaire.

- Il est hors de question que j'aille me jeter dans la gueule du loup pour vos beaux yeux !"

L'assemblée le regardait, immobile et silencieuse.

"Ah non ! Ah non ! Je ne veux pas ! Ah non, hein, j'étais tranquille et tout, non, hein !

- Tu as créé cet endroit. Tu l'as protégé des attaques extérieures. Tu as accueilli chacun d'entre nous ici personnellement, sans nous demander pourquoi, sans te faire payer. Tu nous as tous traités comme tes égaux. Mais tu as détruit tous ceux qui t'ont attaqué. Tu dévoiles les mensonges. Tu es le seul ici, assez puissant pour faire face au satrape."

Gaëtan roulait des yeux exorbités. Il ne parvenait pas à trouver la brèche dans cet exposé de faits.

"Ecoutez, c'est une immense connerie. Déjà qu'avec Marine j'étais pas foutu de négocier un déjeuner chez ma mère, alors aller voir le satrape, franchement... J'ai déjà bien du mal avec ma propre personne, ne me rendez pas responsable d'autres vies...

- Tu n'es pas responsable de nous. Tu es notre représentant."

Et Mirabelle fit apporter une table pour mettre en place la sécurité de cet événement.

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